CHAPITRE PREMIER
rizière. On peut suivre les étapes de ce travail, en arrivant en Indochine, dès la montée de la rivière de Saigon. Toutefois, Iç cours même de cette rivière bénéficie d un régime privilégié. Aucun apport de sable ou de vase ne vient modifier ses fonds ou fermer, par une barre, un accès que les navires trouvent toujours libre : le courant de la haute mer balaye vers le Sud l'énorme masse des alluvions du Mékong qui pourrait venir l'encombrer.
Le Fleuve Rouge, contenu de temps immémorial par des levées de terre, n'a pas la même liberté que le Mékong pour se répandre, au moment de sa crue, dans les plaines du bas Tonkin. L'inondation a pourtant plus d'une fois rompu les digues insuffisantes des Annamites, et elle est alors devenue un fléau. Le problème que nos ingénieurs s'efforcent en ce moment de résoudre est précisément de discipliner, autant qu'il se peut, l'inconstance du fleuve, en protégeant les campagnes contre la soudaineté d'une irruption destructrice, et en leur assurant, au "contraire, une distribution mesurée et régulière des eaux par le jeu naturel d'une inondation adroitement canalisée pendant l'été, par le secours des machines élévatoires pendant l'hiver. Le Fleuve Rouge apporte, lui aussi, en plusieurs bras, ses eaux boueuses à la mer : mais , comme aucun grand courant du Nord ne vient visiter et déblayer le fond du golfe où il se jette, ses embouchures fluviales sont successivement et progressivement envasées, et l'accès du port de Haïphong, auquel elles mènent, n'eût pas laissé d'en être gravement compromis, si l'on n'avait, à la suite d'études faites il y a quelques mois, résolument abandonné ce mode d'entrée pour adopter l'accès par la baie d'Along, c'est-à-dire par la mer libre.
La même division en deux saisons, des «hautes et des basses eaux, que le régime des fleuves impose à l'année indochinoise, se retrouve dans le régime de la mousson, qui, de mai à octobre, est appelée de la
mer vers les terres échauffées du continent asiatique, où elle parvient chargée de pluies, et, au contraire, d'octobre à mai, souffle en vent sec de la terre refroidie vers les golfes du Tonkin et de Siam, et vers l'océan Indien. Si donc on adoptait, pour diviser Tannée, les appellations européennes d'été et d'hiver, on pourrait dire que l'été de France correspond, en Indochine, à la saison des pluies et des crues, pendant laquelle souffle le suroît, et l'hiver à la saison sèche des basses eaux, pendant laquelle souffle la mousson de Nord-Est.
Encore cette distinction n'est-elle pas absolue. Des déviations au régime normal de l'alternance des saisons, sèche et pluvieuse, sont dues notamment à l'existence de la chaîne annamitique qui coupe en deux l'Indochine. Ses sommets retiennent les nuages, et tous les voyageurs qui l'ont franchie et qui ont passé, par exemple, le célèbre cr Col des nuages », de la route de Tourane à Hué , en ont pu faire l'expérience. S'il est donc vrai de dire qu'à l'Ouest de cette chaîne, c'eslràdire dans la vallée du Mékong et en Gochinchine, la mousson de suroît apporte les pluies et celle de Nord-Est la sécheresse, en revanche, sur le versant oriental, c'est-à-dire en Annam, il ne tombe guère de pluie malgré le suroît, et il en tombe, au contraire, pendant la mousson de Nord-Est, qui a pu s'en charger sans doute en traversant les mers de Chine. La disposition des montagnes peut-être, ou toute autre cause restée jusqu'ici assez obscure, déterminent au Tonkin un régime particulier. L'été est bien pour lui, eh même temps qu'une saison extrêmement chaude, une période de pluies fréquentes et de violents orages, et par là il participe à la vie générale de l'Indochine. Mais à la fin de l'hiver tonkinois , qui est d'une remarquable douceur, son delta et son golfe sont couverts de brouillards, bien connus sous le nom de crachin, et qui rappellent, à s y méprendre, les brumes mélancoliques des mers de l'Ouest et du Nord de la France. On a cherché l'explication de ce phénomène dans un appel d'air provoqué