‹ L'IndochineChapitre 47 sur 218 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Une élite de fonctionnaires lettrés, que nous avons appelés mandarins, constitue donc, avec quelques personnages honorés de titres de noblesse par l'Empereur en récompense de leurs services, la seule aristocratie du pays. Encore n'est-elle pas héréditaire, puisque, par une disposition dune sagesse toute démocratique, les titres quelle comporte vont s'abaissant à chaque génération d'un degré, jusqu'à extinction rapide, et que le père ne transmet, suivant la jolie expression annamite, qu'un « reflet a de sa dignité à son fils. S'il existe donc une classe de lettrés, du moins cette classe est-elle ouverte à tous; son personnel continuellement renouvelé est issu de la grande masse du peuple et y retourne. Il est naturel qu'un peuple qui respecte la culture d'esprit plus que tout n'ait, dans ces conditions, aucune animosité contre ses lettrés. — Aussi bien , en dehors de la considération que leur valent leurs diplômes universitaires, un nouveau titre de respect est donné- aux mandarins par l'investiture de l'Empereur, chef de la famille annamite, mandataire du Ciel, unique pontife du culte aux Esprits Supérieurs, auxquels il sacrifie solennellement une fois l'an, a Hué, sur l'esplanade des Sacrifices. Il convient d'ajouter du reste que, l'autorité de l'Empereur n'ayant jamais été bien effective dans les régions extrêmes et assez peu soumises de la Cochinchine et du Tonkin, son prestige, surtout auprès de la population, qui ne le connaît guère, y est resté plus rituel que politique. L'Ànnam central au contraire, groupé autour de la cour de Hué, et fortifié dans son attachement par les souvenirs de l'histoire, lui a conservé, à travers les événements, un véritable loyalisme dynastique.

La commune, les lettrés, la dynastie sont donc les trois éléments . avec lesquels, en pays annamite, notre domination a dû compter.

Elle a abordé le pays par les deux extrémités Sud et Nord, la Cochinchine, puis le Tonkin. A l'une et l'autre, la cour de Hué avait

peine à se maintenir, et la plaine des Tombeaux, aux environs de Saïgon , témoigne encore de la sanglante répression par laquelle l'Empereur Minh-Mang avait cru étouffer la rébellion cocbinchinoise vingtcinq ans seulement avant notre arrivée. Quand l'amiral Charner s'empara , en 1861, des trois provinces de Saïgon , Bienhoa et Mytho , tous les fonctionnaires indigènes s'enfuirent , et il ne trouva devant lui que les communes. Il conserva donc celles-ci, et mit à la place des anciens mandarins des officiers du corps expéditionnaire. Ces officiers et leurs successeurs pacifièrent la Cochinchine, et, l'ayant pacifiée, ils l'étudièrent avec beaucoup de zèle. Le corps remarquable des inspecteurs et administrateurs des affaires indigènes inaugura , dans ses et Excursions et reconnaissances v et dans les cours réputés du collège des stagiaires , ces études indochinoises que d'honorables initiatives individuelles . maintinrent, non sans difficulté, dans la suite, et que l'Ecole française d'Extrême-Orient s'efforce de faire refleurir aujourd'hui. C'est à leur curiosité scientifique et à leur activité politique que la France est redevable de la grande mission d'exploration du Mékong du capitaine de frégate Doudart de Lagrée et du lieutenant de vaisseau Francis Garnier. Toutefois, quel que fût le mérite du personnel européen, il n'était malheureusement pas doublé par un bon personnel indigène. Les mandarins disparus n'avaient pas été remplacés, et, bien que nous eussions donné quelques-uns de leurs titres à nos auxiliaires, ceux-ci, secrétaires et interprètes sortis de nos bureaux, et n'ayant point auprès de la population l'autorité morale des lettrés, restaient pour elle ce qu'ils n'avaient jamais cessé d'être pour nous, de simples commis. Les trois provinces qui nous avaient été cédées par le traité du 5 juin 1869 s'étaient augmentées, en 1867, ^ es * ro * s nouve ^ es • provinces de Vinhlong, Chaudoc et H a tien. Le tout constitue, avec l'archipel de Poulocondore , le territoire actuel de la colonie française de Cochinchine. Chaque province est administrée directement par les

aI

Page 1