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LABORATOIRES DE CHIMIE

modeste qu'il soit, on lui ouvre l'esprit aux choses nouvelles et qu'on suscite son initiative.

En attendant la création des universités régionales, disposant, comme celles d'Allemagne et d'Amérique, de revenus à elles provenant de dons et de legs dus à la générosité éventuelle des départements, des villes ou des particuliers, l'État seul devra subvenir à la construction et à l'entretien coûteux de ces établissements. Multiplier ces sortes de laboratoires et en créer de semblables dans toutes les Facultés des sciences entraînerait donc l'État à des dépenses considérables, et ce que Cousin disait à propos de la suppression faite en 1816, par Royer-Collard, d'un certain nombre de Facultés, pourrait alors s'appliquer aux laboratoires... « L'expérience avait prouvé qu'il n'était pas possible de multiplier les Facultés sans mettre en péril leur haute mission, qui est l'enseignement approfondi des sciences. Ce n'est rien de créer des Facultés, il faut les faire grandes et fortes. Les éparpiller, c'est les annuler. Le principe incontestable en cette matière c'est un petit nombre de grands foyers d'études, qui aient des professeurs éminents et beaucoup d'élèves. Multipliez les Facultés, vous abaissez l'enseignement et vous diminuez le nombre des élèves. » Observations profondément justes « qu'il eût fallu graver, sur un métal solide, dans le cabinet des Ministres de l'Instruction publique », comme le fait judicieusement remarquer M. Liard (1).

Ce ne sont peut-être pas les élèves qui manqueront,

(I) Liard^ Universités et Facultés, p. 190.

50 liNTRODUCTION.

surtout si les études sont gratuites (1), mais il est à craindre que la qualité n'en soit médiocre et qu'au lieu de faire des collaborateurs utiles à l'industrie, on ne contribue qu'à augmenter le nombre des déclassés (2). L'existence de nos Écoles spéciales, que les étrangers et beaucoup de nos nationaux considèrent comme les uniques établissements d'enseignement supérieur, est un obstacle sérieux au peuplement des laboratoires de Facultés par des sujets d'élite. « Il faut louer sans réserve leur glorieux passé, leurs éclatants services. Mais il faut bien aussi constater qu'elles sont, en particulier, pour les Facultés des sciences, une terrible concurrence. Quand sur les quinze cents jeunes gens (3) qui chaque année affrontent ses concours, l'École polytechnique a prélevé sa dîme, du meilleur froment, puis après elle l'École centrale, puis après celle-ci l'externat des ponts et chaussées et de l'École des mines, que peut-il bien rester, à de rares exceptions près, pour les Facultés des sciences ? Ce ne sont pas assurément les meilleurs sujets... (4). »

(1) Partisan de bourses, accordées avec mesure, de façon à faciliter l'accès des carrières aux intelligences d'élite qni ne sont pus fortunées, nous trouvons par contre que la gratuité du haut enseignement pour tous n'est pas à recommander. L'homme n'apprécie les conquêtes, de quelque nature qu'elles soient, que par les sacrifices et les peines qu'elles lui ont coulés.

(2) L'instruction disproportionnée et supérieure à la condition opère dififéremment sur des races différentes ; pour l'Allemand adulte, elle est plutôt un calmant et un dérivatif; dans le Français adulte, elle est surtout un irritant ou même un explosif (Taine).

(3) En 1802, 1 750 candidats étaient inscrits, pour 240 places, à l'École polytechnique.

(4J Liard, Universités et Facultés^ p. 191.

ÉCOLES SPÉCULES. 51

Un autre obstacle au recrutement des élèves, c'est l'obligation dans laquelle se trouvent nos étudiants chimistes de faire trois ans de service militaire. Nombreux sont les jeunes gens dont la vocation serait de faire des sciences et qui embrassent une des carrières qui leur permet de jouir du privilège de ne passer qu'un an sous les drapeaux.

La loi présente sous ce rapport une lacune regrettable, et il est incompréhensible qu'un élève d'une école commerciale quelconque ou d'un conservatoire de musique de province puisse bénéficier d'une exemption à laquelle ne peut prétendre un jeune homme ayant consacré trois ou quatre ans à des études très sérieuses, et ayant parfois déjà à son actif des travaux qui témoignent d'un esprit d'initiative et original.

Les entraves portées à l'instruction et à la préparation du personnel choisi , qui est nécessaire au relèvement de notre industrie chimique, sont donc nombreuses.

Celles que nous venons de citer ne sont pas uniques ; il y en a d'autres, bien plus graves, parce qu'elles atteignent toutes les industries en général, en paralysant le progrès scientifique, et qui résultent d'une organisation défectueuse, en opposition avec l'esprit moderne, de notre enseignement supérieur en général.

Il nous faudrait en effet parler de toutes nos Écoles spéciales, de ces gaveuses, comme les appelle M. Taine, où, sous prétexte de former des esprits encyclopédiques, on stérilise toute faculté inventive; de l'Université, qui^ malgré les fluctuations qu'elle a subies et les divers régimes qu'elle a traversés, garde encore l'empreinte de

Tespril autoritaire et puissant qui Ta pétrie et asservie à son but.

Rien dans l'organisation de notre enseignement supérieur ne ressemble à la liberté et à l'indépendance dont jouissent les universités allemandes et américaines. Tout est assujetti à des règles fixes et à des programmes élaborés péniblement d'avance.

Rien n'y favorise cette différenciation et cette spécialisation graduelles des aptitudes, actuellement indispensables au développement des sciences et, pariant, de l'industrie. Notre régime, parfait quand il s'agit de la constitution d'un corps homogène investi d'une fonction déterminée, comme le corps des officiers, est déplorable dans ses effets pour toutes les autres branches de l'activité humaine.

Dans les Écoles spéciales (1), comme à l'Université, professeurs et élèves se meuvent dans un cadre trop étroit, trop restreint, qui ne leur permet pas ces larges envolées vers les hautes spéculations scientifiques.

Si en Allemagne, en Amérique, Université signifie école de la science libre, progrès, spécialisation, émulation, en France haut enseignement est synonyme d'érudition scientifique, de gavage intellectuel selon

(!) Nos Écoles spéciales ne sont considérées par tous ceux qui les fréquentent que comme des Écoles de mathématiques. Deux ou trois années de mathématiques spéciales sont d'abord nécessaires pour y entrer, et, une fois à l'École, deux nouvelles années sont consacrées presque exclusivement aux mathf^.matiques supérieures ; quant aux sciences expérimentales et à la chimie eu particulier, elles sont négligées, sinon dédaignées.

ORGANISATIOiN GE NOTRE ENSEIGNEMENT. 53

des règles déterminées, de culte aveugle de la tradition,

d'école d'inertie, pour ne pas dire de découragement

« Sanè doute, quelques esprits, très prompts et très robustes, *i*ésistènt à ce régime ; tout ce qui leur est ingurgité, ils l'absorbent et le digèrent ; après leur sortie de l'école et la conquête de tous les grades, ils gardent intacte la faculté d'apprendre, de chercher, d'inventer, et composent la petite élite de savants, lettrés, artistes, ingénieurs, médecins qui, dans l'exposition internationale des talents supérieurs, maintient à la France son ancien rang.

« Mais les autres, en très grande majorité, au moins neuf sur dix, ont perdu leur temps et leur peine, plusieurs atinées de leur vie, et des années efficaces, importantes ou même décisives : comptez d'abord la moitié ou les deux tiers de ceux qui se présentent à l'examen, je veux dire les refusés, ensuite parmi les gradués, brevetés et diplômés, encore la moitié ou les deux tiers, je veux dire les surmenés. On leur a demandé trop en exigeant que tel jour, sur une chaire ou devant un tableau, ils fussent, deux heures durant et pour un groupe de sciences, des répertoires vivants de toute la connaissance humaine ; en effet, ils ont été cela, ou à peu près, ce jour-là pendant deux heures, mais, un mois plus tard, ils ne le sont plus ; ils ne pourraient pas subir de nouveau l'examen ; leurs acquisitions trop nombreuses, trop lourdes, glissent incessamment hors de leur esprit, et ils n'en font pas de nouvelles. Leur vigueur mentale a fléchi ; la sève féconde est tarie ; l'homme fait apparaît, et, souvent c'est

rhommefîni. Celui-ci, rangé, marié, résigné à tourner en cercle et indéfiniment dans le même cercle, se cantonne dans son office restreint, il le remplit correctement, rien au delà. Tel est le rendement moyen ; certainement la recette n'équilibre pas la dépense (1). »

Non, notre production intellectuelle, toujours honorable cependant, grâce au fond inépuisable d'originalité que nous possédons, n'est pas en rapport avec l'effort produit, avec la somme de forces vives dépensée.

Les talents supérieurs, quelles que soient les conditions défavorables à leur éclosion, n'ont jamais fait défaut, mais, comme des généraux sans officiers, il leur manque « cette masse de travailleurs de second rang qui extrait le contenu des grandes découvertes, ou qui les prépare par des contributions patientes et utiles (2)».

Autre cause de faiblesse : outre son travail, sa science, on demande au savant une abnégation, un désintéressement complet. Quels que soient son talent et son mérite, quels que soient sa valeur et les services rendus à la science, le professeur, assimilé à un simple fonctionnaire soumis à la hiérarchie, est tarifié selon des règles établies d'avance.

Aussi, à moins d'être voué au célibat, comme les fellows de Cambridge et d'Oxford, ou bien d'être un enthousiaste de la science, d'avoir le feu sacré, et de se contenter alors d'une situation médiocre, l'homme de

(1) Taiue, Origine de la France contemporaine. — Le régime moderne, t. Il, p. 280.

(2) Liard, Universités et Facultés ^ p. 109.

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