CHAPITRE VI
colonial de Cochincbine, mille occasions d'être tenu en échec et, pour ainsi dire, en quarantaine. Il n'avait en quelque sorte à sa disposition immédiate, pour faire œuvre utile, ni service, ni personnel, ni domaine, ni budget. Au point de vue financier, tout le bienfait d'un budget commun, d'ailleurs fort exigu, était compromis par. l'insécurité perpétuelle de ses recettes, artificiellement déterminées, sauf une, par des décisions métropolitaines qui devaient remettre chaque année en question jusqu'à son existence. Dans ces conditions il devait cesser de vivre le jour où il cesserait de plaire : il ne vécut pas longtemps.
Le dernier Gouverneur général a repris la question dans des conditions tout autres, et le décret du 3i juillet 1898, dont il a proposé et obtenu l'adoption, marque exactement la date de naissance de l'Indochine moderne. Ce décret sanctionne dans les textes la reconnaissance , qui était déjà dans les faits, d'une vie politique générale, se superposant, sans la détruire, à la vie locale de chaque région. Cette dualité est la loi, plus ou moins bien observée, mais nécessaire, de toutes les fédérations d'Etats. C'est ainsi que l'Allemagne, la Suisse, les Etats- Unis, et, dans un ordre d'idées voisin, l'Au triche-Hongrie et la Suède et Norwège, ont un budget commun se superposant à leurs budgets particuliers. L'Asie en offre encore un remarquable exemple avec l'Inde anglaise, où le plan de réformes proposé par le général Strachey en 1867, et adopté par Lord Mayo, puis développé par Lord Lytton et ses successeurs, a fait admettre la distinction entre les dépenses des services cr impériaux i> et des services dits cr provinciaux » , auxquelles correspond une distinction parallèle des recettes. Il a fallu , dans l'Inde , procéder de la centralisation excessive de l'ancienne Compagnie à une décentralisation qui fit renaître la vie locale. Dans notre Indochine, morcelée, avant 1898, en un certain nombre de particularismes qui tendaient à persévérer dans leur étroitesse, c'est une marche en sens
inverse, dirigée vers la centralisation, qu'il a fallu suivre pour restaurer un peu partout la notion de l'intérêt général. Cette marche ne s'est d'ailleurs point faite sans résistance. Aussi bien, lorsque, quelques mois seulement après sa tournée de prise de possession et ses premières .réformes, M. le Gouverneur général Doumer proposa l'unité indochinoise au Ministre des colonies, les circonstances ne paraissaient guère favorables. La métropole, quelle que fût sa confiance en son représentant, habituée de longue date, en dehors du contingent de la Gochinchine, à ne connaître de l'Indochine que les frais, avait peine à croire que la période des excédents de recettes eût aussi soudainement remplacé l'âge du déficit chronique. Ce résultat pouvait avoir été acheté au prix d'un trouble profond des intérêts et des sentiments de nos populations protégées. La refonte du système fiscal avait d'ailleurs incontestablement lésé des intérêts, dont le mécontentement était, à la vérité, un moindre mal pour le pays que n'avait été leur contentement antérieur. Il restait encore, de l'époque récente des liquidations financières et de la piraterie du Tonkin, des inquiétudes et de mauvais souvenirs : le dernier rebelle venait seulement de faire sa soumission, et les derniers symptômes d'effervescence s'apaisaient à peine. H était naturel que le Département manifestât, dans ces conditions, quelque scrupule. C'est alors qu'il donna la mesure du libéralisme éclairé qui avait décidément remplacé dans l'éducation politique du gouvernement métropolitain le vieil esprit bureaucratique de l'ignorance autoritaire : le Ministre des colonies délégua en Indochine son meilleur collaborateur, dont la sagesse avertie devait lui rapporter une vue directe des choses. Ceux qui ont vécu tour à tour à l'un et à l'autre bout du câble qui relie l'Indochine à la métropole savent à quel point cette vue directe des choses est parfois nécessaire pour en faire connaître la juste valeur : les malentendus qui peuvent l'obscurcir ne naissent point à Paris ou à Hanoï, mais en route, dans la distance qui déforme parce qu'elle