CHAPITRE VIII
qu'ils seraient tenus de payer pour des colons besogneux qui tomberaient invariablement à la charge de leur budget, et le transformeraient ainsi peu à peu en un budget d'indigence française. C'est alors que la poli tique coloniale, au lieu d'être la collaboration bienfaisante du travail intellectuel européen et du travail manuel indigène pour le profit de tous, et l'accession d'un pays nouveau à la dignité et au bien-être de la vie moderne, ne serait qu'une entreprise immorale d'exploitation des peuples faibles par l'abus le moins scrupuleux de la force.
Mais, pour attirer en Indochine le personnel choisi de colonisation qu'il lui faut, l'Etat, ne pouvant plus ici pratiquer la colonisation officielle, est nécessairement moins apte que pour construire les grandes pièces de son outillage économique. La publicité qu'il fait ne porte guère, parce qu'elle ne peut s'exercer que par des rapports savants, dont la technicité décourage le grand public, ou des comptes rendus de publicistes officieux, auxquels un parti-pris d'optimisme enlève parfois à l'avance une bonne part d'autorité : les pamphlets à cet égard servent davantage son action par un air d'indépendance qui flatte toujours l'opinion française; ils ne sauraient toutefois tenir lieu d'une documentation sérieuse et critique auprès des esprits qui raisonnent. Un intelligent libéralisme peut aussi accorder de temps en temps un passage ou une mission à telle personne jugée capable soit de rendre service en Indochine, soit de servir l'Indochine en France par ses relations ou par son crédit. Mais l'appréciation de chaque cas particulier est délicate et peut donner lieu à des mécomptes, et d'ailleurs ce ne sont jamais là. que des espèces assez peu nombreuses. Le maigre filet filtré par l'Office colonial montre que, de ce côté encore, l'action officielle demeure fort limitée. Un mode de recrutement plus efficace vient de la colonisation elle-même, dont l'Indochine possède déjà des éléments excellents : les colons déjà établis, et qui prospèrent, attirent à leur tour des collaborateurs qu'ils
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ont soigneusement choisis, et, travaillant pour leurs intérêts, ils opèrent du même coup, pour le compte du pays , la meilleure des sélections ; cette sélection a toutefois l'inconvénient d'être restreinte , et de n'agir qu'à la longue. H y a lieu d'espérer des résultats aussi bons , et plus rapides, de cette Exposition de Hanoï qui, reprenant avec une autre ampleur, que des circonstances autrement différentes permettent, une tentative ébauchée jadis par Paul Bert, non seulement aura favorisé une rencontre pacifique intéressante des produits et des méthodes de l'Europe et de l'Asie , mais encore aura fait à l'Indochine la publicité la meilleure, en conduisant en une seule fois sur son territoire plus de visiteurs qu'elle n'en aurait obtenu en de nombreuses années , et des visiteurs appartenant précisément à ce milieu d'industriels, de commerçants, d'artistes, de publicistes et de voyageurs riches et cultivés qui peut le mieux lui donner sur place les chefs d'entreprises dont elle a besoin, et aussi rapporter sur elle, en France, les témoignages les plus désintéressés, la faire connaître, discuter et aimer, et la faire entrer enfin dans le grand courant de la vie nationale française , où il faut qu'elle ait sa place,
La rapidité avec laquelle le personnel et l'œuvre de la colonisation se transforment tous les jours fait qu'il est malaisé d'en fixer les traits sans s'exposer par avance à une inévitable inexactitude. Aux premiers colons, qui étaient pour la plupart des missionnaires ou d'anciens militaires ou fonctionnaires, se sont adjoints peu à peu les entrepreneurs ou industriels venus en Indochine pour l'exécution de grands travaux d'Etat, et qui ont étudié et entrepris plus tard des travaux pour leur propre compte. L'initiative de certaines maisons ou de certaines grandes villes de France a envoyé à leur suite des voyageurs et des missions commerciales. Enfin l'Indochine, dont la réputation commençait à s'étendre, a été visitée par des jeunes gens qui cherchaient