CHAPITRE III
constitution de l'Inde anglaise, et dont l'exposition a été faite dans les pages, devenues classiques, que M. Jules Harmand, ancien compagnon de Francis Garnier au Tonkin et ministre plénipotentiaire de France à Tokio, a placées en tête de sa traduction du beau livre de sir John Strachey sur l'Inde. Toute l'économie de la réforme qui a réalisé cette organisation consiste dans la distinction de deux sortes d'intérêts , qui donnent à l'Indochine, comme à toutes les fédérations d'états, une vie double. Chacune des cinq régions qui la composent, la Gochinchine, le Cambodge, le Laos, l'Ànnam et le Tonkin, a ses intérêts locaux propres , et une physionomie distincte qui lui a été peu à peu façonnée par la nature de son sol, le nombre et l'esprit de ses habitants, les diverses circonstances de son histoire, et aussi les conditions dans lesquelles elle a été occupée, puis administrée, par nous. jMais llndochine n'est pas tellement étendue, ni tellement diverse, et le caractère de notre protection n'y diffère pas tellement d'une région k l'autre qu'il n'y ait, en outre de ces intérêts locaux quon ne saurait méconnaître, des intérêts généraux qui les dominent. L'expérience a confirmé d'ailleurs ce que le raisonnement faisait prévoir, et il suffit de comparer la transformation que l'union a opérée avec l'impuissance dans laquelle son état de division avait longtemps maintenu notre possession. La Cochinchine, sans doute, était prospère, parce qu'il faudrait les pires maladresses pour empêcher ce merveilleux grenier à riz d'être prospère. Mais le Tonkin ne sortait pas des mésaventures. L'Ànnam et le Cambodge restaient à peu près inconnus, le Laos inexistant. La Cochinchine ne voyait d'ailleurs pas sans mélancolie les excédents de ses recettes passer au profit de parents pauvres, qui n'en tiraient eux-mêmes qu'un maigre bénéfice. Les pays que notre conquête avait juxtaposés dans un dessein unique, demeuraient plus étrangers les uns aux autres que des nations étrangères, et leur peu de cor r dialité réciproque se traduisait parfois même par l'établissement de
barrières de tarifs. En revanche, depuis la remarquable exploration Doudart de Lagrée, il n avait guère été possible aux chefs des administrations locales d'étendre leurs ambitions au delà du bon ordre de leurs provinces et de l'équilibre , parfois chancelant, de leur budget. Aucun programme d'ensemble d'organisation économique intérieure, aucune vue de cet Extrême-Orient vivant et vibrant à nos portes, où la vigilance est si nécessaire parce que la concurrence des peuples est si âpre, n'était permise à des gouvernements qui ne disposaient, malgré leur valeur et leur zèle, que de ressources disséminées et d'éléments d'efiorts désunis. — L union, qui était à moitié faite dans les choses par l'unité de la race annamite, a été réalisée dans les textes en 1 898, par la constitution du budget général , et, plus tard, l'unification des grands services généraux et du domaine. L'horizon de la vie indochinoise en a été élargi du coup. Non que l'Indochine soit subitement passée d'un effacement exagéré à des prétentions excessives, mais parce qu'elle est simplement parvenue à une notion claire de la solidarité de nos cinq établissements entre eux, et de la solidarité de l'ensemble avec le monde extrême-oriental, où la France poursuit, depuis longtemps, une politique une et constante.
L'Indochine est aujourd'hui un état colonial, c'est-à-dire subordonné , mais un état néanmoins , pourvu des principaux organes nécessaires à la vie des états, avec sa représentation, ses budgets, et ses services, et l'on a pu dire que les services généraux, toutes proportions gardées bien entendu , y correspondent à des sortes de départements ministériels.
Le Gouverneur général , entouré de son cabinet civil et de sa maison militaire , a la haute main sur l'ensemble des services. Mais il est aussi le premier d'entre les chefs de seryice. Il retient par devers lui certaines questions particulièrement délicates de politique générale. H se