CHAPITRE IX
l'apparition de formes d'activité nouvelles et les progrès inévitables de la pénétration française ont conduit à élargir singulièrement l'accès de ce même mandarinat. On peut y atteindre déjà par les différentes décorations de Tordre du Mérite indigène, qui récompensent non plus des mérites littéraires, mais des services rendus à l'agriculture, au commerce et à l'industrie. Depuis plusieurs années il était également apparu qu'on ne pouvait laisser la partie la plus éclairée de la population native dans l'ignorance absolue de notre langue. Le 18 novembre 1896, un arrêté de M. le Gouverneur général Armand Rousseau avait donc, reprenant un projet ébauché par Paul Berl en 1886, sanctionné une ordonnance impériale instituant à Hué, auprès du gouvernement annamite, un collège dit quoc-koc, ou <r collège national 7> ouvert aux: jeunes gens de la famille impériale et aux fils privilégiés des mandarins âgés de 1 5 à 2 o ans , et qui joignait l'enseignement du français à l'enseignement des caractères. Le collège des candidats mandarins ou hau-bo, fondé en 1891 à Hanoï, fait également place à la connaissance de la langue française, de la géographie et de l'histoire. Enfin on a pu considérer comme un véritable événement dans le monde scolaire , la promulgation des arrêtés des 6 et 7 juin 1898 (1) , inscrivant la connaissance de la langue française au programme de l'examen triennal pour les grades universitaires annamites, et la rendant obligatoire, à dater de 1903, pour l'accès aux emplois du gouvernement : c'est l'admission solennelle du français sur le même
(1) Il est curieux de rapprocher la date de ces deux arrêtés indochinois de la reforme qui se tentait presque au même moment à Pékin , où le ministre K'ang Yeou-wei inspirait à l'empereur Kouang-siu les décrets des a 3 juin et 19 août 1898, introduisant, eux aussi, renseignement occidental dans le programme traditionnel chinois. On sait que cette innovation
fut emportée dans le mouvement de réaction qui suivit la révolution de palais provoquée par rimpératrice douairière Ts'eu-hi et le soulèvement boxeur : certains symptômes donneraient à croire cependant qu'on tendrait de plus en plus à faire en Chine leur place aux études modernes de l'Europe dans les programmes de l'enseignement officiel.
pied que l'enseignement asiatique dans l'éducation des mandarins, c'est-à-dire de la partie la plus intelligente et la plus influente du peuple annamite. — Aussi bien, quelque égard que nous puissions professer pour la valeur morale et littéraire des études orientales, il faut bien reconnaître que leur valeur scientifique est des plus médiocres, et que des contes enfantins y tiennent le plus souvent lieu des données qu'on peut considérer comme acquises aujourd'hui par la science moderne sur la nature et sur l'homme. De même, nous l'avons vu, que notre protectorat a respecté d'anciennes institutions rituelles delà politique native sans se croire tenu à respecter leurs nombreux abus, de même que notre justice française tient compte du droit et de la coutume asiatiques, mais en a supprimé sans remords les pratiques barbares et vénales, de même on peut, semble-t-il, conserver l'enseignement traditionnel bouddhiste ou confucianiste qui constitue l'armature intellectuelle et morale de nos protégés sans qu'il soit pour cela nécessaire de favoriser parmi eux la diffusion de niaiseries ou d'erreurs manifestes. Si d'autre part l'élite de ces protégés montrait le désir, que montrent en* fait assez souvent les Annamites, si curieux des choses de Inintelligence, d'être instruite dans les études occidentales, la métropole serait mal venue à imiter le centenaire égoïste qui déclarait que, s'il avait la main pleine de vérités, il n'ouvrirait pas la main pour les répandre, et à refuser l'enseignement de cette science dont elle est elle-même si orgueilleuse : on ne concevrait pas au demeurant qu'il y eût entre Européens et Asiatiques, qu'il \ eût quelque part dans le monde entre des hommes une sorte de cloison é tanche de la pensée.
On s'est donc efforcé de mettre d'accord jusqu'ici en matière d'enseignement les principes philosophiques, les données historiques et les nécessités pratiques qui déterminent la question en Indochine. Mais on ne saurait se dissimuler que cet accord est tout provisoire, et