CHAPITRE VIII
rieur à celui que recevrait un ouvrier européen, c'est aussi qu'il faut mettre plusieurs Asiatiques à la besogne où un Européen suffirait seul.
Si les salaires asiatiques vont en s'élevant à mesure qu'on passe d'une catégorie d'ouvriers à une autre qui donne un travail meilleur et plus abondant, ils s'élèvent aussi, dans une même catégorie, à. mesure que s'y améliore l'éducation professionnelle de l'ouvrier. Or l'ouvrier indigène, l'ouvrier annamite surtout, montre beaucoup de curiosité et de facilité à apprendre, et une docilité remarquable à exécuter les consignes qu'il a apprises. Sans doute il ne faudrait pas exagérer sa faculté d'adaptation : elle demeure, sauf exception, restreinte, pour le moment, à l'imitation fidèle des mouvements qu'on lui a enseignés, et qu'il ne comprend pas toujours, et l'on n'est pas encore parvenu à faire l'éducation de son initiative; mais, avec ses qualités et ses défauts, il est susceptible de devenir un agent d'exécution précieux. Les grands services publics, des services aussi techniques que les chemins de fer et les postes et télégraphes, n'ont eu qu'à se louer du concours de leur personnel indigène. Les chefs d'entreprises européennes n'ont pas eu à regretter davantage le temps et les soins qu'ils ont consacrés à former le leur : ce sont des ouvriers annamites qui sont descendus dans les caissons d'air comprimé pour établir les fondations des grands ponts de l'Indochine; ce sont des mécaniciens annamites qui conduisent les voitures du tramway électrique de Hanoï , avec une sûreté de main et un sang-froid méritoires , dans l'encombrement des rues du quartier indigène; ce sont des typographes annamites qui composent tout ce qui s'imprime dans les grandes villes. On ne voit pas de besogne d'exécution, si nouvelle soit-elle et si délicate, à laquelle la plasticité de cette remarquable main-d'œuvre ne puisse se prêter, pour peu qu'on prenne la peine de l'instruire. Nos compatriotes s'y attachent dans leurs entreprises par-
ticulières, et le gouvernement seconde les efforts de tous en encourageant par des honneurs et des récompenses le travail manuel : il vient d'ouvrir à Hanoï une Ecole coloniale d'arts et métiers qui semble appelée à fournir à notre industrie les ouvriers et les contremaîtres dont elle aura de plus en plus besoin. L'empressement avec lequel les . indigènes se portent en foule à la visite de l'Exposition laisse à penser qu'ils y prendront aussi plus d'un enseignement utile.
Il ne semble pas que l'introduction en Indochine du machinisme et de la grande industrie doive y déterminer une crise analogue à celle quelle a déterminée en d'autres pays, où elle a trouvé une industrie locale déjà florissante, qu'elle a ruinée : l'activité industrielle dans notre possession avait toujours été des plus restreintes. La machine ne vient pas ici troubler une possession d'état, ni se substituer à personne; elle n'a pas pour effet de concentrer en quelques mains des moyens de production répartis jadis entre un grand nombre d'individus, qu'elle réduirait à demander à un salaire la vie qu'ils devaient aupiaravant au travail libre. Il faut bien se rendre compte que, à part le travail de la rizière , que la machine continue à respecter, les conditions de la production étaient , avant notre arrivée , des plus médiocres en Indochine, et la vie du natif des plus précaires. Dans la lutte contre la nature, que ce fût pour se préserver de ses rigueurs ou pour lui arracher ses produits, il avait presque toujours le dessous. Notre outillage meilleur lui a apporté un précieux renfort : nos procédés modernes d'exploitation économique ne détruisent pas la production existante, mais l'augmentent, et il n'est pas jusqu'aux salaires, qui, au lieu de représenter un asservissement à la machine du travailleur indigène autrefois indépendant, ne tendent plutôt, dans l'état actuel de leur condition sociale , à assurer du travail , et les moyens de vivre , à un certain nombre de paysans que la rizière ne nourrissait pas toujours ,