CHAPITRE IX
et des enfants en Indochine, s'il apporte à la santé masculine des conditions de vie meilleure, impose aussi à l'ensemble de la colonie française des précautions plus rigoureuses. De très notables progrès ont sans doute été réalisés déjà : la science et le dévouement des médecins coloniaux se sont attachés à l'étude des maladies tropicales, que poursuivent avec eux des savants de tous les pays; de nombreuses cures ont été effectuées dans les hôpitaux et ambulances, et notamment dans les magnifiques hôpitaux qu on a construits à Saigon et à Hanoï. Mais quelques cas demeurent encore rebelles à leur traitement : l'accès pernicieux et la cachexie palustre font encore des victimes , et l'abcès du foie s'opère avec un succès inégal; le rapatriement est souvent le meilleur, sinon l'unique remède de l'anémie. Pour le maintien de la santé des Européens comme pour celle des natifs , l'hygiène a d'ailleurs encore le pas sur la thérapeutique, et, sans rien dédaigner des améliorations à apporter au traitement des cas graves et à l'intervention chirurgicale, il est certain que tout l'effort doit tendre à rendre cette intervention inutile, et à éviter les causes de maladies pour n'avoir pas à en soigner les symptômes. Or c'est précisément en matière d'hygiène tropicale que l'effort humain est le plus efficace pour corriger la nature ou pour éluder ses atteintes. On a déjà vu les services rendus à cet égard par les travaux publics : non seulement les grandes voies de communication ont permis, en territoire militaire, par exemple, le ravitaillement plus fréquent et plus abondant des postes, et aussi l'évacuation rapide des malades, mais encore les travaux de voirie accomplis dans les grandes villes, l'assainissement du marais pestilentiel où se trouvait Saigon, le comblement des multiples mares qui déchiquetaient le territoire de Haïphong et de Hanoï, et surtout l'installation d'une canalisation d'eau potable et d'un réseau (Fégouts, ont abaissé la courbe de mortalité et chassé les épidémies;
les chemins de fer qui rendront plus tard accessibles les stations saines
de villégiature vaudront à la santé publique un bienfait incalculable. — Aux progrès de l'hygiène urbaine vient enfin s'ajouter la pratique de l'hygiène individuelle, et surtout, si Ton ose dire, de l'hygiène morale. La régularité du régime et les précautions indispensables, et très simples, exigées par le climat des tropiques sont singulièrement secondées par le soutien qu'apportent à nos compatriotes soit le puissant réconfort de la vie de famille, soit l'activité du travail intellectuel : celle-ci ne saurait être trop poussée, et c'est le seul excès qui se puisse permettre aux Européens résidant en Indochine, à condition toutefois qu'il ne soit pas continu, et qu'il soit tempéré par ces distractions que le développement de la vie sociale rend tous les jours plus nombreuses et plus agréables , et qui sont nécessaires aux Français qui ne vivent point en famille.
L'élément le plus éprouvé de la population française est précisément celui qui est, à tout point de vue, placé dans les plus mauvaises conditions hygiéniques, l'élément militaire (1) . Les troupes eu-
(1) D'après des renseignements recueillis dans les «Annales de médecine et d'hygiène coloniales», dans la «Pathologie exotique», de M. le docteur Grall et à l'Inspection générale du Service de santé des colonies , auprès de M. l'Inspecteur général Kermorgant et de MM. les docteurs Grall et Camail, que nous ne saurions trop remercier de leur gracieuse bienveillance, la morbidité en Gochinchine (nombre d'entrées à l'hôpital) oscillerait, pour Tannée 1898, entre 444 et 79a pour 1,000 hommes d'effectif, et serait de 65o pour 1,000, en 1900. Au Tonkin la morbidité militaire, entendue comme nombre d'entrées à l'hôpital, les renseignements faisant défaut sur les infirmeries de garnison et les indisponibles dans
les corps, est de 674 entrées pour 1,000, en 1899, après avoir été de i,oi5, en 1891, au plus fort de la piraterie : elle est de 676.5 pour 1,000 en 1900. La morbidité générale de l'armée française est de 578 pour 1000, en 1900, chiure sensiblement voisin de celui des années précédentes ; en France, il oscille entre £71 et 639; en Algérie et en Tunisie, entre 667 et 76a. — La morbidité des troupes indigènes en Indochine est nécessairement beaucoup moins élevée, encore que les régiments tonkinois soient éprouvés par la malaria dans la haute région. La morbidité des tirailleurs s'est abaissée de 5a8 pour 1,000, en 1889, à ^98 pour 1,000, en 1899: elle est tombée encore à 986 en 1900. Les deux prin-
ropéennes tenant garnison dans les postes, lorsque ces postes sont toutefois situés dans des endroits salubres, mènent une existence supportable : les reconnaissances, dans la haute région tonkinoise, par exemple, entretiennent l'activité des hommes, et la vie du poste, où la discipline militaire est des plus tolérantes, et qui est souvent une vie de famille dans l'acception littérale du mot, offre des occupations et permet des satisfactions où la santé des soldats trouve son compte. Mais les casernes des grandes villes, encore que certaines d'entre elles, celles de Saigon, notamment, passent, au point de vue hygiénique, pour des modèles, et que les officiers coloniaux, habitués à vivre dans une quotidienne familiarité avec leurs soldats, et fort ménagers de leur bien-être, réduisent au minimum les exigences du service, ont l'inconvénient de maintenir les troupes toute Tannée sous un même climat, parfois pénible, et surtout de les laisser exposées
cipaux facteurs de la morbidité sont le paludisme et la dysenterie.
La mortalité est très variable avec les années; elle est toujours plus élevée en Cochinchine qu'au Tonkin, mais cette élévation n'est pas entièrement imputable au climat de la Cochinchine, les statistiques cochinchinoises enregistrant le décès de quelques malades du Tonkin obligés d'interrompre leur retour, et débarqués à Saigon. La comparaison de la mortalité entre l'élément européen et l'élément indigène comporte également un élément de correction : les statistiques ne sont complètes que pour les natifs, qui restent au corps jusqu'au bout, tandis que les Européens sont fréquemment rapatriés , et, dès lors, perdus de vue par les statistiques coloniales. Celles-ci accusent au Tonkin une mortalité de 16 pour 1,000 hommes de troupes européennes contre i5 pour 1,000 hommes de troupes indigènes, en 1898; ces chiffres tombent respectivement à 1 1 .a pour les
Européens et 12.9 pour les natifs, en 1900.
En revanche la mortalité des troupes françaises , en Cochinchine, qui étaif déjà de ai pour nooo, en 1898, atteint le chiffre très exceptionnel de 99 pour 1,000, en 1900. Les décès sont dus à la dysenterie, à l'hépatite suppurée (abcès du foie) et au paludisme. — Si l'on comparée ces chiffres le nombre des décès dans l'armée métropolitaine pour la dernière année connue, 1898, année particulièrement favorable, il est vrai, et où la mortalité ne dépassa pas 4.4 1 pour 1,000 hommes d'effectif, en France, et 9.03 en Algérie (les corps les plus éprouvés, compagnies de discipline et régiments étrangers, atteignent respectivement 13.71 et i4.4o pour 1,000), on voit qu'il rest j encore beaucoup à faire pour la santé de nos troupes indochinoises , et que le souci d'aménager des stations saines de villégiature , pour les troupes de Cochinchine tout au moins, n'était pas une précaution superflue.
à ces multiples occasions que leur offrent les villes de compromettre gravement leur santé (1) . L'installation de lieux de réunion dans les grandes villes comme Saigon et Hanoï , où les soldats de nos régiments coloniaux et les marins de nos escadres aient, à la sortie de la caserne ou du bord, un autre asile que la rue, rendrait peut-être des services. Des cercles existent déjà pour les officiers et la population civile ; il pourrait y avoir intérêt à en fonder pour les hommes de troupe, de même que, dans les villes anglaises d'Extrême-Orient, les clubs sont partout doublés de soldiers and sailors homes. Des établissements de ce genre ont, il est vrai, peu réussi dans la métropole, parce que les cercles de soldats étaient guettés , dès leur naissance , par des influences confessionnelles ou politiques : en Indochine, où la vie politique n'existe pour ainsi dire pas, le même inconvénient n'est pas à redouter; il suffirait sans doute que la surveillance de l'autorité fût assez vigilante
(1) M. le docteur Henry Reboul, qui était médecin de la division navale de Cochinchine en 1901, passe en revue, dans un remarquable rapport sur l'organisation de son service, inséré aux «■ Archives de médecine navale» , les risques de diverse nature qui menacent la santé des hommes à Saigon, dont le climat « reste rude, offensif, et rongeant la cellule vivante comme la rouille le fer». Il est un partisan convaincu de l'hygiène morale pour les troupes, et il fait un bel éloge de la gaieté, * sachant par expérience que, quand la brise du soir apporte les refrains du gaillard d'avant, les malades ne sont pas nombreux à bord v. 11 préconise l'installation d'une maison du marin, où celui-ci, retenu le plus souvent à bord par les privations qu'il s'impose luimême en déléguant sa solde au pays, trouverait des distractions moins nocives que celles qu'il est réduit parfois à aller chercher dans
les bas-quartiers de la ville, et il souhaite que tous les militaires aient des facilités d'accès au théâtre. Ce dernier vœu est déjà écouté : à chaque représentation, à Saigon, Haïphong, Hanoï, assiste un public de soldats et de marins qu'aucune arrière-pensée de critique littéraire ne prive du plaisir de s'amuser franchement.
D'accord avec l'autorité militaire, la municipalité de Saigon met, le i4 juillet, le théâtre entier à la disposition des soldats du régiment d'infanterie coloniale, qui y donnent un spectacle de leur façon : la représentation, pour n'avoir peut être pas la distinction élégante d'une première à la Comédie-Française, ne laisse pas d'être menée, d'un bout à l'autre, avec une gaieté que soutient la verve intarissable et l'imagination fertile des auteurs et des spectateurs, presque tous Parisiens d'origine, et, comme tels, rompus depuis l'enfance aux choses du théâtre.