CHAPITRE III
Les arts militaire*.
Les arts militaires, tels qu'ils sont compris aujourd'hui par les peuples civilisés, procèdent directement des sciences mathématiques. La fabrication des armes à percussion suppose des calculs scientifiques. Les armes de guerre, soit pour la flotte, soit pour l'armée, et nonseulement les armes à feu, mais même les armes blanches, sont, d'ailleurs, des inventions toutes modernes qui se ressentent du génie de l'industrie contemporaine, et se distinguent profondément des anciens systèmes. Il n'y a pas plus loin, pourrait-on dire, de nos livres imprimés aux manuscrits de l'ancien monde, que de nos engins militaires à ceux des peuples de l'antiquité. On n'aurait pas besoin de remonter aux premiers âges des sociétés pour reconnaître en cette matière les plus frappants contrastes. Si en portant les yeux sur les rivages de l'Euxin, où l'héroïsme de nos soldats a inscrit pour l'histoire une page immortelle, nous évoquions le souvenir d'autres
armées qui jadis combattirent dans ces mêmes contrées, celui des troupes de Mithridate, par exemple, ou celui des légions de Lucullus et de Pompée qui écrasèrent le roi de Pont, combien la révolution opérée dans l'armement ne nous semblerait-elle pas saisissante!
Qu'on ait dû donner une place aux arts militaires dans le Palais de l'Industrie , c'est d'une complète évidence. D'abord les objets qui composaient les deux trophées dressés, l'un par le ministère de la marine, et l'autre par le ministère de la guerre , sont les résultats de fabrications spéciales qui ont une réelle importance dans l'ordre économique. Des rapports intimes unissent, en outre, les arts militaires aux destinées de l'industrie. La marine lui fraie des routes vers les régions les plus lointaines ; elle y protège notre commerce, soit quand il y va prendre les matières premières indispensables au mouvement des fabriques, soit quand il y porte des produits manufacturés. En favorisant ainsi les échanges entre les peuples, elle formo un puissant instrument de civilisation. L'armée de terre rend des services non moins utiles à l'industrie nationale. Que deviendrait le travail dans un pays dont l'indépendance serait exposée sans cesse à être mise en question, dont les intérêts commerciaux au dehors pourraient à tout moment être impunément inquiétés? L'industrie, il est vrai, est de son essence amie de la paix; mais pour se développer elle a besoin que la civilisation triomphe dans sa marche des obstacles que la barbarie et l'ignorance accumulent à l'envi au-devant d'elle. Or, autant les progrès de l'humanité ont été ralentis par certaines luttes justement réprouvées par l'histoire, autant ils ont trouvé dans certaines guerres de salutaires impulsions.
L'érection du trophée de la guerre avait été confiée à M. Penguilly-L'Haridon, capitaine d'artillerie, qui s'est
acquitté de cette tâche tout à la fois en artiste et en homme du métier. Le pavillon se composait d'un panneau qui en occupait le fond, et de trois faisceaux placés sur le devant. Les armes blanches , symétriquement disposées, couvraient le panneau ; les faisceaux étaient formés avec les armes à feu , les deux premiers avec les armes que portent les soldats, soit dans l'infanterie , soit dans la cavalerie , et le troisième avec des canons. L'intérêt essentiel de cette exhibition, c'était d'avoir réuni les modèles des armes principales en usage aujourd'hui dans l'armée française, et de préseuter ainsi l'état de la fabrication dans les manufactures de l'empire. En fait d'armes à feu, on voyait , à côté du fusil d'infanterie , la carabine des chasseurs à pied , le mousqueton de gendarmerie , le fusil de dragon, le mousqueton de cavalerie, celui de l'artillerie, et jusqu'au fusil double des voltigeurs corses. Quant aux armes blanches, le long sabre de la cavalerie de ligne figurait à côté du sabre si court des fantassins, et du sabre-baïonnette que portent les chasseurs à pied et les artilleurs. La curiosité publique n'a pas manqué de s'attacher à des armes nouvelles , telles que le mousqueton des cent-gardes, se chargeant par la culasse et dont le modèle est dû au commandant Treuil de Beaulieu. Le mousqueton de cavalerie du commandant Clerville se charge aussi par la culasse ; mais il est encore à l'état d'expérience. Les hommes spéciaux de tous les pays ont pu étudier ces armes au point de vue des différentes conditions que de pareils instruments doivent réunir. Quant à nous, nous devons nous contenter de dire que, pour convenir à l'année, ces armes doivent être solides dans toutes leurs parties, d'un entretien facile et d'une fabrication uniforme.
Le faisceau occupant le milieu du trophée était formé
avec des canons du modèle dont l'Empereur a doté l'artillerie. Il n'entre pas dans notre rôle d'apprécier, au point de vue de la science, cette combinaison, qui constitue dans la .balistique une invention réelle, résultat d'études approfondies. Il nous appartient seulement de dire que le canon de l'Empereur est à la fois canon et obusier, lançant indifféremment l'obus ou le boulet. Dans l'armement de campagne il remplace quatre pièces : le canon de huit et le canon de douze, l'obusier de quinze et l'obusier de seize. Les engins de l'artillerie se trouvent ainsi ramenés à un seul calibre. Il n'est pas nécessaire d'être du métier pour entrevoir quels doivent être, sur le champ de bataille, les avantages d'un système qui permet à l'artillerie de n'avoir qu'une seule caisse d'approvisionnement au lieu de quatre. De plus, ce même canon tire avec une justesse remarquable. Il a reçu désormais le baptême du sang ; il a glorieusement fonctionné dans les journées de l'Aima et d'Inkermann. Cette innovation marquera dans les annales de l'artillerie.
Si nous ne craignions pas de spécialiser un peu trop notre sujet, nous pourrions ajouter que les appareils qu'on avait placés à droite et à gauche du trophée, le long du panneau, formaient les deux parties d'un instrument de précision appelé fusil-pendule, et à l'aide duquel on peut déterminer la vitesse du projectile dans une arme à feu quelconque, un fusil ou un canon, au moment même où le coup part. La formule algébrique très-simple qui permet de calculer cette vitesse ne constitue pas une recherche de vaine curiosité; elle sert, par exemple, quand une même charge est lancée avec des poudres différentes, à préciser la force relative de chaque espèce de poudre. Cet instrument n'est pas une nouvelle découverte, mais il est redevable de sa justesse et de sa
précision actuelles aux expériences du général À. Morin.
Le trophée de la marine ne nous a pas semblé établi sur le même plan que celui de la guerre. On avait voulu y montrer les principaux engins en usage sur nos vaisseaux, sans chercher positivement à résumer ici les traits de la fabrication française ; l'ordonnance générale en était d'ailleurs parfaitement entendue. Ce groupe a été exécuté sous la direction de M. Gros , directeur des constructions navales, et d'après le dessin de M. Morel-Fatio. Le public considérait avec beaucoup d'intérêt les deux pièces gigantesques qui en occupaient le centre: un canon de 50, et un de ces canons-obusiers à la Paixhans de 27 centimètres de diamètre à l'orifice, et dont il a été si souvent parlé pendant la durée du siège de Sébastopol. Le canon de 50, sous un angle de 10° et la charge au tiers, porte à 2,700 mètres ; sous un angle de 20° à 3,800 mètres, et sous un angle de 30° à 4,300 mètres. Sous ce même angle de 30° et avec une charge au dixième, l'obusier de 27 centimètres lance des bombes de 50 kilogrammes à 3,650 mètres. Le canon de 50 est le plus gros calibre que nous ayons dans la marine française pour lancer des boulets pleins. Chacune de ces énormes bouches à feu était montée sur son affût et pourvue de ses accessoires et objets de gréement. Les pièces d'artillerie de marine étaient accompagnées de tout l'assortiment des armes d'abordage: grapins, sabres, haches, piques, dans le maniement desquelles les marins français ont acquis, au prix de leur sang, une si éclatante renommée. Il y avait encore là des fanaux pour les signaux, des pavillons, des enseignes, des flammes, des guidons, des ancres, etc.
Puisque nous en sommes sur les arts militaires, on nous permettra de mentionner une spécialité fort
LA SCIENCE ET L'INDUSTRIE. tfk
importante pour Tannée ; nous voulons parler de la fabrique des équipements militaires. Cette industrie est exploitée avec une remarquable intelligence et sur une très-grande échelle par M. Delachaussée, le seul qui réunisse tous les éléments. En examinant à l'Exposition le curieux étalage de ses produits, on pouvait juger à quel degré de perfection on a porté en France l'art de l'équipement du soldat et du harnachement des chevaux. Entre autres améliorations, on doit à M. Delachaussée d'avoir donné aux cuirasses, grâce à l'emploi d'aciers d'une qualité supérieure , tels que ceux de MM. Jackson frères, de MM. Petin et Gaudet, une élégance précédemment inconnue, et d'en avoir à la fois conservé la force et diminué considérablement le poids (de 6 kilogr. et 7 kil. à 3 kil. 1/2 ou 4 kilogr.)