CHAPITRE VIL
circulation européenne, qu'elles facilitent en permettant les voyages à cheval, et parfois même en voiture : les indigènes, habitués à circuler pieds nus, un par un, sur leurs talus de rizière ou dans leurs sentiers de montagne, les prennent sans doute, mais les apprécient peu. Le transport des marchandises, quelle que soit la route, ne s en opère pas moins suivant le mode traditionnel , *u moven de coolies, ou à dos de chevaux et de mulets. Encore qu'il y ait progrès appréciable sur les anciennes pistes , le progrès ne semble peut-être pas en proportion avec la dépense faite, tant que la route n'est pas aménagée à son tour. L'importation en Indochine des divers modes de la traction automobile a , cependant, modifié un peu cet état de choses, et réhabilité les routes : dos services de transport automobiles fonctionnent avec succès sur certaines grandes routes cochinchinoises ; on construit même auTonkin un certain nombre d'entre elles pour servir de plate-forme à un tramway, et devenir ainsi des cr affluents -n précieux du chemin de fer.
C'est le chemin de fer qui est la voie de communication par excellence. Il est difficile d'en imaginer de France, de notre France raffinée et moderne, tout le prix, et, d'une manière générale, tout le prix des modes européens de communication pour la vie de l'Indochine. On s'y rend malaisément compte qu'il n'y a pour ainsi dire pas de vie normale possible à un pays où l'homme et les produits de la terre sont arrêtés à chaque pas par la forêt, par la montagne et par le fleuve. Les difficultés et les risques ordinaires de l'existence humaine sont décuplés dans ces conditions, et les déplacements qui, dans une contrée européenne, feraient sourire, y prennent l'importance d'opérations dangereuses parfois , onéreuses toujours. Le voyageur doit assurer sa sécurité contre le tigre, la fièvre et les obstacles naturels du chemin en des régions où quelquefois les chemins vraiment praticables n'existent que pour mémoire. Il doit être accompagné d'un convoi de coolies, qui
tarBIHERIB KATIORAM.
portent ses bagages personnels et un matériel de couchage et de cuisine, avant même de pouvoir songer à des marchandises de commerce (1) . Le recrutement des coolies est d ailleurs une gêne pour les populations des pays traversés, où elle détourne un certain nombre de paysans des travaux des champs. Lors du voyage de Tourane à Hué, pourtant fort court en durée et en distance , des membres du Conseil supérieur de l'Indochine,. à la session de novembre 1901, bien que les convois eussent été réduits à leur minimum, leur passage nécessita une réglementation minutieuse des étapes, et la mise en mouvement dans les villages riverains et même certains villages fort éloignés, d un grand nombre d'indigènes qui accouraient, la nuit, porteurs de grandes torches pour effrayer le tigre. On dérangea ainsi pendant quinze jours la moitié d'une province. Quand le chemin de fer de Hué sera construit, on s'y rendra, de Tourane, en quelques heures, sans autre dérangement pour personne que celui de prendre un billet à la gare. Cette difficulté des communications a d'ailleurs paralysé jusqu'ici l'essor naturel de l'Indochine. Bien que la race annamite y soit essentiellement colonisatrice elle n'a guère colonisé que les régions d'accès relativement facile, et elle est restée, somme toute, entassée dans les deltas, tandis que les moyennes ou les hautes régions des montagnes, ou
(1) Ce mode primitif de locomotion et de transport est d'ailleurs , de toute manière, bien peu favorable au commerce. Sans compter, le déchet inévitable des charges perdues ou endommagées, il n'en peut être porté à dos d'homme qu'un nombre nécessairement très restreint. M. le commandant Chabrol , dans son ouvrage déjà cité, dit, en étudiant les transports militaires, que le coolie annamite porte en moyenne 90 kilogrammes, et le coolie chinois a a à a 3 kilogrammes. Défalcation faite du poids mort (effets, ustensiles, et deux jours de vivres) il reste, comme charge utile, pour le
coolie annamite, i5 kilogrammes et pour le coolie chinois 18. Pour peu que le trajet soit long et difficile, les retards et les frais n'ont plus de limites. On voit combien un tel système est peu pratique et ce que le commerce a gagné au chemin de fer. On voit aussi que les populations tonkinoises n'y ont pas perdu, et c'en serait assez pour expliquer sans doute — sua si bona nôrint — l'empressement et la gaîté babillarde avec lesquels Annamites et Thos s'entassent aujourd'hui , à chaque train , dans les wagons de la ligne Haïphong-Hanoï et de la ligne Hanoï-frontière de Chine.