CHAPITRE IX
Cochinchine ou du Cambodge en pratiquant la vaccination avec du vaccin éventé ou impur et des lancettes profondément dédaigneuses de 1 antisepsie. Nos médecins ont dû faire prendre par l'administration des mesures de rigueur contre l'exercice illégal de ces confrères improvisés : mais ceux-ci ont, toutefois, sur nos compatriotes un avantage considérable pour pénétrer dans les milieux indigènes, auxquels ils s'incorporent en quelque sorte puisqu'ils sont eux-mêmes Asiatiques , et dont ils captent d'autant plus aisément la confiance qu'ils ajoutent à leur art quelques jongleries interdites aux docteurs européens. L'influence de ces derniers a une portée assez restreinte, parce qu'elle n'est ni nombreuse ni continue : on leur apporte bien des enfants à vacciner, on conduit volontiers auprès d'eux des adultes malades, trop souvent quand le cas est désespéré et qu'on a épuisé auparavant tous les remèdes indigènes; mais, la consultation passée, le sujet oublie ou n'exécute pas les prescriptions, et va se remettre à nouveau aux mains de quelque médicastre chinois ou annamite , qu'il ne respecte pas autant que le praticien français, mais qu'il écoute davantage. L'action de notre assistance médicale, si elle n'était secondée, serait donc vouée à demeurer précaire et incomplète , et ce au moment même où elle devient le plus nécessaire : la protection française, en effet, ayant accompli sa première tâche en écartant de la population protégée les calamités du dehors, telles que la guerre, la famine et les épidémies, se trouve aujourd'hui en présence d'un devoir moins visible, mais non moins impérieux, et qu'elle ne peut accomplir cette fois sans le concours de la population. Après avoir combattu les causes extérieures de mort, il faut réveiller chez nos protégés les forces intérieures de vie, et leur préparer une résistance meilleure pour lutter eux-mêmes contre les agents morbides. Ce n'est pas moins qu'une régénération des races humaines qui s'impose en Indochine, et cette œuvre lente et longue, d'influence morale plus encore que de pratique médicale, ne peut être
obtenue qu'en faisant pénétrer peu à peu dans les milieux asiatiques des pratiques d'hygiène qui les transformeront et permettront k la race de développer librement toutes ses puissances de vitalité. La médecine contemporaine incline volontiers, avec juste raison, semble-t-il, à donner en Europe le pas à l'hygiène sur la thérapeutique, à prévenir pour n'avoir pas à guérir, et aussi à préparer la guérison beaucoup moins en faisant appel à des remèdes étrangers qu£n ayant foi en l'organisme, et en favorisant son développement normal de telle sorte qu'il puisse éliminer lui-même, la plupart du temps, les principes toxiques qui l'auront un instant altéré. Mais le besoin d'une bonne hygiène urbaine et individuelle se fait encore sentir bien davantage dans les pays orientaux : il n'est pas téméraire de croire qu'on y réduirait la mortalité au moins de moitié si l'on pouvait faire disparaître les causes de maladies qui proviennent de l'insuffisance de l'alimentation, du vêtement ou de l'habitation, de la promiscuité des personnes et des animaux, de la contamination des eaux à boire, de l'absence d'un réseau d'égouts et de la malpropreté des rues, et en6n de l'oubli des soins individuels, sans compter la pratique des préjugés ou des superstitions qui viennent ajouter à des maux naturels déjà évitables un cortège de maux superflus. Substituer les procédés de la raison discernante européenne à la routine accumulée de la tradition asiatique , ou tout au moins corriger à force de patience les erreurs de cette tradition, est une entreprise que nos médecins coloniaux doivent renoncer à mener à bien tout seuls, parce que leurs déplacements sont fréquents, parce que leur nombre est infime pour la population à soigner et les besoins à secourir (partout en Indochine l'étendue des misères asiatiques déborde de beaucoup l'effort de l'assistance française), et aussi parce que leur origine occidentale ne leur donne pas, quelque ascendant personnel qu'ils aient su prendre , une influence aussi familière ni aussi intime sur le monde
indigène que n'en ont les indigènes entre eux. C'est d'ailleurs un fait d'expérience, qu'il s'agisse d'administration, de culture, d'hygiène ou d'industrie , que nous pourrons difficilement faire l'éducation directe de la grande masse asiatique : nos idées ne lui parviennent guère qu'au second degré, après qu'elles ont été appréhendées par un certain nombre d'intermédiaires que nous choisissons et instruisons, et qui savent rendre mieux que nous ne pouvons le faire ces idées assimilables à leurs compatriotes. Le dernier Gouverneur général a donc songé à doubler nos médecins d'un personnel d'officiers de santé natifs, qui non seulement les aideraient dans la partie secondaire de leur tâche , mais surtout, à la faveur de l'accès plus facile qu'ils auraient auprès de nos protégés, redresseraient peu à peu, sans froissement, leurs habitudes vicieuses, et feraient pénétrer parmi eux les notions d'hygiène qui doivent aider au relèvement progressif de la race. C'est dans ce dessein qu'un arrêté a constitué en 1902, à Hanoï, une Ecole de médecine dont la direction a été confiée au docteur Yersin. L'enseignement comporte des cours préparatoires suivis de trois années d'études, à l'issue desquelles les élèves peuvent obtenir un brevet conférant un grade dans le mandarinat, et concourir pour être placés comme internes à l'hôpital indigène annexé à l'Ecole. Ces élèves, dont le premier recrutement a dû être assuré par le choix des Résidents supérieurs et du Lieutenant-gouverneur, seront recrutés désormais, pour les boursiers tout au moins, par un concours auquel seront appelés à prendre part, dans toute l'Indochine, les jeunes indigènes âgés de i5 à 20 ans, possédant la connaissance du français et les éléments de notre enseignement primaire. L'Ecole admet également des élèves non boursiers, et elle ouvre, de plus, ses portes aux étudiants asiatiques étrangers à notre Indochine. Des cliniques sont adjointes aux cours, une clinique obstétricale notamment, dont les enseignements réagiront, sans doute, contre les pra-
tiques opératoires traditionnelles, si souvent néfastes à la fois aux parturiantes et aux nouveau-nés, et permettront peut-être plus tard d'instruire des sages-femmes indigènes. Les programmes ont, d'ailleurs, heureusement orienté l'éducation des élèves, surtout en troisième année, vers le traitement des affections qui font, parmi les natifs, le plus de victimes, comme les maladies de la peau et les maladies des yeux, et vers les notions essentielles de l'hygiène appliquée. Immense est le champ des études ouvert à l'activité des savants professeurs, internes des hôpitaux de Paris ou médecins coloniaux, qui ont été appelés à occuper les chaires de l'Ecole de médecine : l'Indochine attend beaucoup d'eux, et il n'est pas interdit d'espérer qu'en dehors des progrès de l'hygiène, la thérapeutique tropicale s'enrichira par leurs soins de travaux analogues à ceux qui ont déjà valu à l'humanité ses belles victoires sur la variole , la rage , le charbon , les morsures venimeuses, la diphtérie, la peste, qui, tout récemment, auraient triomphé du typhus, et qui, demain peut-être, auront raison de la tuberculose ; il faut souhaiter plus particulièrement qu'ils réussissent à affranchir notre possession des redoutables conséquences des affections exotiques comme le paludisme, la dysenterie et les diverses hépatites , qui éprouvent à la fois indigènes et Européens , et surtout des maladies de misère qui affectent encore ces derniers, comme le béribéri, et ce fléau du moyen âge, la lèpre, dont il est affligeant de trouver encore des traces sur une terre que la science française est venue protéger aujourd'hui.
L'appel à la collaboration des médecins indigènes est une très délicate expérience au double point de vue médical et politique. Il nous souvient d'avoir assisté, un mois seulement après l'ouverture de l'Ecole, à sa première séance d'interrogation : les quelques personnes que le docteur Yersin y avait conviées furent vivement frappées de la docilité d'esprit des élèves et de la fidélité de leur mémoire. De tout jeunes gens,