CHAPITRE IV
le territoire de la piraterie terrestre et maritime. Ils s'efforcent maintenant de le débarrasser de la peste, en y faisant appliquer, autant qu'il se peut, les règles d'une hygiène urbaine et individuelle meilleure, et en faisant exécuter un certain nombre d'indispensables travaux publics. Les notables progrès qui ont déjà été obtenus depuis trois ans l'ont été sans froissement aucun pour les mœurs chinoises, et même sans modification appréciable de l'organisation traditionnelle, mais en la faisant au contraire collaborer à notre œuvre. Le même libéralisme qui a présidé au régime intérieur de Quang-tcheou a d'ailleurs été étendu à son régime extérieur, et son port, dont les travaux entrepris en ce moment feront, de l'avis des marins, un port de premier ordre, a été librement ouvert au commerce de tous les pays.
Ainsi s'exerce, adaptée aux différentes régions et aux différentes races qui composent l'Indochine, la protection de la République française. Après avoir hésité d'abord entre des tendances opposées, et fait, comme il convient, quelques écoles, elle a pris aujourd'hui une claire conscience de son devoir. Diversifiée dans ses aspects, qui reflètent nécessairement les aspects divers de la vie extrême-orientale , elle reste une dans son esprit. Entre ce l'enthousiasme de l'ignorance a, qui consiste à décréter, de Paris, européens des peuples que de longs siècles ont fait, jusqu'à nos jours, asiatiques, et le dilettantisme qui pousse le respect des institutions indigènes jusqu'à interdire à la nation protectrice d'en être autre chose que l'observateur désintéressé, entre l'action intempérante et l'inaction spécieuse, il y a place, semble-t-il, pour une politique utilement protectrice, qui prend la peine d'étudier d'abord l'histoire et la vie de ses ressortissants, et d'étayer ainsi sa protection sur la science, qui respecte, dans ce qu elles ont de respectable, ces traditions de famille, chères à tous les peuples, qu'il faut
laisser au temps seul le soin de faire évoluer, mais qui revendique tout entière la charge d'accomplir l'œuvre que les gouvernements indigènes sont manifestement hors d'état de réaliser avec leurs seules forces : l'acquisition et le maintien de la paix, la gestion régulière des finances, l'exécution % des grands travaux d'intérêt général, et enfin la garantie d'une administration plus scrupuleuse et d'une plus juste justice.
Cette dernière question est au premier rang des préoccupations d'une métropole républicaine : la seule matière peut-être, avec les questions relatives à la défense , pour laquelle les divers Ministres des colonies, d'ordinaire très justement réservés dans leur initiative, aient provoqué eux-mêmes des études et des réformes, est précisément l'amélioration du fonctionnement de la justice indigène dans nos possessions extérieures. Les mots ne sauraient ici prêter à équivoque, et ceux de justice indigène ne désignent pas le moins du monde une justice de deuxième qualité, distincte de la justice française, et spécialement affectée à l'usage de nos protégés, mais la justice pure et simple, exercée en tenant compte de la coutume et des mœurs des indigènes. C'est un compte qu'il est absolument nécessaire de tenir, à moins d'être résolu à l'avance à bouleverser de fond en comble la vie morale de tout un peuple. Il s'impose, en fait, même dans les pays où il n'est pas reconnu en droit : au cours d'une enquête des plus instructives qu'il avait reçu du dernier Gouverneur général mission d'accomplir, un haut magistrat de l'Indochine, M. l'avocat général Daurand-Forgues, a prouvé que, dans les Etablissements des Détroits, où la loi, en apparence, est unique, la latitude illimitée laissée à la sagesse du juge anglais (judge made law) réincorporail , dans la pratique , la coutume malaise ou chinoise dont la législation officielle ne mentionnait pas l'existence. Il n'y a d'ailleurs aucun inconvénient a conserver en matière civile le respect des lois locales et du droit