CHAPITRE IV
ORGANISATION POLITIQUE LOCALE. LA POLITIQUE INDIGENE. - LES INSTITUTIONS ANNAMITES. - L'ADMINISTRATION DIRECTE DE COCHINCHINE. - L'ADMINISTRATION MIXTE DU TONKIN. - LES PROTECTORATS DE L'ANNAM ET DU CAMBODGE. - L'ADMINISTRATION CHINOISE DU TERRITOIRE DE QUANG-TCHBOU. - LA JUSTICE INDIGÈNE. -LE CORPS DES SERVICES CIVILS ET LES ÉTUDES ASIATIQUES.
Les services généraux de l'Indochine assurent, en quelque sorte, son existence matérielle. Ils déchargent, en prenant ce soin, les administrations locales d une besogne pour laquelle elles n étaient point faites, et les laissent, au contraire, à leur vraie besogne, celle dont dépendront à la fois la moralité et la solidité de notre établissement, l'exercice de notre tutelle sur nos protégés asiatiques.
Cette tutelle, étendue à plusieurs millions de protégés de race différente et habitant des pays différents , ne saurait s'exercer de manière uniforme. Le Gouverneur général peut bien en donner la direction, et la donne, en effet, en s'inspirant non seulement des nécessités qui commandent la vie indochinoise, mais encore des principes dont la métropole — et surtout une métropole républicaine — tient à garantir le respect dans l'exercice de sa protection. Mais les détails quotidiens de l'action protectrice ne parviennent point juscfu'à lui. La pratique en reste éminemment locale, faite de l'expérience de plus en plus approfondie des milieux indigènes, que peuvent seuls posséder des administrateurs longuement familiarisés avec la connaissance du pays, des hommes et de la langue.
Le premier devoir d'un gouvernement protecteur est de tenir compte de la vie politique propre des peuples qu'il s'est donné mis-
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sion de protéger. Cette vie, rudimentaire pour les peuplades montagnardes de l'Indochine, offre déjà un appréciable intérêt dans les principautés laotiennes. Elle se complique au Cambodge en une organisation assez développée, et atteint enfin, avec le peuple annamite, un degré de dignité et de sagesse politiques fort honorable. Ce qui distingue le peuple annamite, et lui donne une réelle préséance sur les autres peuples de^l'Indochine, c'est que seul il a eu, dans son organisation gouvernementale, une conception exacte de l'Etat. La plupart des pays d'Asie, surtout les pays de civilisation indienne, n'ont d'autre doctrine politique que celle du despotisme absolu, le monarque étant maître des richesses, des terres et des personnes de ses sujets, et ceux-ci lui devant tous les jours la conservation ou l'amélioration de leur existence : sir John Strachey a montré que les trésors fabuleusement légendaires du Grand Mogbl portaient en euxmêmes leur rançon , puisque ce prince avait continuellement tout son peuple à sa charge. Les pays de civilisation chinoise, au contraire, dont procède visiblement le pays annamite, ont le sentiment très net du bien public, qui préexiste aux diverses formes du gouvernement, et qui les oblige. Il se peut que la recommandation sans cesse renouvelée aux fonctionnaires par les lois chinoises de veiller au bien du peuple vie soit qu'un mot; mais c'est déjà beaucoup, sur une terre orientale, qu'il y ait ce mot. Et d'ailleurs il y a mieux. Le souci marqué de l'intérêt général *se manifeste dans la vie annamite par des institutions, ou, plus exactement, des commencements d'institutions que nous n'avons eu fréquemment qu'à reprendre et à développer. Il est vrai d'ajouter que, presque toujours, l'exécution y est demeurée fort inférieure à la conception, et que, plus d'une fois, les Annamites, après avoir entrevu le but, paraissent avoir, au moment de l'atteindre, manqué de souffle. Ils ont pensé conquérir un instant toute l'Indochine : mais ils n'ont jamais pu réprimer complètement les tentatives