CHAPITRE X
doit donc son prestige beaucoup plus à des généralisations philosophiques qu'à des connaissances pratiques : on sait que les esprits les plus enthousiastes à parler du genre humain sont en général les plus hésitants à sortir des frontières dont ils supportent impatiemment la contrainte, et hors desquelles ils éprouvent, d'ordinaire, malgré les audaces de leur pensée, l'appréhension vague de l'inconnu. La politique coloniale doit avoir, entre autres avantages, celui de mettre fin à cette inconséquence : elle offre à la démocratie, dans ses établissements extérieurs semés par le monde, des postes d'observation accessibles et commodes pour étudier le monde réel, et pour y faire une continuelle expérience de politique humaine appliquée. Cette politique, loin d'affaiblir la politique démocratique de réformes sociales à l'intérieur, lui vaut, par le contact qu'elle lui procure avec l'humanité vivante, et qui doit donner à son sentiment de la solidarité humaine une vigueur réaliste qui lui manque parfois encore, des services également précieux dans l'ordre théorique et dans l'ordre pratique. 11 est constant que notre France, dont le penchant pour la controverse religieuse ou morale a si fortement influencé, à travers l'histoire, la vie intérieure, a toujours senti le besoin de justifier à ses propres jeux par des théories et des déclarations de philosophie politique les formes successives de ses gouvernements : c'est ainsi qu'au principe du droit divin, qui légitimait jadis la forme monarchique, a succédé, de nos jours, pour la forme républicaine, le principe du droit humain. Mais, tandis que le premier pouvait se réclamer, à la rigueur, d'une révélation théologique une fois admise, il est bien évident que le second ne reposerait sur rien s'il ne reposait pas sur la connaissance scientifique de l'ensemble des hommes qui composent l'humanité, et dont la politique coloniale vient précisément permettre d'étendre tous les jours l'observation. L'humanité ainsi révélée, avec sa physionomie ondoyante et diverse, avec ses inégalités et ses disparates,
IKDOCHIVB. 5/j
IMNUHIMIB NATlOftAkl.
contrariera peut-être la belle ordonnance unitaire de certaines constructions métaphysiques : mais une démocratie éprise de vérité ne peut que gagner sans doute à perdre au besoin quelques illusions , et aussi à affermir pratiquement sa propre éducation politique en trouvant, dans la quotidienne nécessité où est une puissance coloniale de compter avec les difficultés de la vie universelle, l'école du gouvernement la meilleure. Si gouverner c'est concilier, la gestion de certaines possessions placées au delà des mers réserve en effet à une démocratie la forme de gouvernement la plus haute et la plus délicate, puisqu'il y faut concilier des termes en apparence aussi contradictoires que les intérêts d'une production métropolitaine et ceux d'une production extérieure, les droits d'une minorité de colons et ceux d'une multitude de natifs, les principes libéraux d'émancipation républicaine et la nécessité actuelle d'une tutelle politique, les idées de la Révolution française et les rites de la tradition orientale, la pensée de l'Europe et celle de l'Afrique ou de l'Asie. — Le maintien de cette harmonie, qui est l'objet même de la politique coloniale, trouve sa récompense dans l'accession d'un pays nouveau à la dignité de la vie moderne, et cette accession à son tour est un pas de fait dans le rapprochement des hommes sur une terre devenue de jour en jouiplus étroite. Pendant des siècles, les difficultés des communications ont maintenu les peuples de la terre isolés les uns des autres en des compartiments séparés , et les occasions de rapprochement ont été rares, les hommes n'ayant guère eu alors le désir de se chercher que pour se combattre : on sait cependant que la civilisation grecque de l'Europe rencontra un moment la civilisation asiatique sur la frontière de l'Inde; un savant orientaliste a cru pouvoir assurer de même qu'on retrouverait, le jour où l'on aurait accès à certaines bibliothèques chinoises, quelques-uns des précieux manuscrits dont nos hellénistes déplorent la perte, et l'une des moindres surprises que