II. — Travaux souterrains
Ces travaux sont destinés à aller chercher les alluvions profondes au-dessous du niveau actuel des eaux, en asséchant le chantier au moyen d'un canal souterrain {moura), qui aboutit à la rivière et qui a, parfois, plus de 1 kilomètre de longueur.
C'est, étant donnés les moyens imparfaits de ces pauvres gens, l'œuvre de plusieurs générations qu'une pareille « moura ». Cela se lègue de père en fils et constitue une propriété reconnue par la loi et les coutumes.
En principe, une moura se commence comme un chantier du type B que je viens de décrire ; seulement on construit avec plus de soin les piédroits, on couvre le canal d'écoulement avec des pierres plates pour éviter les éboulements et on conduit ainsi le travail à ciel ouvert jusqu'à ce que l'épaisseur des morts-terrains devienne trop grande. On la continue alors souterrainement, sous forme d'une étroite galerie de forme à peu près circulaire, car tous ces travaux s'opèrent sans aucun boisage. Quand l'air devient trop mauvais, on rejoint la moura par un boyau incliné partant du jour. Au son du marteau, les vieux mineurs décident sans se tromper le point où il faut attaquer pour aller recouper l'extrémité de la moura, en conservant une pente convenable pour l'extraction à dos de gamins.
Ces boyaux, aa\ bb' (fig. 77), ont jusqu'à 30 et 40 mètres de longueur.
Arrivé au niveau de la moura, on dépile le plus possible en la prolongeant vers l'amont. J'ai vu une moura terminée par une chambre de 3 mètres X 2 mètres, le tout sans soutènement. Inutile
de dire que, chaque année, il y a des morts d'hommes. Moi-même j'ai évité de séjourner longtemps dans ces dangereux travaux. C'est par ces cheminées inclinées que les gamins dont j'ai parlé
Trsjrt. «nituraùi des c J Chantier souterrain Sarle ; Une " Moura "
plus haut, munis de hottes contenant 10 à 12 kilogrammes, remontent l'alluvion au jour. Ce procédé barbare encore en usage il y a peu d'années dans les mines de soufre de Sicile est la cause de nombreuses déformations spinales visibles sur la photographie K (fig. 78) chez ces malheureux enfants.
Fio. 73. — Gamins porteurs à l'entrée d'une * moura ».
L'n boyau de 40 mètres de long avec 12 mètres de dénivellation occupera :
Deux ouvriers pique urs alternant au front de taille, car il n'y a de place et d'air que pour un homme ;
Quatre gamins faisant chacun quarante voyages par jour;
Un vieux mineur faisant le lavage au jour. C'est, en général, le patron de l'escouade.
Cube maximum excavé extrait et lavé par jour :
4 gamins X 40 X 12 kg. — 1.920 kilogrammes sortis par jour. 2 piqueurs à 2 te n gui s = 4 i , 4 , t %. , .
4 eamins à 1 •— 4 > ten6u,s Pour moins de 1 mètre cube (environ
le vieux patron - 4 ( 3< 4 de mMre cube)'
I-A figure 79 donne une coupe de ce chantier. Teneur limite. — Cela fait une teneur minima d'environ 1/2 miskal4 par mètre cube ou 50 dolis pour 100 pouds; mais il
Coupe transversale
d'une " Moura " k Talbar
Ailtir aunfêrt
v/^^J^6 ""à** très apifUre et boulante
rock, non aùtamt Fio. 79.
faut remarquer ici que c'est une teneur réelle, car les gamins remontent tout, sauf les grosses pierres qui vont au soutènement des dépilages, mais qui ne représentent pas plus de 10 0/0, au maximum, du volume de gravier.
J'ai moi-même lavé des teneurs de 1 zolotnik pour 100 pouds dans ces graviers extraits desmouras (15 francs par mètre cube).
Les mouras n'atteignent pas, en général, le bed-rok. Il y a trop d'eau dans son voisinage, et surtout les graviers très aquifères deviennent coulants; or une galerie sans soutènement, même à l'état de boyau étroit, ne peut pas tenir dans de tels terrains, ou s'éboule au bout de peu de temps, ce qui décourage les hommes.
1. Le miskal, unité de poids pour le commerce des métaux précieux en Boukharie, vaut 104 dolis, tandis que le zolotnik n'en vaut que 96. Je rappelle que :
1 zololnik pesa = 4«r,2G02 et vaut (k 3 francs le gramme) = i'2fr,80 I doli = ~ de zolotnik ^ 0«',044 - - - 0M33
1 miskal = 104 dolis = 4«',G0 — — — -^ 13r',80
La moura suit donc la couche la plus inférieure possible, mais pas le bed-rock. Cependant quelques mineurs fameux, notamment dans la vallée de Chougno (Safet-Daria), atteignent, prétend-on, le bedrock. Des légendes courent alors sur les teneurs qu'ils rencontrent : pépites brossées à la grosse sur le bed-rock, nombreux miskals vendus en cachette, etc.
Bien entendu, la moura sert aussi à assécher les chantiers à ciel ouvert pratiqués sur son parcours, à côté de la rivière. On y travaille h sec, bien qu'on se trouve en contre-bas du torrent qui passe à côté.
Il y a, h Talbar, plusieurs exemples de ce travail un peu paradoxal au premier abord, quand on ne sait pas qu'il y a une conduite souterraine qui draine le chantier.
En résumé, on voit que toutes ces méthodes manuelles avec déplacement de l'appareil laveur, s'appliquent surtout au travail individuel ou par chantiers de petits entrepreneurs. Cela ne veut pas dire qu'elles soient négligeables ou surannées, et nombreux sont encore les placers sur lesquels elles constituent la méthode de traitement la plus pratique et la plus économique. Les innombrables « staratiélis » (tâcherons) qui exploitent les placers sibériens, en sont une preuve indiscutable.
A Madagascar, les exploitations de la Société Suberbie à l'époque où elles étaient les plus productives n'ont pas eu d'autre origine. On peut imposer à ces petits exploitants, à titre de loyer, une redevance en nature, 10 0/0 par exemple, sur le montant de leur extraction; c'est le système généralement adopté en Guyane ; il prête énormément à la fraude et demande une grande surveillance pour donner des rendements effectifs, à condition toutefois que les surveillants soient eux-mêmes surveillés.
Un autre procédé, plus effectif, consiste h acheter leur or & ces petits tâcherons à un prix laissant une marge de bénéfice, en leur payant 2 francs à 2 fr. 50 par exemple le gramme, en leur fournissant en outre, à prix majorés, les vivres et surtout les boissons qui leur sont nécessaires. C'est le système presque universellement adopté sur les placers de Madagascar, où l'emploi du sluice n'a pas pu détrôner encore l'extraction au moyen des bâtées avec achat de l'or aux travailleurs indigènes.