CHAPITRE IX
leur enseigner l'épargne, devait passer ayant le souci du perfectionnement de leur vie morale et intellectuelle. H resterait d'ailleurs à prouver que nous puissions leur apporter ce perfectionnement. Il est entendu que la question de principe, celle de l'utilité de l'instruction, ne se pose même pas : de même qu'on ne saurait invoquer de nécessité politique qui puisse justifier le maintien par notre protection républicaine des anciens procédés barbares de la justice orientale, de même on ne saurait admettre que la démocratie française, qui a répandu l'instruction sur son territoire avec une générosité si magnifique, et qui en a fait l'assise de son gouvernement, se résignât, à l'autre bout de la terre, à patronner l'ignorance. Mais c'est tout autre chose que l'ignorance qu'elle a trouvé en Indochine. L'instruction y avait, et y a encore , surtout en pays annamite , une organisation et une popularité que pourraient envier les démocraties les plus éclairées de l'Europe. Il y a une école pour ainsi dire dans chaque village, où le plus pauvre bambin peut commencer à tracer les caractères chinois et à apprendre les préceptes des philosophes. Les brillants . sujets sont entretenus à des écoles plus importantes par leurs propres concitoyens, comme on voit chez nous les municipalités et les départements subvenir, par la concession de bourses, à l'entretien de ceux de leurs jeunes compatriotes qui paraissent donner de belles espérances : les succès des candidats aux examens y sont célébrés par des fêtes dans leur pays d'origine, et par des inscriptions élogieuses en caractères, dont le lyrisme indulgent rappelle le ton des entrefilets que les journaux de province consacrent aux succès de leurs lycéens au baccalauréat à Paris. Les examens littéraires sont, en pays annamite comme en pays chinois, un des événements de la vie nationale* 1 ) (on sait que la
(1) Les grands examens triennaux, comme jusqu'à 8,000 et 10,000 candidats, et la police ceux de Namdinh , enferment dans des * camps de ce peuple d'étudiants ne laisse pas, comme de lettrés*, sorte de Sorbonne en plein vent, on peut le penser, d'être assez difficile.
suppression des examens dans les régions où il y a eu des troubles est Tune des punitions les plus sensibles qui se puissent infliger en Chine). Les épreuves conduisent en Indochine aux trois grades de tu-tai, cunho'n, tansi, que nous avons traduits par les appellations de bachelier, licencié et docteur, et qui ouvrent l'accès du mandarinat : l'instruction est donc, comme chez nous-mêmes, l'assise du gouvernement. Il importerait alors de comparer la valeur respective de l'enseignement asiatique et de l'enseignement français, et de décider si leur rencontre doit être un conflit, aboutissant nécessairement à l'éviction de l'un par l'autre : c'est là une difficile enquête de psychologie, d'ethnographie, de morale et d'histoire autant que de politique, à laquelle permettront sans doute de répondre les travaux des établissements savants aujourd'hui installés en Indochine, et qui unissent précisément la pratique des études supérieures européennes à la recherche des hautes études orientales. Toutefois si la supériorité de notre culture scientifique, et surtout de l'application que nous savons faire de la science à la lutte contre les maux de la nature, paraît incontestable, nous ne saurions oublier, quelque bonne opinion que nous ayons de notre culture philosophique et littéraire, qu'une remarquable évolution de la pensée asiatique s'est poursuivie depuis des siècles parallèlement à celle de la pensée de l'Occident. Depuis de longues années , les bonzes du Cambodge et du Laos donnent à la pagode des enseignements de morale bouddhique dont la pureté ne le cède pas à celle des morales européennes les plus pures. Depuis longtemps aussi les préceptes de Confucius (Kong Fou-tseu), — qui, cinq cents ans avant 1 ère chrétienne , fondait une morale sans obligation ni sanction , — enseignés avec les caractères chinois dans toutes les écoles de TAnnam et du Tonkin , ont constitué à ces pays une philosophie indépendante des dogmes et fondée sur la raison et la dignité humaines, bien avant que l'enseignement d'Etat se fût dégagé en Europe des formules confessionnelles.