CHAPITRE II
1/esprit d'Invention dan» la typographie. —La Franeetot l'Autriche. — Essais de galvanoplastie, de galvanographie, de chimltyple, d'Impression naturelle, etc. — Ornements en or et en conteurs. — Coloriage des cartes par Impression.
L'imprimerie typographique, si longtemps stationnaire dans la même voie, est devenue l'objet d'essais divers, qui ont prêté un intérêt particulier à l'Exposition universelle de 1835. Ici, la mécanique cherche, par des efforts persistants, à s'emparer de la composition, c'està-dire de cette partie du travail qui consiste dans l'arrangement des lettres, et qui, depuis l'invention des caractères mobiles, n'a pas été modifiée. Là, ce sont des forces encore mystérieuses, c'est l'électricité, crest la lumière, que le typographe tâche d'utiliser dans quelques-unes de ses opérations. Ailleurs, le tirage des feuilles reçoit de nouveaux perfectionnements, soit sous le rapport de l'accélération du travail, soit sous le rapport de la simplification des appareils employés. Plus loin, voici une branche de la typographie dont nous venons tout à l'heure de parler, l'impression en couleurs, qui échappe à l'incertitude de ses premiers débuts et présente de nouvelles garanties de succès ; voici l'art de tirer des vignettes dans le texte qui arrive à une perfection vraiment idéale. Ces tentatives ingénieuses et multipliées montrent l'ardeur dont l'esprit de recherche est animé dans cette grande industrie, qui a mission de recevoir en dépôt l'expression de la pensée et de la transmettre de génération en génération. Toutes ces manifestations nouvelles n'apparaissaient pas au concours de 1855 comme des
faits imprévus. Déjà nos Expositions nationales nous avaient mis sur la voie de quelques-uns des perfectionnements réalisés. De curieuses applications s'étaient également annoncées en 1851, à Londres, sur le vaste théâtre de Hyde-Park. Mais, dans le palais des Champs- Elysées, l'ensemble était plus complet. Quelques signes entièrement nouveaux se mêlaient en outre aux éléments résultant d'expériences antérieures. Nous ne voulons pas affirmer que tous les essais entrepris aboutiront à dés résultats positifs et durables. Nous n'entendons pas placer encore dans le domaine de la pratique des procédés qui sont à l'état d'étude. Du moins est-il vrai de dire que telles investigations laisseraient à l'art des indices précieux, alors même qu'elles n'atteindraient pas complètement le but ambitionné.
Autre face qui a sollicité notre attention dans le panorama déployé sous nos yeux : l'Exposition universelle offrait les plus beaux types d'impression qui eussent jamais été exécutés. En face des hardiesses de l'esprit nouveau, l'art ancien semble avoir voulu se recueillir dans sa force pour arriver au dernier terme delà perfection réalisable. Les éditions somptueuses, les travaux de luxe, quoique placés par l'élévation du prix de revient en dehors du commerce courant, profitent néanmoins à l'intérêt des masses. En maintenant ou en élevant encore le niveau de l'imprimerie, ils exercent une influence utile sur l'exécution de ces livres journaliers qui s'adressent à un nombre d'individus de plus en plus considérable, à mesure que l'instruction projette ses lueurs sur un plus vaste horizon. Le signe essentiel des progrès de l'imprimerie, il faut le chercher, en effet, dans une exécution plus satisfaisante des livres de grande circulation. Demander si la typographie a réalisé des améliorations, c'est vérita-
blement demander si les ouvrages destinés à l'immense majorité des lecteurs leur parviennent mieux confectionnés qu'auparavant et à meilleur marché Ces perfectionnements ne s'effectueraient pas si l'art de l'imprimeur voyait fléchir son niveau. Les livres d'amateur, qu'on renferme dans sa bibliothèque et qu'on n'ouvre que dans des circonstances solennelles, ne sont donc pas seulement propres à satisfaire les hommes d'un goût délicat et exercé ou à flatter le caprice de quelques bibliomanes ; ils touchent aux destinées de l'art.
Le double mouvement que nous signalons dans l'imprimerie, mouvement vers la recherche de procédés 'nouveaux, mouvement vers une exécution plus parfaite, éclatait à l'Exposition universelle chez plusieurs peuples. L'imprimerie française n'était plus là, comme à nos Expositions nationales, seule avec ses anciennes gloires et ses titres nouveaux. Nous pouvions cette fois comparer ses œuvres à celles de nations renommées depuis longtemps dans cette même industrie, comme à celles d'autres peuples moins expérimentés, mais qui semblent vouloir aujourd'hui regagner le temps perdu. L'Autriche, la Belgique, la Suisse, la Prusse, la Grande-Bretagne, le Danemark, la Grèce, la Hollande, la Sardaigne, la Saxe, le Wurtemberg, le Portugal, le Mexique, etc., avaient envoyé des exemples d'impression ou des instruments d'imprimerie. Telle ou telle de ces exhibitions n'était pas toujours assez étendue pour donner une idée exacte de l'état de la typographie dans le pays d'où elle provenait; mais les ressources actuelles de l'art, en général, peuvent être calculées avec justesse d'après l'ensemble des étalages. Les collections étrangères contenaient des éléments très-curieux. On trouvait parfois des richesses sur des points où l'on ne s'attendait guère à en rencon-
t%& IKDOSTUE CONTEMPORAINE.
trer. De toutes parts, des signes certains ont témoigné qu'on s'associe d'un peu plus près ou d'un peu plus loin au double mouvraient que nous venons d'indiquer. S'il fallait préciser dans quels pays Tune ou l'autre manifestation s'est révélée sous les traits les plus saillants, je nommerais sans hésiter la France et l'Autriche.
Singulière différence ! en Autriche, c'est l'Imprimerie impériale de Vienne qui est à la tète des essais nouveaux, essais se liant plus ou moins directement à la typographie, et qui se livre à d'incessantes expérimentations avec une ardeur infatigable. En France, l'Imprimerie impériale, vouée traditionnellement aux travaux., les plus sérieux, nous présente, au milieu du large tableau de ses moyens d'action, une œuvre admirable qui la place en avant de toutes les imprimeries du monde pour la perfection typographique. Ainsi, voilà les deux faces du progrès actuel nettement dessinées dans des établissements que leur caractère exceptionnel met en évidence.
En fait d'élans vers de nouveaux systèmes, en fait de hardis emprunts à la physique et à la chimie, l'Imprimerie impériale de Vienne avait déjà étonné tous les regards à l'Exposition de 1851 . Elle a poursuivi et développé les applications variées qu'elle avait entreprises. Il n'y a guère plus de dix à douze ans que cet établissement fondé à titre d'essai, en 1804, sous le règne de l'empereur François Ier, a commencé de prendre un remarquable essor. Il en est redevable à son directeur, M. L. Auer, qui, malgré des entraves multipliées, est parvenu à le sauver d'une ruine imminente. M. Auer a été secondé par un prote habile, M. Woring. Il aurait fallu au public le secours d'un vocabulaire tout spécial pour suivre dans ses détails techniques l'exposition
autrichienne. On a créé des dénominations particulières pour chaque nouvel essai; nous ne voulons indiquer ici que les applications principales, celles qui pourront le mieux nous donner une idée de l'emploi dans la typographie des forces de l'électricité ou des agents chimiques.
La galvanoplastie , cet art nouveau que nous avons trouvé déjà sous plus d'un aspect dans le cours de ces études, et dont nous reparlerons plus loin, brillait avec éclat dans les rayons de l'imprimerie viennoise. La galvanoplastie consiste, comme on sait, à utiliser l'action de la pile voltaïque pour obtenir la superposition de métaux en dissolution, soit à d'autres métaux , soit à d'autres corps convenablement disposés. Les premiers essais de galvanoplastie ne remontent pas au delà de dix-sept à dix-huit ans. Us furent effectués presque simultanément en Russie et en Angleterre , par MM, Jacobi et Spencer. On n'a pas oublié qu'un décret du 23 février 1852 a établi un prix de 50,000 francs pour encourager la recherche des moyens de faciliter et d'étendre les applications de la pile de Vol ta. Déjà riche en merveilles bien connues, l'art de la galvanoplastie semble en réserver de plus étonnantes pour un avenir prochain. Il doit à coup sur accomplir de nouveaux progrès à mesure que se développera la puissance du merveilleux appareil qui, entre autres applications, a permis de créer la télégraphie électrique et de donner à la lumière une intensité supérieure à celle de toutes les lumières artificielles. Dès à présent, le métal se transforme , sous la puissance magique de la galvanoplastie , bien plus réellement que jadis dans les creusets de Tycho- Brahé. Grâce à l'action de la pile voltaïque, la revivification des formes s'opère avec une justesse incompa-
rable , et les matières les plus délicates peuvent acquérir une inaltérable solidité. Quels exemples citerai-je dans l'exposition autrichienne? Voici , reproduits sur le papier, dans leur vérité naturelle , les fossiles de poissons antédiluviens; voici d'anciennes médailles, d'anciens sceaux réduits dans leurs proportions et figurés avec une exactitude mathématique. — La galvanographie est une autre application de la pile voltaïque. Cette application permet d'obtenir de véritables gravures en taille-douce, sans recourir à la main du graveur. On fait agir la pile sur une planche de zinc sur laquelle un artiste a peint un dessin quelconque, mais avec des couleurs déterminées. L'opération est dirigée de manière à former une feuille de cuivre qui s'étend sur la peinture. La différence d'épaisseur des couches existant entre les parties ombrées et les parties claires suffit pour que la planche de cuivre, obtenue par le galvanisme porte en creux toutes les aspérités de la peinture. On tire des épreuves avec cette planche , comme on pouvait en voir dans l'exhibition viennoise; on en tire en une seule ou même en plusieurs couleurs. Le panorama de la capitale de l'empire d'Autriche était un remarquable exemple de cette application. — Les agents chimiques seuls, indépendamment de l'électricité, ont servi pour obtenir des clichés en relief de gravures en taille-douce. A l'aide de ces clichés, on peut imprimer ensuite les gravures avec une presse typographique ordinaire. Douze vues de l'imprimerie impériale de Vienne' avaient été exécutées d'après ce procédé qu'on appelle la chimitypie.
Nous ne venons pas , bien entendu , faire honneur de ces inventions diverses à l'imprimerie autrichienne ; mais ce n'est pas rendre un médiocre service à la science et à l'art que d'appliquer avec habileté, d'expérimenter, en
les perfectionnant, des procédés existants encore peu connus. On élabore ainsi, pour l'industrie en général, de précieux éléments. Des essais incertains, presque toujours fort coûteux, excèdent, le plus souvent, les ressources des particuliers. Frayer la route devant les entreprises de ces derniers , c'est faire un utile emploi des deniers publics. Sans doute on peut regarder certains avantages obtenus par l'imprimerie de Vienne comme étant encore en ce moment plus ou moins spécieux, et tenir quelques-uns de ces procédés pour peu pratiques; mais de l'ensemble de ses recherches , il résulte un faisceau lumineux. Toutes les branches de la galvanoplastie lui doivent des enseignements utiles. — Il est une invention, datant à peine de quelques années, et développée par de nombreuses réalisations, que l'imprimerie viennoise peut revendiquer en propre; nous voulons parler de l'impression dite impression naturelle. Le procédé suivi permet d'obtenir des reproductions d'autant plus justes, qu'elles sont faites par les objets mêmes qu'on reproduit. C'est l'original qui confectionne sa copie, h9 impression naturelle peut s'employer notamment pour obtenir la représentation des collections de plantes , des dentelles , des broderies, etc. Rien de plus simple que le mode employé. Voulez- vous figurer sur le papier une dentelle ou la feuille d'un arbre? Vous étendez l'objet sur une lame de cuivre que vous recouvrez avec une lame de plomb. Il suffit ensuite de soumettre les deux plaques à une pression entre deux cylindres, et comme le plomb est fort impressionnable , tandis que le cuivre résiste énergiquement , l'objet interposé se retrace lui-même en creux sur la lame de plomb. La galvanoplastie reparaît alors pour donner une planche en cuivre du dessin incrusté, planche qui sert à tirer, si l'on veut, des mil-
Rers d'exemplaires. Devant de pareils résultats, ïïm«* gmatHrademeufre confondue. On se refuserait k y ajouter foi , si Ton n'en voyait de ses yeux cent témoignages irrécusables. L'exposition viennoise était riche en image* de ce genre. Elle comptait , outre un grand nombre d'autres œuvres, cinq cents tabïeanx représentant la Flore de ^Autriche.
Divers échantillons répandaient encore de l'attrait sur l'étalage de l'imprimerie de Vienne. Je cite l'Oraison dominicale imprmée avec des caractères romains en 608 langues ou dialectes. La même prière avait été composée en caractères particuliers pour les langues qui en possèdent. Je cite aussi un grand livre rouge intitulé les Maladies de la peau, représentées par la chromolithographie. Pour l'ouvrir, il fallait ne pas craindre le spectacle des douloureuses et horribles vérités qu'il renferme; mais on y acquérait la conviction qu'on entend fort bien, en Autriche, l'art des impressions en couleur par la lithographie. Ce livre préparait en quelque sorte à voir le marne art porté plus loin encore par certains imprimeurs lithographes de Paris.
Ce n'est pas, du reste, sur ce terrain-là seulement que notre industrie privée a pu se poser hardiment en face de l'imprimerie autrichienne; mais ne devançons pas l'examen des œuvres de nos imprimeurs. Qu'il nous suffise de dire pour le moment, après avoir pleinement rendu justice à l'établissement étranger, qu'il n'avait exposé aucun grand travail typographique qu'on pût mettre en parallèle avec certaines œuvres c^e la typographie française. Cette observation nous replace sur le terrain même où l'Imprimerie impériale de France a obtenu son plus beau triomphe. Voulant montrer au monde savant et industriel à quel point de perfection