CHAPITRE IV
de sa vie morale et matérielle nous fera un devoir de lui consentir un jour.
La population tonkinoise paraît d'ailleurs désormais venue à la confiance. Elle n y est pas venue sans peine. De longues années de brigandage et de guerre l'avaient tenue contrainte et froissée. Elle est de plus, malgré sa finesse naturelle, remarquablement crédule. Il n'y a pas longtemps encore que, dans certaines régions du delta, une simple opération de géodésie ou de piquetage de travaux publics, dénaturée par quelque nouvelliste malveillant, suffisait pour alarmer les paysans annamites, qui allaient parfois jusqu'à couper leurs arbr.es. Une partie du rôle dés résidents consistait précisément à détruire le mauvais effet des rumeurs alarmistes, soit par leurs visites dans les villages, soit par des avis affichés, soit par des insertions dans le journal en caractères. Mais cette impressionnabilité nerveuse n'a pas résisté à la meilleure des hygiènes politiques que puisse pratiquer un pays, l'exécution des grands travaux. Les Tonkinois y ont d'abord vu l'affirmation définitive de notre volonté de nous fixer à leur sol. Ils y ont trouvé en outre, en attendant les profits futurs que peuvent leur valoir les facilités d'accès offertes à des marchés nouveaux, et le développement économique général qui doit s'ensuivre , un profit immédiat soit à s'engager sur les chantiers des chemins de fer ou les concessions de nos compatriotes, soit à développer les cultures et industries pour lesquelles ils ont maintenant la certitude de trouver des débouchés. Leurs anciens chefs de guerre, aujourd'hui soumissionnaires, leur donnent d'ailleurs le meilleur exemple, et se reposent de leurs fatigues en employant leur retraite à «cultiver leur jardin». Comme cette occupation de philosophe intéresse de très près la prospérité du pays, un de ces anciens rebelles devenus agriculteurs, le dé-Kieu, est descendu cette année recevoir à Hanoï, des mains de l'Empereur d'Annam, la croix de l'ordre du Mérite pour les belles plantations qu'il a établies dans
la même région de Hunghoa où jadis il tenait la campagne. Ainsi le salaire régulier du travail pacifique se trouve désormais préféré partout au gain aléatoire des aventures (1) .
Le protectorat, que, dans son étude historique et juridique sur les protectorats anciens et modernes, M. Engelhard t a défini « l'aliénation , au profit de l'Etat protecteur, de la totalité de la souveraineté extérieure et d une partie de la souveraineté intérieure de l'Etat protégé » , est le régime actuellement appliqué à TÀnnam central et au Cambodge. Toutefois, les liens étroits qui rattachent ces pays au reste de llndochine et les font participer à sa vie ont nécessairement entraîné une intervention assez active chez eux du rôle de l'Etat protecteur. Celui-ci était resté jusqu'à ces dernières années fort timide en Ànnam , ou il se bornait, suivant l'expression du dernier Gouverneur général, à ff monter la garde » à la porte du palais de l'Empereur, et à rester le témoin trop désintéressé de l'état de stagnation de son pays. Cette attitude indéfiniment expectante était regrettable à tout point de vue.
(1T Une démonstration intéressante du calme survenu dans les esprits a été fflte, en février 1901, à l'occasion des grandes manœuvres.
C'était la première fois que des grandes manœuvres avaient lieu au Tonkin et qu'on y voyait d'importants mouvements de troupes pour autre chose que pour la guerre. M. Fourès, Résident supérieur, avait fait tenir, par leurs résidents, de longues explications aux habitants des provinces intéressées. De son côté, M. le général Dodds, alors commandant en chef, avait donné les instructions les plus sévères aux troupes pour qu'il ne fût toléré aucun manquement aux personnes et aux biens des indigènes : indépendamment des sanctions disciplinaires, les corps étaient déclarés responsables pécuniairement de tout dégât qui
serait commis. Les choses se passèrent à la vérité le mieux du monde. Dans certains villages du Yen thé, fortifiés comme des citadelles, d'anciens pirates venaient eux-mêmes offrir leur paille et leurs légumes aux soldats, et le spectacle des cantonnements de Dapcau et de Bacninh où, dans les rues, les indigènes riaient et causaient familièrement avec les coloniaux, les légionnaires, les tirailleurs algériens, les tirailleurs et canon niers tonkinois , et même les tirailleurs chinois , étranges avec leur physionomie de Huns et le grand caractère brodé sur leur poitrine, laissait loin derrière lui le pittoresque de nos villages de Beauce, envahis, aux manœuvres, par l'armée pacifique des pantalons rouges.