CHAPITRE IX
à Java, ou du merveilleux Peraddeniya de Ceylan, ne laisse pas d'offrir en hiver un charme très fin de mélancolie : pour se reposer des travaux quotidiens, les habitants de Hanoï aiment le rare plaisir d aller voir sur les eaux calmes du Grand Lac et le tapis velouté des rizières, où l'atmosphère molle adoucit la ligne des horizons, descendre, par teintes dégradées, la chute insensible du jour.
L'été, avant même que le régime de la villégiature fonctionne normalement, disperse les Français que leurs occupations n'obligent pas à rester à Hanoï. La mobilité est d'ailleurs en Indochine une des caractéristiques de la société française, dont le personnel est sans cesse renouvelé par le continuel mouvement des arrivées et des départs. Cette mobilité est salutaire : elle préserve la colonie européenne de l'esprit de médisance que ne manquerait pas de susciter un trop long stationnement dans les villes, et des divers inconvénients que les séjours prolongés xunder the (kodars» provoquent d'ordinaire aux Indes; l'instruction asiatique de nos compatriotes s'y étend aussi par la connaissance de plus en plus approfondie du pays et de ses alentours. Le pays sollicite, en Indochine même, les voyages, et bon nombre d'Européens préfèrent à la vie des villes la vie captivante de a la brousse». Les officiers qui rentrent en congé en France après avoir quitté les territoires militaires n'ont point de cesse qu'ils n'y retournent, et reprennent avec leurs soldats coloniaux, leurs légionnaires ou leurs tirailleurs, la construction des postes et des routes, et la poursuite des pirates chinois dans les cirques rocheux de la frontière, la nuit, pour défendre la paix du Tonkin. La tenue d une province absorbe également à ce point l'activité des administrateurs des Services Civils qu'ils ne la quittent pas sans tristesse, et qu'ils ont le plus vif désir de la retrouver. Enfin, ceux de nos compatriotes qui ont établi des plantations, et qui les ont vues réussir, s'attachent à elles avec d'autant
plus de fidélité qu elles leur ont coûté plus de peine, et parlent avec un peu de fierté de l'émotion qu'ils ont eue à voir naître de leurs efforts quelque chose où il n'y avait rien , à dompter une nature rebelle , et à goûter une joie profonde d'action et de liberté. La nature augmente cette joie par le spectacle quotidien de sa grandeur sauvage : la nuit, qui tombe tout d'un coup, vibre, rayée par les stries des lucioles, émue par toutes les voix de la jungle. La jungle elle-même, qui n'a pas encore, comme la jungle de l'Inde, ses poètes, attire du moins ses chasseurs : le Cambodge notamment a connu les grandes battues de fauves, où passe, dans un grondement qui fait trembler le sol, le galop des bêtes affolées cernées par l'incendie ou par les rabatteurs, et que traverse parfois le bond souple des panthères. — Mais les tournées en Indochine connaissent aussi des plaisirs plus pacifiques : le multiple et inquiétant sourire des masques du Bayôm, à Angkor, dont la sérénité a déjà contemplé dix siècles, pose à la curiosité de ses visiteurs une énigme analogue à celle dont le sphinx d'Egypte a conservé le secret; les tombeaux des Empereurs d'Annam, à Hué, offrent une expression de la poésie de la mort dont la pénétrante mélancolie ne se peut comparer qu'à celle des parcs de Versailles et de Trianon; les chutes du Mékong, les rochers de la baie d'Along, les défilés du haut Tonkin et maint autre site méritent d'attirer et de retenir. Hors de l'Indochine (1)
(1) Les voyages eu Indochine seront de plus en plus facilites par le perfectionnement des moyens de communication. Le pittoresque n'y perdra point, et, de même que le chemin de fer n'a pas gâté la route de Colombo à Kaudy ou la grandeur des Montagnes Rocheuses au Canada , les aspects de la route de Tourane à Hué ne seront pas compromis lorsqu'on pourra les admirer du fond d'un wagon. Les chemins de fer feront apparaître aussi des hôtelleries : on avait songé un moment à établir dans
tous les villages une sorte de maison de voyageurs analogue aux bungalows des villages de l'Inde : certains villages , en effet , ont des salas, en pays cambodgien, des nhà vuông, en pays annamite, spécialement affectées aux voyageurs. Mais dans les postes où se trouvent des Européens la question est réglée, en pratique, pur une tradition qui est tout à l'honneur de nos compatriotes. C'est un trait commun aux régions les plus diverses de l'Indochine qu'on y pratique d'un bout à l'autre l'hospitalité la