CHAPITRE IV
millions d'indigènes à balbutier, sans intelligence ni profit, la langue française. Les indigènes sont d'ailleurs particulièrement sensibles à l'estime que l'on paraît faire de leurs monuments, de leurs traditions, de leur langue et de leur art. C'est par là vraiment qu'on les tient. Ils peuvent subir la supériorité de la force : la supériorité de l'intelligence et de la culture de l'esprit est la seule qu'ils consentent à reconnaître, surtout quand elle leur est démontrée sur un terrain qui est le leur. Aux séductions de notre civilisation, que nous inclinons volontiers à croire irrésistibles, ils opposent, quel que soit leur sentiment intérieur, une politesse fort réservée. Mais ils se défendent moins bien contre qui, parlant leur langue et connaissant leur histoire, a pénétré, sans effraction ni violence, au plus intime de leur propre maison. Il nous souvient de la joie des bonzes d'Angkor lorsqu'ils entendaient le directeur adjoint de l'Ecole française d'Extrême-Orient, M. Foucher, leur parler en souriant de leurs traditions sacrées, qu'il possédait plus loin qu'eux-mêmes , et épeler, sur les feuilles de latanier que leurs écoliers s'apprêtaient à lire, les premiers mots de l'invocation rituelle au Bouddha. En Indochine divers membres de cette Ecole ont trouvé, soit auprès du chef des bonzes du Cambodge, soit au palais de l'Empereur à Hué, l'accueil vraiment amical qu'on ne réserve qu'aux grands lettrés. S. Exe. Nguyên-trong-Hiêp leur a fait don de précieux manuscrits : on leur a ouvert de très anciennes archives dont l'étude servira sans doute les recherches désintéressées de l'orientalisme , mais fournira aussi les indications les plus sûres pour notre politique indigène. C'est là, semble-t-il, que notre grand corps des Services Civils, auquel est confié l'exercice de cette politique, doit aller prendre ses directions. Les études asiatiques lui donneront de la personnalité de nos protégés non le respect superstitieux ou le dédain brutal de l'ignorance, mais l'estime avertie de la connaissance critique. Et la politique n'y perdra pas si la science fait passer en elle quelque
peu de ses habitudes de bienveillance et de très humaine courtoisie. — Pour devenir des savants d'ailleurs, nos administrateurs ne compromettront en rien leurs qualités professionnelles, car jamais profession ne réclama davantage cette élévation du caractère et cette plasticité de l'intelligence, que seule une haute culture générale, tous les jours accrue, peut donner, et ne favorisa mieux le plein épanouissement de toutes les puissances d'un homme. Délivrés par les services généraux de l'exécution des besognes techniques, comme la perception des impôts indirects et l'exécution des grands travaux , allégés même d'une partie de l'œuvre de la justice, les administrateurs des Services Civils doivent encore suffire, sur toute l'étendue de l'Indochine, en dehors des missions qu'ils peuvent recevoir pour l'étranger, et du service ordinaire des bureaux, k des tâches aussi variées et complexes que la direction d'une région à moitié sauvage et inhabitée de la montagne laotienne , ou la police militaire et sanitaire du territoire de Quang-tcheou , ou l'administration toute maritime de la province de Quangyen et de la baie d'Along, ou la conduite d'un million d'indigènes dans les riches provinces du delta tonkinois , ou les relations avec les cours asiatiques très anciennes d'Annam et du Cambodge, ou la présidence délicate, à la mairie de Hanoï, d'une grande ville moderne d'Extrême-Orient, habitée par une population française et orientale de jour en jour plus nombreuse. Dans l'intérieur, le chef de province parcourt son territoire à cheval en tout sens, et doit pouvoir rendre compte, pour ainsi dire village par village, de la situation des habitants et des terres, des promesses des récoltes, de la tenue du bétail, de la viabilité des routes, des besoins et des abus. Véritable représentant de ses administrés auprès de l'autorité protectrice, il lui soumet leurs désire et fait exécuter ses ordres. Il surveille le recrutement des soldats indigènes et tient les matricules des hommes de l'armée active et de la réserve originaires de sa circonscription. Il veille, avec l'aide de sa