CHAPITRE VIIL
et dont le sort était resté jusqu'ici assez misérable. 11 suffira que la sagesse prévoyante du Gouverneur général, protecteur naturel des indigènes, prenne quelques mesures de précaution très simples et très aisées à prendre au début d'une industrie, pour concilier les intérêts de celle-ci avec les exigences de l'humanité et les conditions du travail asiatique , pour garantir aux ouvriers une hygiène suffisante et un gain raisonnable, pour éviter l'exploitation du travail des femmes et des enfants, et pour préserver notre Indochine des pratiques du sweating system tel qu'il a fonctionné au Japon, où il a provoqué la formation d'une classe de prolétaires de la grande industrie , qu'il ne paraît ni équitable ni politique de laisser constituer en Indochine. — Il s'en faut d'ailleurs que l'apparition de l'industrie européenne dans notre possession y doive avoir pour conséquence de transformer tous les travailleurs de l'industrie asiatique en salariés. Notre présence a non seulement respecté, mais protégé, encouragé, et enrichi la seule forme d'activité industrielle qui existât avant nous , et qui mérite d'ailleurs à tous égards la sympathie la plus vive, celle du petit artisan indigène. Il continue, et continuera à exercer tout un ordre de métiers que la machine n'absorbe pas , ceux qui réclament l'arrangement et le fini de la facture individuelle : la patience industrieuse des natifs y déploie une véritable virtuosité. C'est un spectacle dont l'intérêt se renouvelle à tout instant que celui de certaines villes du Tonkin, et notamment du grand quartier indigène de Hanoï, où, dans les rues affectées à chaque métier, et qui portent son nom : rue du Coton, de la Soie, des Nattes, des Paniers, des Tasses, des Eventails, des Stores, du Cuivre, etc., se presse une foule affairée devant les éventaires où chaque artisan travaille avec une dextérité minutieuse. Ces artisans sont très souvent des artistes. Les incrusteurs, brodeurs, laqueurs, argentiers , fabricants de bronzes , de niellés et d'émaux furent jadis célèbres, et vont le redevenir. Les broderies de Hanoï notamment,
par une observation remarquablement exacte des modèles donnés dans la nature, fleurs, oiseaux, papillons, par la finesse du point et un sens très délicat de l'harmonie des couleurs, offrent souvent des pièces d une réelle valeur artistique. Il y a également au Cambodge et au Laos des ressources d art qui demandent à être encouragées. L'intervention officielle s'y emploie de son mieux. Elle a favorisé par des récompenses et des honneurs exceptionnels, notamment cet ordre du Mérite dont les distinctions confèrent l'assimilation enviée aux divers degrés de mandarinat, les travaux des artisans natifs. Elle a fait venir de France des ouvriers d'art : leur présence non seulement apprendra aux indigènes certaines notions indispensables de dessin, et surtout de perspective, qui leur manquent encore, et guidera avec toute la légèreté nécessaire leur goût naturel parfois un peu hésitant, mais elle permettra sans doute aussi, à une époque où l'art décoratif français a pris un épanouissement si remarquable, et atteint presque à la dignité du grand art, de l'enrichir de formules nouvelles, où nos ouvriers parisiens et nancéens du meuble, de la verrerie, de la céramique, du bijou trouveront peut-être les éléments d'un nouveau style. La chambre de commerce de Hanoï a également fait venir des artistes japonais, et c'est en effet leur manière que rappelle, avec autant de délicatesse et moins de mièvrerie, celle de nos artistes tonkinois. On a pu protester, il est vrai , contre cette éducation française et japonaise, qui serait, dit-on, une atteinte portée à l'originalité de l'art annamite ; il ne paraît cependant pas que cette originalité soit bien vigoureuse ,* du moins à notre époque, et, tandis que Fart cambodgien a, au contraire, dans la fidélité aux traditions khmer, une personnalité très marquée, l'art annamite semble avoir été surtout un art d'imitation assez composite, très fortement influencé par les méthodes et les modèles chinois : il ne s'agit du reste que de le guider et non de le contraindre. Ici encore d'ailleurs, ici surtout, Tin-