CHAPITRE IX
les aider à mieux vivre. La nécessité d'améliorer la vie morale et intellectuelle de nos protégés asiatiques n'est, en effet, pas encore établie , et Ton peut prendre le temps d'en délibérer : celle d'améliorer leur vie matérielle était évidente et urgente. La première manière d'aider à vivre étant d'empêcher de mourir, la protection s'est attachée à faire disparaître de l'Indochine les causes de mort évitables, et d'abord la plus évitable de toutes, et peut-être la plus cruelle, la guerre. C'est là un bienfait dont il est difficile à notre France contemporaine d'estimer vraiment la valeur : il faudrait, pour s'en rendre compte, remonter par l'imagination aux temps lointains où le paysan français, pillé et torturé par les routiers des cr grandes compagnies??, et les malandrins de toute espèce, en était délivré par l'épée pacificatrice du connétable breton Duguesclin. Les soldats de la République ont rendu, et rendent chaque jour, par la garde vigilante qu'ils mènent sur sa frontière chinoise, des services analogues à l'Indochine. On peut d'ailleurs avoir un saisissant téhioignage du passé d'inquiétude dont ils ont libéré le pays non seulement en comparant à l'état de paix dans lequel se trouve aujourd'hui le Tonkin la situation perpétuellement troublée des provinces célestes voisines des deux Kouangs, mais encore en remarquant la disposition que conservent un grand nombre d'anciens villages tonkinois, qui avaient été. construits jadis à distance soigneuse de toute route, barricadés derrière des rochers, perchés, en certaines régions, dans des grottes, ou perdus au fond des rizières du delta, dissimulés à la vue par un rideau de bambous, et défendus par de tels travaux d'approche, fossés, pontslevis, palanques, qu'ils constituaient, au dire des officiers qui ont fait les opérations de la conquête ou de la piraterie, des fortifications de campagne de premier ordre. Cette universelle méfiance a disparu parce que le paysan peut aujourd'hui s'aventurer au dehors sans danger : les villages qui se construisent maintenant sont ouverts, et s'&helon-
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nent le long des routes-, .parce que la route non seulement n'est plus visitée par les pirates, mais est fréquentée par les acheteurs. C'est encore la route qui mène à la résidence, où le paysan peut réclamer . contre toute vexation de ses mandarins ou de ses notables : à voir le nombre et la fréquence de ses réclamations, il ne paraît pas qu'il dédaigne ce moyen d'obtenir justice, — et même, assez souvent d'essayer d'obtenir un peu plus. Le paysan indigène, moyennant l'acquittement de l'impôt, charge en vérité bien faible en comparaison des services dont- elle est le prix, demeure donc aujourd'hui le maître incontesté de son champ et de sa récolte. — Il n'y est cependant pas toujours sans alarme. La disposition du sol de l'Indochine , qui lui assure une distribution variée de pluies et de climats , la met sans doute à l'abri des famines immenses, comme celle qui, en 1899-1900, par exemple, <
affecta, dans l'Inde britannique, une superficie de 175,000 milles !
anglais carrés, habités par une population de 2 5 millions d'hommes (1) . On a également réussi à préserver à peu près nos rizières de visites aussi fâcheuses que celles des légions de rats destructeurs dont les ravages coïncidèrent, dans le Gujarat, avec de longues périodes de sécheresse. Toutefois, il est certain que, lorsque la sécheresse vient compromettre la récolte de riz d'une province, elle pourrait y déterminer, si on n'y portait un prompt remède, une disette passagère. Tout ce qui se fait en Indochine pour l'agriculture est donc une forme directe d'assistance de l'indigène, dont la vie est essentiellement, et restera, d'ici longtemps, presque exclusivement agricole. Les expériences pratiquées dans les laboratoires de la Direction de l'Agriculture et du Commerce pour l'amendement des terres, l'amélioration de la riziculture, ou l'introduction de cultures nouvelles, les encourage-
(1) Slatement exhibiting the moral and mate- ment ajoute que, sur 'de larges étendues de rial progresê and condition of îndia dtirrng the pays , il y eut plutôt disette que famine abyear igoê-igoi, déjà cité, p. 3o. Ce docu- solue.
ments soit officiels, soit privés, donnés dans les concours, la mise en valeur par nos compatriotes de concessions où ils installent des familles indigènes pauvres, surtout les concessions de terres accordées directement aux natifs par les administrations locales, les travaux de drainage et d'irrigation entrepris par le gouvernement ou par les colons français, les débouchés offerts aux produits du sol dans l'industrie indochinoise ou dans le commerce extérieur, enfin la construction des voies rapides de communication qui permettent de réparer l'inégalité des récoltes en faisant compenser par l'excédent des régions favorisées la pénurie des régions en disgrâce, et aussi de favoriser une exportation qui excite la production et enrichit le pays, sont en Indochine des facteurs de progrès social, autant que de progrès économique. C'est à ces encouragements donnés à l'agriculture et au développement des travaux publics , comme à la présence de ses troupes et à la salutaire police qu'elles exercent dans les territoires, que le gouvernement français a dû de pouvoir faire disparaître de l'Indochine deux des plus grands maux qu'il y avait trouvés : la guerre et la disette (1) .
{l) Il les a retrouves, et il s'emploie à les combattre avec la même ardeur, dans le petit territoire de Quang-tcheou qui nous été cédé à bail dans la province chinoise du Kouang-tong. L'Administrateur en chef de ce territoire, M. Alby, «signalait, au début de l'occupation, que, lorsque" la récolte était bonne, elle pouvait suffire à la rigueur à la population, mais que, lorsqu'elle était mauvaise, il y avait famine, et disparition d'un grand nombre d'individus, crbien que le plus grand nombre se contentât d'une nourriture de résidus de patates qui ne suffirait à aucun animal*.
A la famine venait s'ajouter la peste, que l'inimaginable saleté chinoise maintenait dans le pays à l'état endémique. Enfin les vols et les brigandages étaient fréquents, et les ré-
guliers, privés de solde, étaient plus dangereux qu'utiles a la protection du paysan. Les rivières n'étaient pas sûres. La piraterie de mer était plus prospère que le commerce régulier. La population était à peu près désarmée contre les divers maux qui venaient l'affliger : les brusques variations de température, les typhons, la famine, la piraterie, la peste. Notre administration s'est attachée, avec un dévouement peu connu , à faire disparaître dans ces maux toute la part qui est évitable. Ici encore la protection française a conservé singulièrement plus de vies humaines que la conquête n'en avait atteintes, et elle a, comme en Indochine, beaucoup plus construit que détruit.
Mais d'autres maux subsistent, plus difficiles à extirper, il est vrai, parce qu'ils sont dans la race elle-même, et qu'ils ont une origine lointaine, et pour ainsi dire atavique. Il n'est point de réfutation plus tristement éloquente du sophisme dont on a fait parfois argument contre la politique coloniale, en la représentant comme venue porter le fer et le feu au milieu d'une idylle où l'homme vivait heureux à l'état de nature, que le spectacle de la détresse où pâtit au contraire l'homme qui a été impuissant à réagir contre l'inhumanité de la nature. C'est malheureusement, même aujourd'hui, le sort d'une trop grande partie de nos protégés indochinois : non seulement ils ne savent ni conjurer, ni atténuer, ni même prévoir, des fléaux dont les causes leur sont extérieures, comme une inondation ou un typhon, par exemple, mais encore la transmission, sans le moindre souci de sélection ou de traitement, de toutes les tares transmissibles, l'ignorance des règles les plus élémentaires de l'hygiène, l'oubli, non pas même des procédés de l'antisepsie, mais des pratiques de la simple propreté, joints à une alimentation parfois défectueuse, et à des superstitions sans nombre, ont affligé, et affligent trop souvent encore les indigènes de calamités qui pourraient leur être épargnées. Ils restent décimés, en plus d'une région, par une énorme mortalité infantile, imputable soit aux méthodes barbares d'accouchement, soit aux ravages de la variole ou des maladies qui éprouvent le premier âge, par l'ophtalmie purulente des nouveau-nés, et en général tous les genres d'ophtalmies, qui donnent une si forte proportion aux cas de cécité dans la race , et surtout par les plaies malignes et la riche collection des maladies cutanées et syphilitiques; les affections pulmonaires sont nombreuses dans les pays comme le ïonkin, où l'hiver, réparateur pour les Européens, mieux défendus contre l'abaissement de la température par une hygiène et un confort meilleurs, éprouve au contraire fréquemment la résistance moindre des Annamites; les affections palustres