CHAPITRE PREMIER
vers l'Est où elle vient heurter la mer, pour ne plus cesser de la suivre tout le long de la côte d'Annam. Ses sommets y atteignent quelquefois 2,000 mètres. A leur pied s'abritent, avec une ou deux belles rades, comme celle de Tourane, une succession de petites criques assez peu hospitalières à la navigation , et le ruban des plages de sable fin que , dans la remontée de Saigon à Haïphong, on voit continuellement du large. C'est là que viennent terminer leur cours torrentueux de petites rivières qui s'élargissent parfois en lagunes, et dont l'embouchure est fermée par une barre que le typhon déplace de temps à autre. La fin de la chaîne annamitique est marquée par les rudes éperons du Padaran et du Varella, que ne manquent jamais de reconnaître les navires faisant route entre Hong-Kong et Singapore.
Dans les vallées qui s'étendent de chaque côté de cette arête dorsale coulent les deux fleuves autour desquels s'est concentrée, avant notre arrivée, toute l'histoire de l'Indochine, et dont la possession parut devoir nous assurer à nous-mêmes un excellent chemin de pénétration vers l'empire chinois. Mais les fleuves asiatiques ne font pas toujours leur devoir de voies navigables. La navigabilité du Mékong, malgré les exploits des marins, qui, de rapide en rapide, ont remonté leur canonnière jusqu'à la plus extrême limite, demeure pratiquement restreinte à un certain nombre de biefs qu'on s'efforce d'aménager et de relier aujourd'hui, mais qui n'offrent paé la grande voie continue qu'on avait espérée d'abord. La navigation du Fleuve Rouge est, de même, fortement compromise, la moitié de l'année, par les rapides qui encombrent la partie supérieure de sop cours, et, dans la partie inférieure, elle est encore plus d'une fois contrariée par les bancs de sable mouvant qui rendent son chenal incertain.
Le Mékong apporte toutefois, par son inondation annuelle, de singuliers bienfaits aux pays qu'il arrose. On peut dire que, sauf les
petits bassins côtiers du golfe de Siam et les terres de la région orientale, toute la vie du Cambodge dépend de lui. A partir du mois de mai, il se répand, comme un autre Nil, à travers les campagnes cambodgiennes, noie les forêts dont il refoule au loin le gibier, franchit le seuil boueux qui le sépare de son réservoir naturel , le Grand Lac , dont il fait déborder les eaux jusqu'à 60 kilomètres au delà de ses rives. Le spectacle de la forêt inondée, pendant les mois d'août et septembre que Ton choisit d'ordinaire pour aller, par le Lac, visiter les ruines d'Angkor, est très beau. En octobre ou novembre, la baisse des eaux commence, et, avec elle, la vie active du Cambodge, qui célèbre cet heureux événement comme une sorte de fête nationale. Le Grand Lac restitue au Mékong l'excédent qu'il en avait reçu. Les eaux, en se retirant, abandonnent une multitude de poissons qui sont aussitôt recueillis par tout un peuple de pêcheurs. Elles découvrent sur les berges des terrains appelés chômeurs, que le limon a fertilisés, et qui ne demandent que peu d'efforts pour donner de riches cultures. Les travaux agricoles sont poussés activement. Le Cambodge modèle à ce point sa vie sur celle de son grand fleuve qu'on y rencontre des villages et des villes entièrement composés de maisons flottantes, qui montent et descendent avec les eaux.
Mais les eaux des fleuves n'abandonnent sur les berges qu'une faible partie des terres dont elles sont chargées. Elles les roulent presque toutes jusqu'à la mer, dont elles jaunissent au loin la transparence. Ces terres, apportées puis refoulées, se précipitent enfin, et les alluvions ainsi tous les jours accrues aident à former les immenses deltas cochinchinois et tonkinois , qui sont parmi les régions les plus riches de l'Indochine. L'actif et patient palétuvier fixe les boues flottantes. Le terrain nouveau est bientôt envahi par une bréusse marécageuse analogue à celle qui recouvre la plaine des Joncs ou là vaste province de Camau. Puis la brousse est à son tour conquise par la