CHAPITRE IX
ORGANISATION SOCIALE. - LA VIE INDIGENE. - AMELIORATION DE LA CONDITION MATE- RIELLE. - HYGIÈNE ET ASSISTANCE MEDICALE. - LES INSTITUTS PASTEUR ET L'ÉCOLE DE MEDECINE DE HANOÏ. - CONDITION MORALE ET INTELLECTUELLE. LE PROBLÈME DE L'INSTRUCTION FRANÇAISE. - L'ECOLE FRANÇAISE D'EXTRÊME- ORIENT. - LES ETABLISSEMENTS SCIENTIFIQUES. - LA VIE FRANÇAISE. - LA SANTE DES TROUPES ET DE LA POPULATION CIVILE. LES STATIONS DE VILLEGIA- TURE. - LA VIE DANS LES VILLES. L'HIVER A HANOÏ. - LA VIE DE BROUSSE. LES VOYAGES.
Les conditions de la vie sociale, si Ton osait aventurer ce dernier mot, dont la modernité européenne s'étonne d'être associée à la tradition rituelle de l'Asie, sont assez malaisées à déterminer en Indochine au moment actuel de son histoire. Il ne saurait être ici question de rappeler les institutions du passé, dont les orientalistes ont mené, et poursuivent encore aujourd'hui l'étude avec une autorité qui ne laisse point place aux redites profanes. Ces institutions cèdent d'ailleurs peu à peu, sous la poussée des institutions nouvelles, et le pays s'achemine vers une organisation politique et sociale dont il n'est pas possible, dans la période de transition qui y conduit, de fixer la physionomie encore mobile et imprécise : à peine peut-on esquisser, sur les conditions présentes de la vie asiatique et européenne en Indochine, quelques traits qui serviront d'indication aux recherches des travailleurs futurs.
La première question qui se pose à un esprit français, qui se pose surtout à notre époque, où le goût des études sociales est devenu si familier au milieu contemporain , est de savoir si le sort des indigènes qui habitent notre possession a été amélioré par notre présence, et si,
dans l'ensemble, le protégé a lieu de se féliciter de la protection. C'est une question à laquelle le protecteur incline assez volontiers à répondre par l'affirmative. Mais comme il est, en la matière, à la fois juge et partie, il est assez naturel que 1 éloge qu'il se décerne ainsi à luimême paraisse aux esprits de bonne foi quelque peu entaché de suspicion légitime. Le moindre inconvénient des affirmations gratuites qui déclarent que, sous tel ou tel gouvernement, des millions d'hommes furent heureux, n'est pas de ne tenir aucun compte de la pénible lenteur avec laquelle se modifient, surtout en Extrême-Orient, les conditions générales de la vie des peuples, ou d'être influencées par des arrière-pensées de flagornerie assez grossière, mais de négliger à peu près le seul témoignage qui soit recevable en l'espèce, celui des principaux intéressés. En attendant qu'un historien se lève d'entre les natifs pour dresser le bilan de l'œuvre française en Indochine, nous devons donc, semble-t-il, nous garder de porter sur elle un jugement absolu : aussi bien il est trop tôt pour porter sur elle un jugement de 'quelque nature que ce soit, puisqu'elle vient à peine de commencer à s'exercer sur toute l'étendue du pays; et il suffit d'avoir quelque temps vécu en ce pays pour voir combien le labeur d'assistance humaine qu'il faut y accomplir est immense, et combien le courage et l'intelligence européens auront de peine à y -réduire le lourd héritage de misères' qu'avaient légué à nos protégés l'aveugle brutalité de la nature et l'iniquité des honimes.
La protection républicaine a du moins apporté à cette tâche un esprit sagement réaliste. Elle ne s'est point embarrassée de construire ici des systèmes ; elle n'a point cherché à faire triompher, avant toute expérience, la solennité de quelque philosophie : sachant que le premier besoin des peuples, comme des hommes, avant de philosopher est de vivre, elle s'est attachée, plus modestement peut-être, mais plus utilement à coup sur, à les aider à vivre d abord, et plus tard a