‹ L'industrie contemporaineChapitre 34 sur 61 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Travail de la laine pare. — ReiniN.

I. Physionomie générale. — En commençant par les laines nos. études sur les industries textiles, nous ne faisons que suivre Tordre chronologique des fabrications. Il ne paraît pas, en effet, d'après les indications des plus anciens monuments historiques, que les hommes aient employé aucune matière textile pour leur habillement avant la laine. Ils n'eurent pas besoin de soutenir de lutte pour la prendre sur le dos de l'animal inofiensif et doux que la nature en a revêtu. La brebis livrait sa dépouille comme elle donnait son lait, comme elle se laissait conduire à l'autel pour y être sacrifiée, c'est-à-dire avec une docilité absolue. La laine était, d'ailleurs, d'un maniement facite; et les grossiers articles feutrés, qui furent les premiers à être confectionnés, n'exigeaient ni des efforts pénibles ni une grande habileté.

La science et la mécanique ont transformé profondément les conditions originelles de ce travail. Tandis que dans les temps primitifs la laine, avant de servir au vêtement de l'homme, ne passait qu'à travers un petit nombre de mains; aujourd'hui, au contraire, elle doit subir les opérations les plus nombreuses et les plus complexes. Elle réclame l'action d'une foule d'ouvriers

d'ordres différents. Entre le pâtre qui conduit les troupeaux au pâturage et la personne qui coud un habit de drap ou une robe de mérinos, que de mains ont prêté leur concours à la fabrication du tissu! Il a fallu d'abord 'aller chercher les laines sur les lieux de production, et souvent dans des régions lointaines, puisque les produits du monde austral entrent désormais pour une notable proportion dans l'approvisionnement de nos manufactures. Toute une flotte marchande est employée à transporter sur les places commerciales de l'Europe les laines de la Nouvelle-Hollande et de Van-Diémen. Nous comptons si bien sur ce supplément, qu'au moment de la découverte des gisements aurifères dans l'Australie, une élévation dans le prix des laines avait pu être attribuée en partie à l'entraînement frénétique qui fit courir vers les mines le plus grand nombre des conducteurs de troupeaux. Une fois qu'elle est passée des mains du négociant dans celles du manufacturier, la laine est triée, lavée, peignée, cardée, filée. Puis au fileur succède le tisserand; au tisserand le teinturier et l'apprêteur, sans parler de vingt agents intermédiaires chargés de certaines préparations accessoires, mais indispensables. De leur côté, les sciences mécaniques et les sciences chimiques se vouent à mille recherches, essaient mille combinaisons en vue de faciliter et de rehausser le travail de la laine.

Dans les salles de l'Exposition universelle où brillaient les résultats de tant d'efforts accumulés, nous étions frappés tout à la fois par la variété des applications, par la perfection des articles et par quelques innovations heureuses qui sont de véritables découvertes. Là se présentaient deux méthodes pour l'examen des produits. On pouvait considérer l'industrie des laines dans ses diverses

ramifications en commençant par la filature. On aurait alors distingué les laines longues susceptibles d'être peignées des laines courtes qui sont seulement soumises au cardage; puis seraient venus successivement, d'une\ part, tous les tissus en laine peignée, et, d'autre part, tous les tissus en laine cardée, et enfin les étoffes composées en même temps de Tune ou de l'autre matière, comme les flanelles croisées, par exemple, dont la chaîne est en fil peigné et la trame en fil cardé. L'autre méthode consistait à envisager la fabrication dans les districts manufacturiers où elle s'exerce et surtout dans ceux où elle règne avec le plus d'éclat. Après avoir indiqué la distinction essentielle entre les laines peignées et les laines cardées, on arrivait tout de suite aux éléments dont se compose la production de telle ou telle ville de fabrique. On avait ainsi sous les yeux des unités qui ne sont pas toujours homogènes, mais qui en quelque sorte offrent des traits vivants. Le premier mode conviendrait le mieux, je le reconnais, dans un ouvrage spécial, dans un livre de technologie destiné aux gens du métier; mais sa forme didactique est un peu sèche et un peu fatigante. D'une application plus rapide , la seconde méthode est aussi plus attrayante. On comprend mieux le régime des diverses fabrications en le voyant encadré dans un cercle déterminé, où se rencontrent souvent de longues traditions de travaux, et des souvenirs qui ne sont pas sans gloire. Autre avantage : les résultats observés se gravent plus aisément dans la mémoire dès qu'ils forment un ensemble et qu'ils prennent une dénomination collective. Adoptant cette dernière méthode pour la généralité des cas, sans renoncer pourtant à nous aider, çà et là, de la première, nous pénétrons dans celle de nos villes de fabrique où l'industrie des laines se pra-

tique sur la plus large échelle. Au moment d'y faire modestement notre entrée, nous pensons par contraste à ces entrées si magnifiques qui ont eu lieu maintes fois dans les murs de cette ville, au milieu d'une pompe royale. Vous devinez qu'il s'agit de Reims, de la cité qui a vu donner l'onction sainte à Clovis, et où tous les rois de France, hormis deux, depuis le vainqueur de Bouvines, sont venus se faire sacrer. Des trois villes qui pouvaient passer pour les villes royales par excellence, et au moins deux d'entre eDes, pour les villes saintes de l'ancienne monarchie, Reims, Versailles, Saint-Denis, la première seule a su se refaire avec ses propres forces une couronne nouvelle. Elle en est redevable au génie industriel moderne. Utilisant des éléments anciens qui vivaient traditionnellement dans son sein, elle a su développer considérablement sa fabrication depuis le commencement de ce siècle. Elle s'est élevée au rang de grande métropole manufacturière. Cent articles nouveaux ont surgi à la place des vieux articles qui disparaissaient de plus en plus devant les manifestations du goût nouveau et les perfectionnements de la mécanique. L'exposition des manufactures de Reims était si complète qu'elle a pu nous donner une idée très-exacte de la fabrtettion de cette cité qui, en fait d'industries textiles, n'est pm loin d'arriver à 75 ou 80 millions de francs.

II. Filature de la laine; progrès réalisés. — La filature embrasse à Reims la laine peignée et la laine cardée, qui y sont traitées l'une et l'autre avec une rare perfection. Longtemps même, cette ville n'eut pas de rivales pour les fils cardés; elle alimentait presque toutes les fabriques de France. Malgré la concurrence qui lui est faite aujourd'hui par quelques établissements isolés, elle conserve sa vieille renommée ; elle expédie enoore ses

fils cardés à Roubaix , à Sainte-Marie -aux-Mines , à Paris, etc. ; elle en exporte une forte partie en Belgique et même en Angleterre. Toutes les célébrités rémoises de la filature figuraient à l'Exposition : MM. Lucas frères, dont les fils en laine peignée pour les chaînes du mérinos ont une si haute et si juste réputation, et dont l'atelier est le plus ancien qui ait été monté en France pour ce genre de travail; M. Gilbert, qui ne travaille qu'à façon, et qui a su se faire parmi les fabricants de mérinos une si rapide et si forte clientèle; MM. Sentis, père et fils , dont l'exposition variée renferme des fils cardés, des fils peignés mélangés de soie, des fils de couleur, etc. Ce sont ces derniers fabricants qui envoient plus particulièrement leurs articles de l'autre côté de la Manche. Sur cette même ligne on voyait encore les produits du vaste et bel établissement de MM. Croutelle, Rogelet, Gand et Grandjean, à Pont-Givart, près Reims, dont les fils cardés servent à la fabrication de toutes espèces de tissus. Je dois une mention spéciale à MM. Lachapelle et Levarlet pour leurs fils cardés qui sont audessus de toute critique et qui restent fidèles à leur an* cienne renommée. N'oublions pas de nommer aussi M. Villeroinot-Huart, qui est en même temps filateur et constructeur de métiers à filer. Cet industriel a organisé sa filature sur un plan nouveau. Une salle unique située au rez-de-chaussée renferme toutes les machines préparatoires et tous les métiers; on y compte H, 000 broches. J'ai visité un grand nombre de filatures de laine, sur divers points de la France, notamment dans nos départements du nord et en Alsace, je n'en ai trouvé aucune qui fût conçue d'une manière plus simple et qui eût un aspect pjius original.— Sans pouvoir caractériser avec détail le mérite de chacun desautres filateurs rémois, nous

devons au moins citer l'ancienne maison Pradine et 0e, que distingue un esprit remarquablement inventif; les maisons Benoist et O, Walbaum et 0e, Lantein et C16, Harmel frères, Henriot frères, H. Givelet, E. Anceaux, Lepaulle et Gontier, etc.

Ce qu'il est important de faire remarquer, ce sont les progrès généraux réalisés dans le cours de ces dernières années par la filature rémoise. La filature de laine cardée, qui n'a ni augmenté ni diminué sa production depuis l'Exposition de 1849, a vu transformer dans quelques ateliers, notamment chez M. Croutelle et chez H. Pradine, certaines parties de son outillage, par exemple le système des cardes, mais ce sont là des faits isolés ou exceptionnels. L'esprit d'innovation ne s'est pas, à vrai dire, porté de ce côté. La laine cardée se considère comme arrivée au dernier degré de perfection réalisable. Aussi demeure-t-elle immobile, tandis que la laine peignée s'évertue énergiquement à trouver de nouvelles simplifications et des perfectionnements nouveaux. Le peignage mécanique s'est substitué, comme on sait, à peu près entièrement au peignage à la main. Cette substitution s'est accomplie en peu d'années, car, à la fin de 1847, toute la fabrique rémoise semblait avoir renoncé aux machines. Ce sont MM. Pradine et Cic qui rentrèrent les premiers dans l'arène déserte, en apportant diverses modifications à la peigneuse mécanique inventée par M. Collier. Nous avons vu plus haut qu'un appareil conçu sur un autre plan, l'appareil Heilmann qui s'était produit à l'Exposition de 1849, avait exercé une influence bien plus décisive sur le peignage de la laine. Les premières machines de ce nouveau modèle employées à Reims fonctionnèrent dans les ateliers de MM. Lachapelle et Levarlet, en 1850. D'autres filateurs suivirent cet

exemple, M. L. Walbaum ajouta même à la peigneuse Heilmann un frotteur qui donne plus de consistance aux rubans sortant de la machine, et modifia certaines parties de l'appareil. Quelques autres inventions ayant trait aux préparations de la matière avant le peigna ge, et tendant à ménager les filaments dont la laine est composée» sont dues à MM. Sentis et à M. Pierrard-Parpaite. La récente innovation de ce dernier, qui consiste dans un démêloir étireur à mouvement progressif, fonctionnait à l'Exposition sous les yeux du public. M. Givelet a aussi apporté à la peigneuse Heilmann une modification se rapportant à ce qu'on appelle l'arrachage de la laine. Avec ce nouveau procédé, on peut imprimer plus de vitesse à la machine et accroître ainsi la somme des produits journaliers. — Une peigneuse mécanique, d'origine anglaise, fonctionne à Reims, depuis 1853, dans une vaste usine. Cet appareil, déjà éprouvé à Saint* Denis, près de Paris, forme une concurrence pour la machine Heilmann. Seulement, cette dernière se vend à qui veut l'acheter, et tout filateur peut en faire usage dans ses ateliers. Pour profiter de la peigneuse anglaise, au contraire, il faut donner ses laines à peigner à façon dans les établissements mêmes de la compagnie, où le travail s'opère d'ailleurs avec une rapidité extraordinaire. Croirait-on que la peigneuse anglaise prépare en France, par jour, plus de 5,000 kilogrammes de laine dont 3 à 4,000 dans l'usine de Saint-Denis, 1,000 à Reims, et autant dans un troisième établissement, fondé près de Roubaix? Le total annuel monte ainsi à 1,500,000 ou 1,600,000 kilogrammes. Comme un peigneur à la main, laborieux et exercé, a besoin d'être aidé dans les opérations accessoires du peigna ge pour préparer 325 à 350 kilogrammes

par année, le peignage anglais, à lui seul, représente le travail de huit mille à dix mille ouvriers.

On ne nous reprochera pas d'insister sur des faits qui témoignent d'un aussi infatigable esprit de recherche. Une fabrication ne se perfectionne qu'à la condition d'efforts continuels et d'expériences sans cesse renouvelées. Parmi les appareils de création récente, il ne faudrait pas omettre de prendre note du bobinoir à plusieurs mèches distinctes de M. Vigoureux, et d'un modèle de métier à filer, qui a pour but d'éviter l'emploi des cordes en transmettant le mouvement aux broches sur lesquelles s'enroule le fil. Le mouvement se communique au moyen de leviers articulés et d'engrenages ingénieusement combinés. Ces essais relatifs à la filature de la laine peignée et d'autres encore d'un intérêt secondaire attestent assez hautement les progrès de cette branche de l'industrie rémoise. Trente mille broches nouvelles lui ont été affectées depuis cinq à six ans, sur un chiffre total d'environ 90,000 broches. Au sein de ce mouvement, quel trait, parmi ceux que nous avons relevés, semble le plus saillant et le plus significatif? Nul doute que ce ne soit le développement du peignage mécanique. Aucune autre innovation n'est venue, dans ces derniers temps, réagir aussi profondément sur la filature de laine.

III. Tissage. — Dans le tissage de la laine, c'est encore une nouvelle conquête de la mécanique que nous avons vue dominant à l'Exposition tous les mouvements accomplis, tous les résultats obtenus. La machine déjà maîtresse du tissage du coton s'est victorieusement emparée du tissage de la laine. Il n'y a pas plus de dix années, on tenait à peu près pour impossible de tisser mécaniquement cette matière, à cause de la fragilité des fils. Voilà qu'aujourd'hui, nous trouvons le tissage iné-

canique fortement constitué et en progrès. A Reims, il s'est installé dans plusieurs établissements, et l'exposition de six ou sept fabriques est venue nous attester son triomphe par de beaux produits. La maison Croutelle a pris la haute main dans ces applications hardies, où l'ont suivie MM. P radine, Sautret fils, Lantein, L. Henriot fils, Henriot frères, etc. Pourquoi la nécessité de rétablir la filiation de cette industrie nous oblige-t-elle à rappeler qu'un tissage mécanique, monté par M. Croutelle en 1848, avait été incendié dans des heures de stupide entraînement? La bande qui accomplit cet odieux exploit était composée d'un très-petit nombre d'individus sans aveu ; mais la consternation générale lui laissa malheureusement le champ libre. A peine les cendres de l'usine Croutelle étaient-elles refroidies, que déjà la machine à tisser se relevait dans une nouvelle fabrique, sous la direction d'un manufacturier entreprenant, M. Gand, qui avait été également à la tête de l'établissement incendié, et qui doit être regardé, avec M. Croutelle, comme ayant fondé le tissage mécanique dans le pays rémois. La machine à tisser a regagné avec usure le temps perdu. Nous lui voyons produire, à l'heure qu'il est, des flanelles lisses, des flanelles croisées de toutes qualités, des mérinos et divers articles, soit en laine peignée, soit en laine cardée.

Ici, comme dans le domaine de la filature de la laine peignée, règne une incessante activité. Chacun s'applique à découvrir quelque nouveau procédé pour simplifier le travail ou pour le rendre plus solide. Dix brevets d'invention ont été pris dans ces derniers temps en vue de vaincre certaines difficultés préliminaires des opérations du tissage. On a perfectionné la plupart des machines dont remploi précède celui du métier à tisser proprement dit.

L'encollage des fils est une opération préliminaire très importante d'où dépend, en grande partie, le succès du tissage. Aussi les tentatives d'amélioration se tournentelles à l'envi de ce côté. Là, on modifie l'appareil servant à encoller; ici, les procédés mêmes de l'encollage. Tout récemment, M. Gand a pris un brevet pour éviter la ventilation dans les salles où s'encollent les chaînes et où l'air suffirait pour sécher le fil. Un autre procédé a pour but d'empêcher que certaines étoffes, telles que le mérinos, ne rentrent trop au tissage. Ce dernier procédé appartient à la société Pradine et Cie. Que ne pouvonsnous pénétrer dans les fabriques mêmes et suivre en détail la marche de ces mécanismes où se manifeste l'intime union de la science et de l'industrie? Malheureusement cette investigation nous entraînerait beaucoup trop loin. Il nous est du moins permis de conclure, sans la moindre hésitation, que le tissage mécanique de la laine est désormais destiné à s'emparer, dans un court délai, de tous les articles de grande consommation. L'antique cité rémoise pourra revendiquer une bonne part dans l'honneur de ce triomphe remporté par l'industrie moderne. Ainsi, soit dans la filature, soit dans le tissage, la fabrique de Reims n'aura point à se reprocher de s'être allanguie sur la route du travail manufacturier, sur cette route où le moindre temps d'arrêt devientruineux, et laisse prendre à des localités rivales une avance qu'il est ensuite impossible de regagner. Il nous reste à examiner si une égale ardeur apparaît dans la fabrication même, c'est-àdire dans le choix des articles confectionnés, dans la partie artistique de la production manufacturière. Les étalages des fabricants de tissus dont les produits étaient si variés et d'une utilité si courante, nous ont permis de nous rendre compte de l'état des choses à ce dernier

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point de vue. En regard de l'exposition des cités britanniques de Glasgow, de Bradford, de Trowbridgc, de Rochdale, il se rattachait trop d'intérêt à cette partie du tableau pour qu'elle nous trouvât indifférent. Nous avons d'ailleurs eu l'occasion de recueillir sur les lieux mêmes quelques détails concernant les intérêts des ouvriers par rapport au système de la fabrication rémoise et à l'emploi des engins mécaniques. Ces divers détails forment, à nos yeux , l'indispensable complément des appréciations techniques.

IV. Etoffes diverses. — Flanelles, mérinos , tissus de nouveauté. — Concurrences extérieures. — Tandis que dans le peignage et la filature de la laine, la défaite du travail à la main par l'indomptable machine est un fait consommé, la lutte, dans le tissage, en est encore , comme nous venons de le voir, pour ainsi dire à ses débuts; mais, ardente et passionnée, elle grandit chaque jour. L'examen des divers genres d'étoffes fabriquées à Reims nous aidera à saisir les caractères particuliers de cette lutte et ses conséquences immédiates.

L'exposition de ces tissus avait d'abord l'incontestable mérite d'être complète et parfaitement sincère. Les fabricants rémois n'avaient jamais paru en aussi grand nombre à nos expositions antérieures; de plus, ceux qui venaient à ces concours n'avaient jamais présenté des échantillons aussi multipliés de leurs diverses fabrications. Comme tous les produits appartenaient au domaine des articles courants, ils permettaient de déterminer le véritable niveau de l'industrie locale. On n'apercevait point dans les rayons rémois de ces pièces de luxe fabriquées pour l'Exposition seulement et qui ne sont pas destinées à la vente, ou qu'on sacrifie par avance en les cotant au-dessous du prix de revient. Nos grandes manufactures ont depuis

longtemps renoncé, pour la plupart, à ces tours de force que la perspicacité des jurys a plus d'une fois découverts et condamnés. La fabrique de Reims nous est donc apparue sans fausse parure et sans voiles. Est-ce à dire que cette exhibition ne renfermait que des étoffes communes? Non, sans doute; mais en fait de tissus fins, on n'y voyait que les qualités qui sont susceptibles d'entrer dans la consommation. Si quelques fabricants avaient jugé utile de mêler à leur étalage certains articles exceptionnels, ils l'avaient eux-mêmes déclaré, en indiquant quel était leur but. Ainsi, MM. Croutelle et Gand, à côté de la masse de leurs flanelles empruntées à leur fabrication journalière et tissées mécaniquement, avaient placé quelques coupons d'un genre plus recherché que ceux qu'ils confectionnent pour la vente; ils avaient voulu montrer par là jusqu'où peut aller le tissage mécanique, et à quel degré de perfection ils l'ont amené. Rien de plus utile que de tels essais, quand leur caractère se trouve, comme dans l'espèce, nettement précisé. Le public , qui a élé plus d'une fois trompé par des étalages menteurs , et qui tentait inutilement de se procurer, après une Exposition, les objets qu'il y avait remarqués, saura gré de sa franchise à l'industrie rémoise.

La spécialité de celte fabrique consiste dans la confection des tissus de laine pure. Reims est le marché le plus vaste que nous ayons en France pour la laine. La prédilection persévérante des fabricants pour cette matière tient peut-être à cette circonstance. Les étoffes mélangées qui forment l'exploitation principale d'autres cités manufacturières, de l'industrieuse ville de Roubaix, par exemple , où l'on sait si merveilleusement transformer à propos les genres de production, ne s'effectuent à Reims que sur une échelle très-restreinte. Ces tissus, qu'on appelle

tissus légers, par opposition à des étoffes plus consistantes, comme celles de Sedan ou d'Elbeuf , y sont travaillés avec un art qui ne laisse rien à désirer. Ils composent trois grandes divisions : les flanelles, les mérinos, les nouveautés. En nommant d'abord la flanelle, je n'entends pas présenter cet article comme celui qui alimente le plus de transactions. A ce compte-là, il aurait fallu mettre en première ligne le mérinos. La production annuelle de ce dernier tissu dans le rayon industriel de Reims a été évaluée par un manufacturier émineht, M. Bernoville, dans un savant rapport relatif à l'Exposition de Londres, à 21 millions de francs. La flanelle ne dépasse point la moitié de cette somme ; mais comme elle forme l'article traditionnel delà cité rémoise, celui autour duquel les autres sont venus se grouper successivement, elle nous a paru mériter qu'on la nommât la première. L'Exposition nous a montré tous les genres de flanelle, depuis les qualités les plus communes jusqu'aux plus fines. Si j'osais appliquer cette qualification à un article aussi usuel, je dirais que l'exposition des flanelles rémoises était splendide. On n'imaginait pas que cette étoffe fût susceptible de tant de variété. Quoique par sa nature elle ne parle pas beaucoup aux yeux , elle est si bien établie, elle paraît si souple, si douce, elle admet des nuances si diverses , que les curieux mêmes ont fini par la considérer avec plaisir. La vitrine de MM. Croutelle et Cie formait un ensemble des plus remarquables. Je ne dois pas omettre de citer aussi le bel étalage de MM. Lelarge, Auger et Cie. D'autres exposants, MM. Henriot frères, Leclerc-Allart et fils, Leroux-Berthlemot , etc. , etc. , traitent parfaitement ce môme article. Dans le domaine des flanelles fines, c'est-à-dire à partir du prix de 2 francs le mètre, Reims est sans rivale au monde. Ni en France

ni dans aucun pays étranger on ne fabrique, au-dessus de ce chiffre, des étoffes qui soient comparables aux siennes. Quant aux flanelles communes, une certaine concurrence s'est élevée en France même. Ainsi, une de nos cités manufacturières du Midi , Mazamet , dans le Tarn, réussit à placer des flanelles sur certains marchés intérieurs.

A l'étranger, nous voyons l'Angleterre fabriquer des masses énormes de flanelles; mais en général ce sont des flanelles plus ou moins grossières, comme celles qu'on destine aux matelots. La ville de Rochdale, située à trois ou quatre lieues de Manchester, est en possession de cet article. Plusieurs maisons s'en occupent exclusivement. La principale, la maison Kelsall et Bartlemore, figurait en 1855 parmi les exposants anglais. Devant son étalage, on pouvait se rendre compte du genre qu'exploitent nos voisins. Ils l'exploitent, devons-nous ajouter, avec succès, car la production de MM. Kelsall et Bartlemore, à elle seule, arrive, dit-on, à 4 ou 5 millions de francs par année. Le tissage mécanique de la laine est organisé en grand à Rochdale. Une fabrique de Reims, qui ne s'épargne aucun effort pour se tenir au niveau de tous les progrès, a essayé de confectionner des articles à trèsbon marché dans le genre de Rochdale. Nous avons vu ces essais. Le tissu revenait à un prix un peu plus élevé que celui des Anglais; mais remarquez ici la différence du goût public et la force de l'habitude ! Lorsque ces échantillons furent présentés aux marchands de flanelle, ceux-ci les refusèrent tout net, sans se préoccuper de la question de prix, en disant qu'ils ne pourraient placer ce tissu dans la partie même de leur clientèle accoutumée à se contenter des étoffes les plus grossières. Ce ne serait donc que moyennant des modifications diverses

qu'on pourrait espérer de voir cette fabrication spéciale s'acclimater chez nous.

La situation relative de nos fabriques de flanelle et des fabriques anglaises avait été déjà nettement constatée à Hyde-Park en 1851. Dans un rapport adressé à la municipalité et à la chambre de commerce de Reims, M. Maumené, président d'une commission de contremaîtres envoyés à Londres pour étudier l'Exposition, signalait l'avantage des fabricants du Lancashire sous le rapport des prix pour les qualités communes; mais il ajoutait avec raison que les flanelles anglaises n'ont pas la douceur des nôtres dans les mêmes qualités. Les flanelles de Reims les plus ordinaires sont infiniment plus faciles à porter que les flanelles de Rochdale ; elles irritent moins la peau. Aussi nos qualités fines sont-elles fort recherchées par nos voisins. Les négociants anglais ont beaucoup demandé, en 1855, outre nos flanelles blanches, une flanelle d'un genre nouveau dont le palais des Champs-Elysées renfermait de beaux échantillons. Nous voulons parler des flanelles écossaises à grands carreaux. La guerre d'Orient a, pour ainsi dire, donné naissance à celte combinaison ; on ne fabriquait guère auparavant que les flanelles à petits carreaux. Il paraît que les officiers de l'armée anglaise recherchent particulièrement les grands dessins écossais. Toutes les commandes venues d'Angleterre étaient faites en vue de cette destination spéciale.

L'exposition des mérinos rémois n'était pas moins variée que celle des flanelles; elle offrait aux regards le plus curieux assortiment qui ait jamais été composé : mérinos simples destinés à la toilette des femmes, mérinos plus solides à chaîne double servant pour l'habillement des hommes, mérinos de grande largeur employés

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à la confection des châles. C'est à Reims même que le tissu appelé mérinos a été créé. Reims est le berceau de cette l>elle étoffe, qui survit depuis une cinquantaine d'années à tous les caprices de la mode. Le mérinos peut se ressentir par moment de la concurrence de tel ou tel tissu de fantaisie ; qu'il attende quelque temps, et il voit après un jour d'engouement le public délaisser ces tissus pour lui revenir avec un empressement tout nouveau. Les fabricants de mérinos de Reims ont une immense clientèle, répartie entre le dedans et le dehors en proportions à peu près égales. Us savent maintenir, élever même successivement le niveau de leur fabrication. La masse de leurs opérations roule sur les qualités moyennes, c'est-àdire sur les tissus de 2 à 3 fr. le mètre, en écru, sur une largeur de HO centimètres. Il y a telle maison qui s'adonne à la spécialité des tissus du plus bas prix, et telle autre qui n'établit que les étoffes de qualité supérieure. Les grandes largeurs pour châles varient depuis 5 jusqu'à 16 fr. le mètre. On avait à l'Exposition toute facilité pour comparer les mérinos tissés mécaniquement avec les mérinos tissés à la main. Les pièces envoyées par MM. Pradine et Cie et par M. Sautret fils étaient l'œuvre des machines; elles attestent les excellents résultats qu'on peut obtenir à l'aide des procédés mécaniques. Les mérinos figurant dans les vitrines de MM. Dauphinot-Perrard, Caillet-Francillon, Lucas frères, Duchesne-Rogelet, Bouchez-Pottier, Saint-Denis-Petit, Guiot-Dumain, Victor Rogelel, et dans d'autres, avaient été confectionnés par les métiers ordinaires.

Quel est le mérite relatif de l'une ou de l'autre fabrication ? De quel côté se trouvent les tissus les plus parfaits? Nous hésitons à trancher la question, car nous avons entendu des juges également compétents se diviser

à ce sujet. Cette diversité d'opinions laisse deviner que la différence est à peu près imperceptible. Mais fût-il vrai que le mérinos à la main eût encore aujourd'hui un certain avantage sur le mérinos mécanique, n'oublions pas que ce dernier est à ses débuts, et que chaque jour, en lui apportant un nouvel enseignement, doit lui fournir l'occasion d'un nouveau progrès. Quant aux flanelles, MM. Croutelle et Gand déclarent que lorsqu'ils ont en magasin des lots comprenant à la fois des articles tissés à bras et d'autres tissés à la mécanique, ces derniers, à prix égal, sont toujours les premiers enlevés par le commerce. Le meilleur tissage à bras ne saurait donner en effet une fabrication d'ensemble aussi suivie, aussi régulière, aussi semblable à elle-même que le tissage mécanique. Je répète ce que j'ai dit précédemment : pour tous les articles de grande consommation, l'avenir appartient au système des machines. Mais au milieu de cette exposition des produits du travail, dans ces œuvres où les ouvriers ont leur part comme les fabricants ont la leur, il est naturel de se demander, au point de vue du sort des familles laborieuses, si les triomphes du métier à tisser la laine s'effectuent pour le bien ou le mal du grand nombre? Qu'il soit impossible de résister à la mécanique une fois qu'elle s'installe dans une spécialité , c'est évident ; les faits accomplis chez nous depuis le commencement de ce siècle, et ceux qui s'opèrent journellement au dehors ne permettent pas d'élever le moindre doute sur l'invincible puissance d'une pareille évolution. On n'en éprouve pas moins le besoin de savoir quel est ici le véritable intérêt des tisserands de Reims.

On vient de voir à quel point en sont les machines; on sait qu'elles s'attaquent aux flanelles et aux mérinos. Le

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nombre des nouveaux métiers s'élevait, en 1855, à 380 environ, et ce nombre équivaut, en tenant compte de la différence des matières et du travail, à 2,500 ou 2,800 métiers à tisser le coton. La maison Croutelle , pour sa part , compte 200 métiers, qui produisent des étoffes pour une somme d'à peu près deux millions et demi de francs par année. On peut donc fixer, par approximation, la production totale des machines établies à Reims à quatre ou cinq millions. Assez faible en lui-môme, un tel chiffre semble énorme quand on songe aux difficultés inhérentes à toute innovation, surtout à une innovation qui avait à vaincre tant de routine, tant de mauvais vouloir, et à triompher de l'impression défavorable qu'avaient laissée de nombreux et inutiles essais antérieurs.

V. Les ouvriers tisserands. — Sachons maintenant si, en se substituant au tissage à bras, de même que la filature et le peignage mécaniques s'étaient substitués à la filature et au peignage à la main, le tissage mécanique vient atteindre une catégorie d'ouvriers placés dans des conditions satisfaisantes. J'ai visité les tisserands de Reims dans leurs demeures à des époques diverses; je les ai vus, soit quand une grande activité régnait dans la fabrique, soit quand le défaut d'ouvrage laissait les métiers immobiles. La situation des familles ouvrières est, dans tous les temps, des plus précaires. Les tisserands sont au nombre des individus qui gagnent le moins. Ils se partagent en trois catégories : ceux qui confectionnent les principaux articles de nouveauté et manient le métier Jacquard ; ceux qui tissent les articles de petite nouveauté au moyen des métiers à la marche; enfin ceux qui fabriquent toutes les étoffes unies de Reims, les flanelles, les mérinos, les napolitaines, etc. Les premiers sont extrêmement peu nombreux, car la masse de

la production porte sur les articles unis; seuls, néanmoins, ils reçoivent un salaire un peu convenable, et qu'on peut évaluer à 2 fr. 50 par jour. La rétribution des tisserands de la seconde catégorie n'est guère que de 1 fr. 40 à 1 fr, 60. Quant à la masse de la population laborieuse appartenant à la troisième classe, son gain reste inférieur à 1 fr. par jour. Les fluctuations incessantes qu'éprouvent les salaires empêchent les familles ouvrières de pouvoir compter sur rien. Une incertitude perpétuelle, des élans soudains suivis d'un accablement non moins inopiné, étouffent dans son germe l'esprit de prévoyance. Comment demander à un homme de régler et d'arranger sa vie, s'il ne possède pas la moindre sécurité pour son travail du lendemain?

Il est donc permis de l'affirmer : le métier mécanique ne vient pas troubler à Reims un élat qu'on doive désirer de maintenir. Ajoutons que l'éparpillement du lissage à bras est singulièrement propice à ces luttes auxquelles les fabricants ont été quelquefois entraînés, à celfes qu'on ne soutient que par des réductions successives opérées sur les salaires. Autant l'abaissement du prix de revient résultant de simplifications sdans le travail mérite d'être cité comme formant un titre d'honneur pour une manufacture, autant cet abaissement, quand il est dû à la réduction des salaires, doit être généralement réprouvé.

Les machines ont cet avantage de poser une digue à ces oscillations fâcheuses, et défaire obstacle à ces luttes déplorables. Voyez les fileurs : si nous nous reportons à une cinquantaine d'années en arrière, à l'époque, par exemple, de l'exposition de 1806, nous voyons à Reims et autour de Reims une armée de fileurs à la main, qu'on appelait, je ne sais pourquoi, des houssards. Exposés à de pénibles et fréquents chômages, ces gens gagnaient à

peine 50 centimes par jour. Dans les filatures mécaniques de Reims, les ouvriers reçoivent aujourd'hui 3, 4 ou 5 francs, et les chômages, toujours ruineux pour le chef d'une grande usine , à cause du capital engagé dans l'exploitation, sont extrêmement rares. La rétribution du travail ne varie guère non plus dans les ateliers mécaniques. Dira-t-on qu'en revanche l'introduction des machines dans l'industrie de la laine a fait fléchir depuis cinquante ans le nombre des ouvriers employés? Quand cette assertion serait fondée, je ne crois pas qu'il fallût regretter l'état des houssards; il serait difficile de concevoir pour les enfants de ces derniers une situation plus misérable que celle de leurs pères. Mais la vérité la mieux établie, la plus incontestable, c'est que le nombre des ouvriers occupés par le travail manufacturier de la laine a plus que doublé depuis l'introduction des machines. H en faudrait davantage, ajoutera-t-on peut-être, si nous n'avions pas d'appareils mécaniques! D'accord, si on supposait la même quantité de produits ; si on supposait que la consommation ne diminuât point par suite d'une inévitable élévation des prix, tant de bras, en effet, deviendraient nécessaires, qu'on ne saurait plus où les prendre.

Des estimations très-diverses se heurtent dans la statistique des ouvriers employés, en France, au travail de la laine. J'ai entendu prononcer le chiffre de quinze cent mille, qui esta coup sûr fort exagéré. D'après les données recueillies à des sources différentes, ce chiffre ne me paraît pas pouvoir être fixé à plus de huit cent mille. Encore devons-nous faire observer que des autorités très-graves le repoussent comme excessif. Supprimez les machines, et la fabrication des seules étoffes de laine réclamerait quatre ou cinq millions d'hommes. Où les trouverait-on? Si l'on enlevait en même temps les appareils à vapeur des

autres ateliers industriels, on aboutirait à cette conséquence, qu'il faudrait attacher aux fabriques toute la population française apte au travail, pour obtenir une production à peine équivalente à la production actuelle. Loin de nous la pensée de prétendre que le tissage mécanique de la laine ne doive inquiéter aucune situation individuelle. Nous n'envisageons ici que les effets généraux de la substitution commencée. Comme toujours, la transition sera plus ou moins pénible ; elle réclamera des adoucissements qu'on ne saurait trop prodiguer : mais ce n'est pas sur les tisserands de la ville de Reims qu'en retombera le poids le plus lourd; il se trouve autour d'eux divers ateliers pour les recueillir. Les ouvriers des campagnes pourront malheureusement en souffrir davantage. Les perfectionnements de ce genre sont même destinés à profiter très-vite aux ouvriers rémois. Le paysan qui mêle à la culture delà terre un certain travail industriel, peut, durant les inutiles journées de l'hiver, prendre de l'ouvrage à tout prix; si faible que soit son gain, il le considère comme une addition inespérée à son revenu annuel. Le métier mécanique vient limiter singulièrement la concurrence redoutable que rencontrent ainsi, dans un rayon très-étendu, les tisserands de la ville. De même que le métier à filer, il tend, en outre, à régulariser pour tout le monde le taux des salaires. En dernière analyse, on peut donc applaudir au succès du nouveau mode de fabrication, du moins quant à ses conséquences définitives, aussi bien au point de vue du sort des ouvriers qu'au point de vue de l'économie industrielle proprement dite.

VI. Nouveau mode d'impression en relief. — Un mode d'impression nouvellement effectué par un fabricant de Reims, M. Vigoureux, mérite d'être signalé. Tout en pouvant être utilisée pour toutes sortes de tissus.

cette invention se rattache spécialement par les essais tentés jusqu'à ce jour au groupe des étoffes rémoises. Il ne s'agit plus de la fabrication du tissu même, mais d'une opération accessoire à laquelle on soumet le tissu après la fabrication. Cette opération a pour objet le gaufrage ou l'impression en relief. Je n'entends pas dire que l'idée de gaufrer les étoffes soit en elle-même une idée nouvelle, rien n'a été plus commun au contraire que les étoffes gaufrées; seulement, jusqu'à ce jour les dessins en relief n'avaient jamais été solides. Ils disparaissaient même avec une si grande facilité qu'on avait fini par renoncer à peu près aux préparations de ce genre. M. Vigoureux semble avoir trouvé le moyen de fixer les empreintes d'une manière inaltérable.

Ses procédés, dont il est curieux de relater les traits principaux, sont des plus simples. L'opération s'effectue au moyen de la vapeur. Les tissus sont placés entre deux plaques ou cartons découpés suivant les dessins qu'on veut obtenir. Les découpures peuvent varier à l'infini. La vapeur arrive par l'une des plaques et force l'étoffe à s'étendre; elle la rend plus souple en l'humectant. Il suffit ensuite de soumettre les tissus à l'action d'une puissante presse mécanique. La pression, pour être complètement satisfaisante, doit être très-considérable. Une force de 15,000 à 16,000 kilogrammes a été reconnue insuffisante. La pression fait entrer l'étoffe dans les trous figurant les dessins, et grâce à l'assouplissement préalable produit par la vapeur, le tissu reçoit une empreinte ineffaçable. Comme l'invention est très-récente, il n'avait pas été possible d'exécuter les essais envoyés à l'Exposition universelle avec les nouvelles machines destinées à opérer toute la pression nécessaire. Ces nouveaux engins n'avaient pas été prêts

assez tôt. Les produits soumis au jugement du public en 1855 ne sauraient donc être considérés comme le dernier mot de ce nouveau système de gaufrage, puisqu'ils sont dus à l'emploi d'outils imparfaits. Ils permettaient déjà néanmoins d'établir certains principes appelés peut-être à apporter de notables modifications dans la fabrication des tissus.

Ainsi les reliefs formés sur des étoffes écrues résistent à l'action de la teinture; placés pendant quatre heures dans une chaudière bouillante, ils en sont sortis intacts. Après le gaufrage, l'étoffe peut encore être imprimée par les moyens ordinaires, sans que cette impression fasse disparaître les empreintes. Les échantillons que nous avons vus font même ressortir un effet très-singulier de cette dernière opération. Lorsque Ton recouvre d'une impression une étoffe déjà soumise au gaufrage, un coup de planche d'une seule couleur apparaît sur cette étoffe en deux nuances dissemblables. Le relief prend une teinte plus foncée que le fond. On peut dire que la vapeur amassée dans le creux du dessin, en dilatant davantage l'étoffe en cet endroit, lui a communiqué une puissance d'absorption beaucoup plus forte. De même, si, au lieu de prendre un tissu écru, on soumet au gaufrage un tissu teint avant l'opération, on obtient encore par la pression à la vapeur des nuances également différentes. Supposons un tissu marron uni, qu'il s'agit de parsemer de pois au moyen du gaufrage. Le fond gardera sa teinte primitive, mais les pois seront d'un ton infiniment plus foncé, touchant au brun. On se demande s'il serait possible d'employer des vapeurs colorantes, et de suppléer ainsi jusqu'à un certain point par l'impression en relief à l'impression ordinaire sur étoffe. Cette question n'est pas résolue par le mode

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de M. Vigoureux; mais des essais se poursuivent dans ce sens. On saura bientôt si Ton ne pourrait pas obtenir par l'action de causes scientifiquement combinées des résultats analogues à ceux que le gaufrage a donnés accidentellement pour la coloration des tissus. Nous ne craignons pas de trop nous avancer en disant qu'il doit être possible d'imprégner les tissus écrus de certains mordants au moyen de la vapeur, de manière à faire saillir à la teinture après le gaufrage des nuances très-variées. L'innovation réalisée par M. Vigoureux peut donc être grosse de conséquences. Nous avons cru devoir insister sur ces principes élémentaires, précisément à cause de l'inconnu qui s'y trouve encore mêlé, et que des expériences plus étendues peuvent en dégager d'un moment à l'autre.

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