CHAPITRE II
Esprit Industriel à Reims et à Itoubaix. — Le goût dans les lainages de fantaisie.
Il est curieux de voir combien les goûts et les aptitudes peuvent varier entre des localités industrielles presque voisines les unes des autres, et d'ailleurs vouées à des travaux analogues! Ainsi la différence enlre Reims et Roubaix est profonde. Reims se ressent toujours, même dans la partie la plus essentiellement mobile de sa fabrication, dans les articles de fantaisie, de son caractère historique. Ville de traditions, elle tient aux habitudes prises. Elle ne se meut qu'avec une circonspection extrême, et comme en hésitant devant toute expérimen-
talion nouvelle. Là, chacun n'use guère que de son propre capital pour produire, en s'abs tenant d'invoquer, du moins sur une large échelle, soit le secours du crédit, soit l'aide de l'association. Beaucoup de sagesse, peu d'élan, une ambition restreinte qui répugne aux grandes entreprises dès qu'elles semblent un peu hasardeuses, voilà les traits les plus généraux qui distinguent la fabrique de Reims dans toute la suite de son développement industriel. A Roubaix, autres inclinations, et par conséquent ajitre tableau. Cette ville, qui n'occupe pas comme Reims des pages brillantes dans le livre du passé, cette ville dont la fortune, née d'hier, a grandi sous nos yeux, se fait remarquer par l'ardeur soutenue de son esprit d'innovation en fait d'industrie. Elle a déjà transformé deux ou trois fois sa fabrication ; mais, tout en étant essentiellement mobile, elle sait ne changer qu'à propos. Circonstance singulière ! ses progrès les plus saillants ont été effectués à la suite des crises mêmes qui semblaient devoir l'accabler. Plus d'une fois, quand le goût public s'éloignait d'un article alimentant ses métiers, on a pu croire que le travail allait lui manquer et que sa population serait réduite à l'inaction et à la misère; mais les fabricants, avec la facilité la plus intelligente, se tournaient immédiatement d'un autre côté. Imprimant à leurs efforts un cours inattendu, ils créaient un nouveau genre et s'ouvraient ainsi une nouvelle arène. Il n'y a guère d'autre fabrique en France où le sens industriel soit aussi exercé et aussi hardi, et sache aussi bien s'accommoder aux caprices de la mode.
Roubaix n'est entrée dans le mouvement de l'industrie moderne que depuis environ quarante amiées. A dire vrai, elle y marquait à peine avant 1830. Elle possédait au dernier siècle quelques fabriques d'étoffes de laine
qui n'avaient pas jeté un bien vif éclat. Renouant sous l'Empire une tradition interrompue par la révolution, elle avait substitué au travail de la laine celui du coton. Voilà qu'après 1830 elle s'éloigne de cette matière qui remplissait ses ateliers naissants, et pose dans l'industrie des laines, régénérée par les premiers triomphes de la mécanique, le point de départ d'une fortune inespérée. A l'imitation de l'Angleterre, elle entreprend la fabrication des stuffs, puis celle d'autres articles unis. Elle aborde plus tard le domaine des tissus de fantaisie, et s'y distingue par l'extrême variété de ses étoffes pour robes, pour gilets, pour meubles, etc. Les tissus mélangés de laine et de soie formaient en 4855, l'élément caractéristique de son active fabrication. La marche de l'industrie roubaisienne dans la carrière où elle est'entrée il y a vingtcinq ans a été des plus rapides; à ce point qu'un jifge dont personne ne récusera la haute compétence, M. Mimerel (de Roubaix) a pu dire, dans le rapport du jury sur l'Exposition de 1844, qu'en moins de quatorze ans la production de cette ville avait quadruplé! A l'heure qu'il est, le mouvement annuel de ses affaires sur l'ensemble des matières textiles n'y est pas loin de 70 millions de francs.
Quelle a été la cause de l'accroissement de cette fabrique? Comment s'expliquer un succès aussi éclatant et aussi prompt, surtout quand on songe que cette ville, éloignée de toute rivière et privée de sources, a été obligée de distribuer l'eau d'une main avare à ses machines à vapeur, et qu'elle attend encore aujourd'hui, avec une vive impatience, l'achèvement du canal de la Deule à l'Escaut, qui doit suppléer à ses puisards desséchés? Roubaix sut dès le principe s'inspirer de l'esprit du temps. Elle tacha de faire sa place au soleil en s'adrèssant à la
grande consommation. Son genre consista, si je puis m'exprimer ainsi, à désenrichir les tissus riches, c'est-àdire à produire jusqu'à un certain point l'effet des étoffes de soie avec des tissus d'un prix infiniment moindre. De cette façon, Roubaix a mis le luxe ou plutôt une certaine élégance et un certain comfort à la portée de toutes les bourses. Elle s'adressait non-seulement aux classes moyennes, mais encore, pour beaucoup d'articles, à cette grande masse de la population qu'ont de plus en plus en perspective les grandes transformations industrielles. Roubaix reste fidèle à cet esprit devenu déjà traditionnel dans son sein. Ne croyez pas que le mélange de la laine et de la soie, qui marque le faite de sa fabrication actuelle, constitue une limite pour la production des articles à bon marché. Non ; Roubaix sait encore les réduire en s'imitant elle-même. Certains fabricants diminuent la quantité de soie, ajoutent une chaîne ou une trame en coton à une trame ou à une chaîne en laine, et confectionnent ainsi des étoffes qui n'aspirent point sans doute à égaler les tissus de soie et de laine, mais qui conservent encore, avec un aspect agréable, des qualités solides.
Les points de ressemblance et les contrastes existant entre les industries de Reims et de Roubaix frappaient vivement à l'Exposition. Les deux cités, la cité champenoise et la cité flamande, possèdent d'abord un fonds commun, composé de certaines étoffes unies en laine pure. Tandis que la première a, comme vous savez, ses flanelles et ses mérinos, la seconde a des satins de Chine, des stuffs, des alpagas, etc. Ici déjà le travail diffère; mais combien les différences deviennent plus sensibles dans le domaine de la fantaisie ! Vous ne trouvez chez les fabricants rémois, à peu d'exceptions près, que la nouveauté de laine pure. Les mélanges si variés de Roubaix exigent
plus d'art, plus d'invention, et surtout plus de hardiesse, car il faut savoir à tout moment risquer des essais et hasarder la fabrication d'échantillons coûteux. Reims n'a pas toujours eu à se féliciter des entreprises deRoubaix, car elle s'est vu déposséder presque entièrement de certains articles par son heureuse rivale. Est-il à craindre, cependant, que cette dépossession ne se répète et ne s'étende? Est-il à craindre que la fabrique rémoise ne soit condamnée à laisser émigrer l'un après l'autre vers la Flandre les éléments de travail existant dans ses murs, et surtout ceux qui tiennent à la nouveauté? En face de telles questions, il ne s'agit plus seulement d'une comparaison entre des ouvrages analogues, comparaison qui a d'ailleurs son utilité et son charme ; il y va de l'existence de nombreuses familles; il s'agit de la besogne de 50,000 à 60,000 ouvriers. Il faut voir si les genres qu'exploite Reims ne sont pas pour la plupart assez inhérents au sol pour n'avoir point à redouter de ces empiétements qui portent à un district manufacturier des coups mortels. Il faut rechercher si l'examen des produits rémois ne fournit pas des enseignements utiles sur les moyens à l'aide desquels on pourrait se prémunir contre de funestes éventualités.
Examinons, à ce point de vue, les tissus de fantaisie des deux fabriques. C'est, d'ailleurs, de ce côté que l'avenir est le plus mystérieux; c'est là que peuvent le mieux s'exercer l'influence de l'esprit d'innovation et les incessantes fluctuations du goût public. Le domaine de la nouveauté se compose à Reims des châles de laine dits tartans, des étoffes pour robes, des gilets et des pantalons. Quelle sécurité ces divers articles offrent-ils au travail? Il convient de faire observer tout de suite que les maisons de fabrique ne se restreignent pas à une seule de
ces spécialités; elles en embrassent toujours plusieurs, et parfois elles les réunissent toutes. Entre ces divers articles, les châles tartans frappaient à l'Exposition par leur nombre. On en voyait là de toutes grandeurs et de toutes qualités; je n'ajouterai pas de toutes couleurs, car, malgré leurs dessins variés, ces échantillons n'emploient guère que deux teintes : le gris et le noir. Reims a son excuse d'avoir si largement et si exclusivementuséde ces nuances, dans la faveur extraordinaire que le public accorde depuis quelque temps à cette combinaison. Vous ne sauriez croire avec quel empressement les grandes maisons de commerce demandent ces châles. Les ordres pleuvent sur les manufacturiers qui n'y peuvent suffire. Aussi, tous se sont-ils précipités vers cette mine abondante. Il ne nous parait pas douteux , cependant, que la mode ne délaisse bien vite un système de nuances monotone et assez ingrat en lui-même. On remarquait d'ailleurs quelques châles fort artistement établis , avec des couleurs plus attrayantes, dans les vitrines de MM. Benoist-Malot et Walbaum, et de MM. Machet-Marotte et Paroissien. Ces beaux tissus ne le cèdent , sous aucun rapport, aux produits similaires, d'ailleurs justement célèbres, de la cité de Glasgow, en Ecosse. De telles applications nous semblent appelées à prendre un vaste essor. On s'arrêtait avec plaisir devant les châles de MM. Losseau-Leblanc, Massé frères et Petit fils. Les dessins ne manquaient ici ni de bon goût ni d'élégance. Pour les qualités plus ordinaires, je cite MM. Vellard aîné, Viéville et Cio, H. Givelet et Cie, qui produisent des masses considérables de tartans destinés soit à la consommation intérieure , soit à l'exportation.
En somme, le châle de laine est un des meilleurs articles de la nouveauté rémoise. Pour peu que les fabri-
cants ne s'attachent pas trop à des genres épuisés , pour peu qu'ils se tiennent attentifs aux évolutions du goût public, ils ont là une source de travail que Fart admirable avec lequel on traite la laine dans leur pays nous semble placer à l'abri de toute usurpation.
Quant aux articles pour robes , les deux maisons que j'ai nommées les premières dans l'industrie des châles sont celles qui ont offert cette seconde branche de la nouveauté de Reims sous son plus beau jour. Les mérinos écossais, les flanelles écossaises dites drap-manteau, faisaient, en général, les frais de toutes les exhibitions. Nous devons dire que nos mérinos écossais, dont la production s'est fort accrue, sont d'une excellente fabrication : ils font concurrence, sur les marchés du dehors , à ceux de la Saxe , qui , comme les tartans de Glasgow, jouissent d'une grande renommée auprès des consommateurs. En regrettant de ne pouvoir citer les noms de tous les fabricants d'étoffes pour robes , je veux du moins mentionner, outre MM. Benoist-Malot et Walbaum et MM. Machet- Marotte et Paroissien, MM. Philippot, Massé frères, Henriot frères, Lantein et Cîe, Desteuque et Bouchez, et Losseau-Leblanc. On peut appliquer à ces étoffes l'observation que nous présentions tout à l'heure à propos des châles, mais en y mettant certaines restrictions. Reims ne court pas le danger d'être dépossédée de ces articles , en ce sens que telle ou telle autre localité puisse les confectionner mieux qu'elle. Son personnelest très-habile, et le travail repose ainsi sur la plus solide des bases. Le danger consiste à voir le public donner la préférence à des tissus d'un autre genre. Si les fabricants rémois veulent s'en tenir aux étoffes de laine pure, ils doivent s'efforcer de joindre la variété des dispositions au mérite très-réel de leur fabrication. C'est le seul
moyen de disputer victorieusement au moins une partie du terrain aux articles mélangés dans le genre de ceux de la cité roubaisienne.
On ne saurait trop prendre garde à ce qu'il n'arrive ici un changement, sinon semblable , au moins analogue à celui qu'ont éprouvé les articles pour gilets, La fabrique de Reims était, il y a une vingtaine d'années, notre plus importante fabrique de gilets. Cette industrie , pour les tissus de haute nouveauté, a passé presque complètement en d'autres mains ; nous la verrons tout à l'heure briller du plus vif éclat à Roubaix. Parmi les fabricants de Reims, on n'en compte plus qu'un seul qui fasse encore des gilets de haute fantaisie, c'est M. Ch. Patriau. Il les établit, disons-le, avec une rare perfection, et le jury de Londres, en 1851, signalait son excellent goût; mais la fabrication de ce manufacturier, qui traite aussi les autres articles de nouveauté , n'en reste pas moins une exception. M. Patriau est surtout renommé pour une industrie qu'il a complètement régénérée, et on pourrait dire créée chez nous, celle des piqués blancs unis et façonnés et des piqués de couleur. Quoique cet article tranche un peu avec la spécialité rémoise , on n'aurait qu'une idée incomplète des éléments rassemblés dans ce grand centre manufacturier, si on ne jetait pas un regard sur les piqués de coton.
U convient de rappeler ici un fait constaté par les rap- • ports de nos jurys nationaux. La fabrication à laquelle M. Patriau se livre est arrivée à une telle perfection , qu'elle égale la finesse des piqués anglais et que pour les façonnés elle leur est supérieure par le goût. Aussi, le piqué anglais, jadis en possession de la faveur exclusive des consommateurs français, a-t-il presque complélement cédé la place à nos propres tissus. Le nom , il est
vrai , demeure encore, mais ce sont nos belles qualités qu'on vend journellement chez les tailleurs, sous l'appellation de piqué anglais. M. Patriau n'est plus seul en France à exploiter cette industrie. Il a des concurrents àRoubaix même et ailleurs; mais, grâce à lui, Reims continue à marcher en première ligne dans cette fabrication, aussi bien pour les piqués blancs que pour les piqués de fantaisie. Eh bien! cette industrie que d'autres villes se sont appropriée est restée à Reims dans les mains du fabricant qui l'y avait introduite. On s'explique ce fait par la préférence déjà signalée que les fabricants rémois accordent à la laine. On se l'explique encore par une circonstance inhérente au travail même du piqué, circonstance que nous mentionnons avec plaisir, parce qu'elle nous permet de porter nos regards sur les ouvriers qui fabriquent cette étoffe. La fabrication du piqué de coton exige beaucoup plus d'habileté de la part des ouvriers que la confection de la plupart des tissus de laine. Il n'est pas aussi facile d'y former des apprentis. Pour les piqués fins , le tisserand doit pouvoir déployer une grande force afin de serrer les fils. En outre, comme le grain est très-ténu, une excellente vue est indispensable. Cette profession forme une sorte d'échelle que le jeune ouvrier monte à mesure qu'il se développe; mais, d'ordinaire, il ne reste pas au sommet durant de bien longues années. Aussitôt que sa force et sa vue s'affaiblissent, il laisse échapper les tissus les plus délicats , et son salaire diminue en même temps que la délicatesse de son travail. Obligé d'avoir dans cette industrie un personnel expérimenté et qu'il ne peut dès lors accroître subitement, un manufacturier n'est pas toujours le mattre de suivre le développement des commandes. Il ne dépend point de lui d'augmenter tout d'un coup sa production.
Il est à regretter que la fabrique de Reims n'ait pas cherché à s'agrandir de ce côté et qu'elle se contente, en fait de gilets, de tissus très-communs, comme le duvet de laine sur chaîne en coton, 11 serait moins difficile de développer la fabrication des piqués que de ravir aujourd'hui à Roubaix la conquête effectuée dans le cercle des gilets de fantaisie en laine et en cachemire. Toutefois, Reims paraît peu disposée, ce nous semble, à donner de l'extension aux tissus pour gilets; elle est moins éloignée des articles pour pantalons d'hiver et d'été. Quoique ce genre soit encore circonscrit chez elle dans des limites assez restreintes, plusieurs maisons en ont entrepris la fabrication avec succès. Comme ces diverses étoffes sont en pure laine, elles rentrent à merveille dans la spécialité de la cité champenoise. On doit désirer de voir, dans leur propre intérêt et dans celui du travail local, les fabricants exploiter de plus en plus une veine vraiment féconde.
Les remarques que l'Exposition nous a permis de recueillir témoignent, en définitive, que, malgré ses côtés faibles, le domaine de l'industrie rémoise repose sur des bases solides. Il renferme des éléments que les aptitudes traditionnelles de la fabrique ne laisseront point échapper. Toutefois, il ne suffirait pas ici de se tenir sur la défensive. On perdrait du terrain même sans reculer, par le seul fait qu'on laisserait avancer les autres.
L'industrie, comme presque toutes les carrières ouvertes à l'activité de l'homme, se compose, pour ainsi dire, de deux mondes, le monde du connu et le monde de l'inconnu. On s'élance dans le second par les découvertes, parles applications nouvelles. On n'est vraiment invincible qu'à la condition de savoir embrasser la double perspective de cette scène immense. J'en ai dit assez,
surtout en parlant de la filature et du tissage mécaniques, pour montrer que la fabrique de Reims n'est pas déshéritée de l'esprit d'invention. Elle a, au contraire, procédé à de nombreuses recherches dans le champ où elle se renferme, et elle y a procédé plus d'une fois avec un véritable bonheur. Nous pouvons donc nous éloigner maintenant de ses ateliers, pleinement rassuré sur son avenir. Quant à certains caractères qui nous semblent manquer à quelques-uns de ses produits, nous allons trouver une occasion toute naturelle de les apprécier en les voyant se faire jour dans les articles roubaisiens, dont les ravissantes fantaisies séduisent bien des regards et flattent bien des caprices.