CHAPITRE IX
vait, aigri et mécontent, en# marge d'une société française dont il n'était pas encore, et en marge dune société asiatique dont il n'était déjà presque plus. L'extension de ce produit manqué de deux civilisations n'est peut-être pas souhaitable : elle offre , au point de vue politique, un danger qu'il serait puéril de taire. Le problème de l'instruction, en Indochine comme ailleurs, présente en effet un double aspect, intellectuel et politique : en Indochine plus qu*ailleurs l'instruction est regardée comme le mode d'accès aux emplois publics, et le lauréat des examens officiels considère, encore plus qu'en France, son diplôme comme une traite qu'il a tirée sur le gouvernement, et que celui-ci ne doit pas laisser protester. Les programmes universitaires en pays annamite sont liés à l'état social du pays; on ne peut pas toucher aux uns sans modifier l'autre. L'autre, à vrai dire, se modifie tous les jours : déjà l'accès du mandarinat, ouvert jadis à la seule culture chinoise, admet aujourd'hui officiellement la connaissance de la langue française, et, ce qui est une bien autre nouveauté, les formes d'activité agricole, commerciale, industrielle, qui ont ôté à l'éducation littéraire et à la vie administrative le monopole des honneurs. L'établissement des chemins de fer, le montage de nombreuses entreprises, la vive* impulsion donnée à l'essor économique du pays par l'arrivée des colons français détermineront des conditions de vie nouvelle : à des conditions de vie nouvelle répondront des besoins nouveaux. L'évolution moderne de l'Indochine préparera peut-être ses habitants natifs à recevoir à plus forte dose qu'aujourd'hui l'enseignement européen : il est à présumer que le premier usage qu'ils en feront sera de réclamer une part aux emplois détenus jusqu'ici en Indochine par les seuls Européens. A la production intellectuelle comme à la production économique il faut en effet des débouchés : notre protection s'efforce d'associer l'une à l'autre, et de former parmi ses protégés moins de fonctionnaires et plus de producteurs; mais, de toute manière, un gouver-
nement ne peut pas prendre la responsabilité do ter des indigènes à leurs études traditionnelles pour leur distribuer renseignement français sans envisager les lointaines conséquences de cette mesure , et sans s'être assuré que les jeunes gens qu'il aura attirés ainsi trouveront un autre salaire à leur zèle pour la civilisation occidentale que des tristesses et des déboires. Il y a là un redoutable problème moral, psychologique et politique : il n'est pas trop, pour le résoudre, d'attendre des données plus complètes que celles que nous possédons aujourd'hui sur le profit que tirent les natifs des études occidentales , et sur la valeur propre des études orientales. La conciliation des deux enseignements, qui est la conciliation même des deux mentalités, européenne et asiatique, sera le soin — et peut-être aussi le souci — des gouvernements à venir.
Au demeurant, dans ce rapprochement si souhaitable du protecteur et du protégé , ce n'est pas , on doit le répéter, au protégé seul à faire tout le chemin. Il faut bien se rendre compte que, dans le désir que montrent certains esprits de façonner les indigènes à notre image , et d'européaniser à tout prix l'enseignement asiatique , s'il entre la croyance généreuse , et un peu naïve , en la supériorité universelle de notre civilisation, il entre une part encore plus considérable, d'ignorance des civilisations que nous décrétons à priori inférieures. Cependant si l'apport des idées européennes constitue sans dpute pour des nègres fétichistes un progrès, les peuples d'Asie ont à présenter à l'Europe un épanouissement splendide et déjà fort ancien des doctrines religieuses et philosophiques, de la morale, des lettres et de Tart, où la curiosité européenne a sans doute beaucoup plus à apprendre qu'à reprendre. Un dédain quelque peu brutal des études asiatiques avait toutefois succédé,. en Indochine, aux belles promesses des premiers jours. Les travaux si remarquables que les administrateurs des affaires indi-