DÉBOISEMENT ET DE8SOCCHEMENT
150 mètres de large au maximum, dans le fond desquelles serpente un ruisseau d'importance médiocre. La végétation qui couvre le placer est, comme je lai déjà dit, assez différente de celle qui s'étale sur les montagnes. Les arbres qui craignent un excès d'eau y végètent mal, et l'essence qui prédomine est un palmier spécial nommé pinot (Euterpe edidis), d'où le nom de pinotières donné par les Guyanais à tous les ravins bas et marécageux où ces végétaux abondent. Les pinots ne deviennent jamais bien gros et s'abattent très facilement à la hache. Mais ils ne sont malheureusement pas seuls de leur espèce ; ils vivent en famille avec de nombreux Ficus qui rejettent constamment, soit par leurs racines directes, soit par les racines adventives descendant de leurs branches, qui finissent par former un fouillis inextricable.
II faut, naturellement, avant de commencer n'importequelle exploitation, se débarrasser tout d'abord de cet amas de végétaux; on débute par l'abatage complet à la hache, de tous les arbres, travail auquel, il faut le dire, excellent tous les indigènes. Us profitent même, très intelligemment, de l'enlacement général de tous ces arbres par les lianes et les plantes parasites, pour les abattre, suivant l'expression consacrée : par rideaux. Us choisissent à cet effet deux chefs de file, deux gros arbres touffus, tracent une ligne préalable en abattant les menus bois qui se trouvent entre les deux, de manière à faire une éclaircie en avant de la ligne. Ils entaillent ensuite jusqu'au cœur tous les arbres intermédiaires et attaquent enfin les deux chefs de (île qui sont abattus simultanément. Leur chute entraîne tous les autres. Après débardage de cette tranche, on abat un second rideau et ainsi de suite.
La plupart des arbres doivent être tronçonnés pour être traînés à bras d'hommes hors du champ futur d'exploilation du placer. C'est là, parfois, un travail pénible et très coûteux. Les pluies constantes ne permettent pas de songer à créer des bûchers pour détruire ces bois au moyen du feu ; même après les avoir laissés en tas pendant toute la saison sèche, leur incinération n'est jamais complète.
Du dessouchement. — Il faut enfin se débarrasser des innombrables chicots qu'a laissés l'abatage à blanc étoc. On est heureusement aidé dans ce travail ingrat par ce fait curieux que les arbres de la Guyane n'ont presque jamais de pivot. Tous vivent par des
racines qui courent à la surface du sol, qui même en émergent la plupart du temps sur une partie de leur épaisseur. Ce phénomène est si frappant qu'il n'échappe pas à l'observation des personnes les moins attentives. On rencontre à chaque pas dans la forêt de Vieux arbres tombés, et — par parenthèse — c'est la chute inopinée des arbres qui peut faire courir aux voyageurs en Guyane le danger le plus sérieux. Une se passe guère d'heure où Ton n'entende dans la forêt la sourde détonation provenant de la chute de quelque grand arbre dans le voisinage, et il est de règle de ne jamais monter un camp en forêt, même pour une seule nuit, sans avoir inspecté les arbres dans un rayon assez grand autour de l'endroit où on se propose de stationner, car la chute d'un gros arbre comporte toujours celle de ses voisins à la façon des capucins de carie.
Chaque arbre en tombant entraine avec ses racines une. sorte de galette circulaire de terre qui atteint parfois des dimensions considérables et qui montre clairement l'absence complète de racines pivotantes chez le sujet tombé.
Prix de revient du déboisement. — Toutes ces manœuvres d'abatage, de tronçonnement, de débardage des rondins et des chicots, entraînent des frais considérables qu'il est important d'évaluer.
Dans la méthode actuelle d'exploitation, le transport n'est jamais bien onéreux puisqu'on ne déboise strictement que la partie qu'on se propose d'exploiter et qu'on limite la plupart du temps les travaux d'exploitation à l'enlèvement, sur quelques mètres de largeur seulement, de la veine de richesse maxima. On s'arrange même souvent, lorsque le chantier ne devra comporter qu'un ;seul coup de sluice, c'est-à-dire une largeur moyenne de 8 à 10 mètres, de façon à faire tomber les gros arbres en dehors du passage futur du chantier et de ne tronçonner que ceux qui se trouvent avoir poussé dans l'intérieur de ce tracé.
Si On envisage au contraire, comme nous le ferons plus loin, l'exploitation des chantiers par des moyens mécaniques, nécessitant l'enlèvement de la totalité de l'alluvion payante, le déboisement devra, sans aucun doute, comporter des frais beaucoup plus élevés que ceux qui lui correspondent en ce moment. Le travail devra être en efTet beaucoup plus soigné ; on ne pourra plus tolérer là présence* dans le chantier, des très gros chicots que les exploitants actuels renoncent le plus souvent à enlever, quitte à gratter en sous-cave
DÉBOISEMENT ET DESSOUCUEMENT 149
tout ce qu'on peut enlever de l'alluvion riche qu'ils recouvrent. Disons, en passant, que tous les placériens guyanais s'accordent à reconnaître, comme un fait général, un enrichissement marqué de la couche, et surtout la présence de grosses pépites, dans les endroits où les racines des gros arbres ont pénétré jusqu'à la couche ; ils prétendent même l'expliquer en disant que lesdites racines, contemporaines de l'époque où se sont formés les placers, ont arrêté mécaniquement l'or au passage, à la façon des ri f fies dans un sluice.
Cette opinion me paraît manquer absolument de base sérieuse; mais j'ai constaté une telle unanimité dans l'opinion des vieux placériens, au point de vue de l'enrichissement dans le voisinage des racines, que je ne pouvais la passer sous silence.
Frais de déboisement et de dessouchement d'un hectare. — Les frais de déboisement et de dessouchement dans un chantier ordinaire s'élèvent à environ 2.000 francs par hectare. Ce chiffre moyen correspond à une densité forestière d'environ 150 gros arbres à l'hectare. Je range dans cette catégorie tous ceux qui présentent un diamètre moyen, à une hauteur de 5 mètres au-dessus du sol, de 80 centimètres et au delà. C'est à celte hauteur de 5 mètres qu'il faut prendre la mesure des arbres guyanais pour avoir des chiffres comparables entre eux, car les troncs ne deviennent cylindriques, La plupart dû temps, qu'au-dessus de cette cote. A son point d'en* racinement, le tronc s'élargit d'ordinaire beaucoup et se divise en une série de nervures étoilées, qui permettent à l'arbre de résister au vent malgré le peu de profondeur de ses racines dans le sol. Ces sortes de nervures, nommées arcabas1 prennent fréquemment des dimensions considérables. J'en ai souvent mesuré qui avaient 5 mètres de. hauteur et 3 mètres de pied à leur entrée dans le sol avec une épaisseur de 10 à 15 centimètres au plus. C'est dans ces arcabas que les laveurs d'or débitent leurs bâtées en bois, car ce bois n'a pas de fil et ne se fend pas au soleil.
11 va sans dire qu'en dehors de 150 gros arbres à l'hectare il y en a au moins autant de plus petites dimensions, à abattre et h enlever. Mais cette partie du travail ne coûte pour ainsi dire presque rien, parce que les bois de 30 à 40 centimètres de diamètre se débardent à dos d'hommes avec la plus grande facilité. C'est un travail qui convient parfaitement aux indigènes; tandis que les
manœuvres de force, consistant à rouler au moyen de cordages ou de crics des tronçons de plusieurs tonnes, on & arracher de gros chicots, sont des opérations qui comportent une entente du travail et une organisation intelligente du chantier, qu'on trouve difficilement chez les ouvriers de couleur.
J'estime, en définitive, que, pour éviter toute surprise et tenir compte des aléas, il est bon de prévoir pour les frais de déboisement et de dessouchement d'un placer en Guyane, avec la main d'oeuvre et avec les méthodes actuelles : 2.000 francs par hectare, si la largeur de l'emprise ne dépasse pas 20 à 30 mètres et le double, soit 4.000 francs par hectare, si cette largeur d'emprise est portée à 50 ou 60 mètres.
C'est là, comme on le voit, un élément considérable de dépense, que les exploitants actuels comprennent en général dans leur prix de revient global, mais dont il convenait de bien déterminer l'importance, en dehors de la question d'exploitation proprement dite, afin de rendre compte de l'influence de cette dépense, spéciale au pays, sur l'ensemble du prix de revient.