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CHAPITRE IX

Ii est même remarquable que la longue querelle qui n'a cessé de diviser en Occident le clerc et le laïc, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, la révélation du passé et le rationalisme que nous croyons moderne, et qui n'est moderne que pour les Européens, sont choses à peu près inconnues à l'Extrême-Orient : la question cléricale n'a guère pu être posée par les indigènes dans le monde chinois , dont procède visiblement le pays annamite. On en a , pour ce dernier pays, une preuve historique dans le peu de succès que rencontra' en Indochine la prédication catholique, malgré le zèle opiniâtre des missionnaires, et malgré le courage avec lequel ils affrontèrent de cruels supplices pour la propagation de leur foi. Les missionnaires ont eux-mêmes signalé toujours comme les plus irréductibles adversaires de leur propagande précisément cette classe de lettrés et de mandarins qui était nourrie de l'enseignement confucianiste : ils ont dû se contenter de recruter leurs adeptes dans la partie la plus déshéritée, ce qui était sans doute conforme à la doctrine chrétienne, mais aussi la plus ignorarite de la population, et faire surtout de l'évangélisation par l'assistance. On ne voit donc pas bien aujourd'hui au nom de quel principe ou de quelle conception mystique de la civilisation occidentale un Etat républicain qui a sécularisé chez lui l'enseignement officiel viendrai! k son tour renverser de prétendues idoles en Indochine et faire table rase des doctrines morales qui y sont enseignées, pour leur substituer on ne sait quelle orthodoxie philosophique, présentée avec la même intolérance qu'une orthodoxie religieuse (l) .

(1) Voici en quels termes , dans son rapport sur la situation de l'Indochine de 1897 a 1 90s , M. le Gouverneur général Paul Doumer s'est prononcé sur ce sujet : * Malgré les études faites en ces derniers temps et la préoccupation qu'on en a, on doit avouer que la formule de renseignement français aux indigènes n'a

pas été trouvée jusqu'ici. Et c'est peut-être qu'il n'y a pas de formule générale, mais des solutions partielles à une question qui se modifie avec le temps et suivant les pays, suivant les provinces mêmes. Donner à tous les habitants de l'Indochine un enseignement profitable de la langue française et de notions élémen-

Toutefois, à côté d'une question de principe se place une question de fait. H y a quelque chose de changé en Indochine' par cela seul que nous y sommes. Nous avons nécessairement été amenés, pour former le personnel de collaborateurs indigènes nécessaire à l'œuvre que nous poursuivons, à donner à certains d'entre eux les rudiments dune instruction française. Nous avons ainsi formé tour à tour, soit pour les services publics soit pour les entreprises privées, des tirailleurs, canonniers , cavaliers , auxiliaires de gendarmerie et miliciens , qui ne dépassaient d'ailleurs pas le grade de sous-officier, des ouvriers et contremaîtres d'agriculture et d'industrie, des interprètes, copistes, secrétaires et comptables, c'esl^à-dire , somme toute, des agents d'un ordre essentiellement subalterne. Un pas de plus a été fait par la constitution d'un corps de conducteurs de travaux publics : un autre, plus décisif, par celle de médecins indigènes auxquels leurs brevets conféreront un grade dans le mandarinat. L'évolution rapide du pays,

taires qui sont au début de renseignement morale française, la morale des braves gens

métropolitain n'est pas possible de longtemps. basée sur le sentiment du devoir, de l'amour

Est-ce désirable et faut-il aiguiller dans cette de la patrie , de la solidarité humaine? Mais le

voie ? On peut avoir des doutes sur l'excel- professeur, forcément indigène , appelé à l'en-

lence du but où elle conduit . Tant que la seigner, ne pourra lui-même la comprendre :

mentalité et l'état social des indigènes ne se- que sera-ce alors des élèves? Il semble donc

ront pas changés, si tant est qu'ils changent nécessaire de maintenir l'école indigène exis-

jamais, on doit se garder de détruire ce qui tante, sauf peut-être avec le temps, beaucoup

est la base morale de leur existence. Les prin- de temps , arriver à introduire dans son ensei-

cipes qu'ils ont et qui font, chez eux, la fa- gnement quelques notions exactes sur la nature

mille forte, les parents respectés, l'autorité et sur l'histoire. En Cochinchine, dans le bou-

publique obéie , sont puisés dans les livres de leversement qui a suivi la conquête et dans

l'enseignement indigène. En apprenant à lire notre ignorance du gouvernement des peuples

les premiers caractères ils apprennent les règles de vieille civilisation on n'a pas suffisamment

fondamentales de la morale de Gonfucius : ils respecté cette institution : ce n'est pas ce qui

se gravent dans la mémoire les préceptes qui a été fait de mieux. La même faute n'a pas été

devront guider toute leur existence. Ce sont commise au Tonkin et en Annam, et, dans le

les écoles de village qui leur donnent cet en- légitime désir de faire quelque chose, il ne faut

seignement S'il leur est supprimé, par quoi pas la commettre.» le remplacerons-nous dans nos écoles? Par la

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