CHAPITRE IX
après un mois d'études , et sans autre bagage français que celui de renseignement primaire , répétaient des nomenclatures de noms savants avec une sûreté que bien des lycéens de la métropole leur auraient sans doute enviée. Chacun pensa que nos médecins auraient en eux de précieux collaborateurs, si le raisonnement et l'initiative se montraient chez d'aussi bons écoliers égaux à la mémoire : du moins peut-on déjà espérer des services de celle-ci, comme aussi de la délicatesse naturelle du doigté des natifs et de leur sang-froid, qui ne laisseront sans doute pas d'être appréciés dans les opérations chirurgicales. Mais surtout il importera de voir quel usage ils feront de l'influence que leur donnera auprès de leurs compatriotes leur diplôme de médecins : ce diplôme conférera un grade dans le mandarinat, avec l'autorité et le prestige effectifs prévus par les rites : il vaudra en outre à ses détenteurs l'autorité morale accordée spontanément par la confiance de la population native, qui attache toujours à la guérison des maux quelque arrièrepensée de sorcellerie, et qui est fort crédule aux sorciers* 11 . Toute influence sur les indigènes doit d'ailleurs être contrôlée d'extrêmement
(l) On fut étonné, en 1897, ^e ' a f acm té avec laquelle de nombreux iudigènes tonkinois avaient accepté les ridicules amulettes que leur avait données pour les rendre invulnérables un jeune Annamite dont nous avions fait un bachelier, le ky-Dong, qu'ils suivaient aveuglément, armé de bâtons ou de mauvais coupe-coupe, parce qu'il s'était donné à eux comme <r l'enfant du miracle ». — Cette crédulité , chez le peuple annamite tout au moins, qui est sans doute l'un des peuples du monde les plus éloignés du fanatisme, peut pourtant être parfois dissipée par le rire. Un très distingué résident du Tonkin nous racontait qu'on vint lui dire uu jour que des indigènes de sa province s'assemblaient autour d'un arbre sur lequel un des leurs était depuis fort long-
INDOCHINK.
temps perché, et tenait des discours merveilleux. Le résident s'y rendit, et somma notre homme de descendre. Celui-ci de répondre qu'il en était empêché par le tnakoui (mauvais génie) : la foule aunamite s'amassait devant le pseudo-miracle . et déjà commençait d'être émue. Il fallait une intervention supérieure : elle se présenta sous les espèces du gendarme de la résidence, qui escalada gravement l'arbre ensorcelé, et, prenant par le pied le prophète, l'aida doucement à venir à terre. Mais à peine y fut-il parvenu qu'il se sauva, tout honteux d'avoir * perdu la face» , au milieu des rires de l'assistance. — Dans certaines régions du Laos l'imposture ne se démasque pas si facilement, et une certaine agitation a pu y être provoquée jadis par les prophéties des phomtbouns.
Ii3
mramKKti ratioxali.
près par l'autorité française, non seulement parce qu'en l'espèce l'exercice de la profession médicale et la disposition des remèdes comportent une part de responsabilité assez lourde, mais encore parce qu'il importe au plus haut point, l'éducation occidentale ne pouvant guère parvenir à la population indigène que par des éducateurs de sa race, qu'elle ne lui parvienne du moins pas dénaturée, qu'il ne so commette pas d'abus sous notre couvert et en notre nom, que les mœurs administratives • fâcheuses de l'ancien mandarinat asiatique, par exemple, ne soient point restaurées par les médecins : alors que la protection française s'est attachée à faire disparaître entre elle et ses ressortissants les intermédiaires qui aggravaient l'impôt, elle doit veiller à ne pas les rétablir d'une autre manière, pour que la délégation de sa protection demeure réellement bienfaisante , et ne coûte pas aux indigènes plus cher qu'elle n'a voulu. Il est donc nécessaire que les jeunes étudiants de l'Ecole de médecine de Hanoï apprennent de leurs savants maîtres français non seulement un peu de leur science, mais aussi un peu de leur caractère et de leur désintéressement, et que ceux-ci réussissent doublement auprès d'eux dans leur rôle d'éducateurs. La chose n'est sans doute pas impossible : elle sera sûrement méritoire.
Cette question touche d'ailleurs à un des problèmes les plus graves qui puissent se poser en Indochine , problème dont la gravité se révélera surtout avec le temps, celui de l'instruction des indigènes à la civilisation occidentale. Les données de ce problème sont trop complexes et encore trop mal connues pour qu'on puisse le résoudre par une formule générale, dont il serait impossible de prévoir, à l'application, les conséquences. L'urgente nécessité d'améliorer d'abord la vie matérielle de nos protégés , de les préserver de la guerre , de la faim et des maladies, d'augmenter le rendement de leurs récoltes et les facilités de vente de leurs divers produits, de les accoutumer au bien-être et de