CHAPITRE PREMIER
ces défauts, que notre éducation peut espérer parvenir un jour ou l'autre à corriger, le peuple annamite offre à notre protection une matière politique de premier ordre. On a déjà remarqué qu'aucun préjugé irréductible ne le sépare, et que beaucoup de tendances communes le rapprochent de notre direction française. Il n'a ni le fanatisme religieux des musulmans ni l'esprit de caste des hindous. Son sentiment national — ce terme ne pouvant d'ailleurs être pris dans toute son acception européenne — qui tient à la fois à des traditions historiques et à un attachement à la terre et au village natal [tel qu'un |éloignement de quelque durée détermine chez l'Annamite une véritable nostalgie, n'est pas incompatible avec la reconnaissance de notre protection. 11 est apte à en comprendre , sinon l'esprit général , du moins certains des traits les plus modernes. Gomme tous les peuples de civilisation chinoise, le peuple d'Ànnam tient en meilleure [estime la culture intellectuelle que la gloire militaire : c'est aux lettres qu'il demande ses mandarins , et il les recrute par un système démocratique de concours assez analogue à celui par lequel nous recrutons nousmêmes nos fonctionnaires. Il suit avec intérêt, peut-être avec sympathie, nos travaux et nos efforts. Enfin, pour peu qu'on prenne soin de diriger avec les égards et le doigté nécessaires, dans le sens de leur évolution et non de la nôtre , nos protégés annamites , on peut obtenir d'eux , suivant le mot de leur dernier Gouverneur général , « tout ce qu'on veut de raisonnable».
Les Asiatiques étrangers en Indochine sont presque exclusivement des Chinois. Il y. a à la vérité quelques Malais musulmans, venus de la péninsule de Malacca, quelques Tagals des Philippines, un nombre infime de Japonais et quelques Indiens de Pondichéry occupant , pour la plupart, en Gochinchine des emplois subalternes. Mais aucun de ces éléments n'est comparable en nombre aux 91,727 Chinois que relève, avec leurs 4o,63â métis, le dernier recensement de la Cochinchine.
Ce sont également des Chinois qui composent la presque totalité des 176,825 Asiatiques étrangers relevés au compte du Cambodge. Cependant l'immigration chinoise, malgré les tempéraments dernièrement apportés à la rigueur de son régime, reste encore assez étroitement réglementée dans le Sud de notre possession. L'administration française a toujours été assez incertaine sur le traitement à réserver à l'élément céleste , que les pays anglo-saxons d'Amérique et d'Australasie proscrivent purement et simplement, tandis que la colonie de Hong- Kong en est envahie, et que les établissements des Détroits lui font un traitement d'exceptionnelle faveur. Notre possession pourra sans doute difficilement se passer du concours de la main-d'œuvre chinoise, soit pour les grands travaux, soit pour les plantations du Sud. Le caractère de la population immigrée varie d'ailleurs avec ses diverses régions d'origine. Les coolies chinois des provinces du Kouang-si et du Kouang-tong, voisines de notre frontière, sont d'humeur agitée et turbulente, et c'est une sage précaution de ne permettre leur passage qu'au prix du contrôle étroit des passeports. Mais les habitants du Fou-kien et des régions avoisinantes paraissent de sentiments plus pacifiques. L'éloignement où le Chinois se trouve de la Chine n'est pas non plus sans influer sur son attitude : l'action des sociétés secrètes antiétrangères perd son intérêt dans les pays où les Célestes sont colons à leur tour, et vivent eux-mêmes de l'étranger. On leur doit cette justice qu'ils s'attachent à en vivre le plus confortablement possible. Les commerçants cantonnais de nos villes indochinoises, tout en montrant une ^ande déférence à l'autorité française et en entretenant les meilleures relations avec nos compatriotes, paraissent préférer aux séductions lointaines des rêveries politiques le bénéfice immédiat des réalités commerciales. Le soir venu, une petite lumière brûle au seuil de leur maison contre une pierre qui, le jour, passe inaperçue des Européens. Ce n'est pas la manifestation de quelque culte mystique ni même un hôm-