‹ L'IndochineChapitre 46 sur 218 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

d'indépendance de la basse Cochinchine et du Tonkin. Ils ont un code de lois administratives très sages : mais de telles défaillances sont venues en obscurcir l'application que la distinction de l'intérêt public et de l'intérêt privé, si exacte dans les textes, a toujours été des plus confuses dans l'esprit et dans la poche des fonctionnaires. Ils ont eu l'idée de la prévoyance d'Etat, et l'institution des greniers à riz était un moyen à la rigueur acceptable, encore que bien enfantin, de corriger l'insuffisance des mauvaises récoltes et de parer à la famine :■ mais en fait, et malgré tous les règlements, les greniers à riz ont le plus souvent été vides. Les Annamites ont même ébauché un programme de travaux publics en construisant les digues tonkinoises , et en reliant les deux grands deltas par cette route mandarine dont notre chemin de fer, en définitive , ne fera guère qu'épouser le tracé : mais les digues , mal établies , ont été trop souvent emportées par les crues du Fleuve Rouge, et la route mandarine, interrompue par des rivières qu'on ne savait pas lui faire franchir, était, sur tout son parcours, dans le plus fâcheux état à notre arrivée. Ainsi la plupart des efforts de ce peuple se sont trouvés marqués, comme ceux d'une» grande partie des peuples asiatiques, de cette sorte d'impuissance à la réalisation qui a rendu possible et fatale l'intervention européenne. L'Annam a eu cependant, avec l'Empereur Gia-Long, son heure de grandeur : si l'on songe que les conseillers français en furent, dans une large mesure, les artisans, il est permis d'espérer beaucoup de la coopération que nous apportons aujourd'hui à nos protégés d'Indochine, avec des moyens singulièrement plus puissants et dans des conditions autrement favorables que n'en connurent Pigneaux de Béhaine et ses compagnons, au commencement du dernier siècle.

La société annamite offre le spectacle assez peu commun d'une organisation démocratique, dans le sens presque européen du mot, insérée entre une véritable autonomie communale, d'une part, et,

de l'autre , un pouvoir dynastique étayé sur une sorte de droit divin , la délégation mystique du Ciel. Tandis que les lettrés rédigeaient une savante constitution, l'instinct populaire groupait fortement les familles en communes à peu près indépendantes. La nécessité d'avoir sous la main des organismes commodes d'administration et de défense, sans attendre l'intervention souvent inefficace , toujours lointaine, de l'Etat, aussi bien que la vigueur de l'esprit de famille et du culte des ancêtres ont contribué à former ces associations, que des administrateurs et orientalistes distingués ont fait connaître en France : l'un d'eux, M. Silvestre, a raconté combien il eut plaisir à retrouver, en lisant la célèbre k Cité antique -n , de Fustel de Coulanges , un certain nombre de caractéristiques de la vie sociale annamite. La commune s'y administre ellemême par ses notables, dont le dernier, sorte de secrétaire du conseil ou ly-trwmg, que notre besoin d'assimilation a appelé le maire, est chargé des relations avec les autorités du pouvoir central. Celui-ci ne connaît de la commune que les notables, qui administrent les biens communaux , veillent à l'entretien des routes et des ponts, présentent au recrutement le nombre de tirailleurs dont il a besoin , indiquent l'étendue et la catégorie des terres imposées, et dressent les listes d'impôt personnel , sur lesquelles ils ne portent qu'un certain nombre d'individus , appelés inscrits. L'administration ne parviendra que peu à peu à faire dans la commune le recensement des personnes et des terres, et seulement par voie indirecte, à force de ménagements et de patience. — Hors de la commune, et jusqu'à l'Empereur, aucune féodalité, aucune caste théocratique ou aristocratique ne gouverne ou n'opprime. Il n'y a pas d'obstacle dans les lois ou dans les mœurs annamites qui puisse interdire au plus pauvre paysan de prétendre parvenir par l'instruction aux plus hautes charges publiques. L'instruction est d'ailleurs fort répandue. C'est une série d'examens et de concours analogues aux nôtres qui confère les diplômes enviés qui ouvrent l'accès des postes de l'Etat.

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