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CHAPITRE III

Le travail de la laine dans la Flandre. — Roubaix et la laine mélangée. — Tourcoing. — Le Catcau-Cambréslt*.

La cité flamande de Roubaix se distingue, comme nous l'avons vu, par un esprit industriel très-vif, très-hardi, et surtout très-habile à se retourner au milieu des vicissitudes les plus inopinées et les plus complexes. Nous avons maintenant à interroger cet esprit dans ses œuvres.

Les fantaisies de Roubaix sont remarquables par un brillant qui séduit tout d'abord les regards. Nulle part rien de heurté ni de criard. Les diverses matières, la laine, la soie, le coton, le fil, sont en outre associées les unes aux autres avec un art merveilleux. La variété et le bon goût des dessins forment un autre trait caractéristique des étoffes roubaisiennes. .11 est bien rare qu'on

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y cherche l'effet dans la bizarrerie des dispositions.

La fabrication des étoffes de fantaisie était magnifiquement représentée dans les étalages de Roubaix à l'Exposition. On retrouvait là quelques noms consacrés par d'éclatants succès dans nos concours nationaux, et quelques autres qui, avec moins d'illustration acquise, se sont mis tout d'un coup eu relief. Les vitrines où l'on pouvait le mieux se rendre compte de la haute nouveauté dans cette fabrique, en fait d'étoffes pour robes, étaient celles de MM. Ternynck frères, Bulteau frères et Cordonnier. Il serait difficile d'imaginer des tissus mélangés d'une élégance plus irréprochable, d'un goût plus coquet que ceux de MM. Bulteau. Leur exhibition, qui participait du genre des produits parisiens, a rallié tous les suffrages. L'habileté technique de M. Cordonnier, le goût sévère et pur de sa fabrication sont au-dessus de tout éloge. Quant à MM. Ternynck, qui avaient commencé leur carrière par la fabrication des coutils, ils sont devenus une des gloires industrielles de Roubaix. Tous leurs articles sont au niveau de leur renommée, acquise par le travail et toujours honorablement soutenue. La liste serait longue si je devais désigner ici nominalement tous les fabricants de tissus pour robes dont l'exposition se rattachait à la branche si riche et si variée de la fantaisie. Je me reprocherais cependant de ne pas nommer MM. Roussel-Dazin, Pin-Bayart, Florimond Wattel, et pour leurs travaux antérieurs et pour leurs succès actuels.

Dans un genre moins riche, dans la catégorie des tissus où la soie est moins abondante, où le coton s'associe largement à la laine , on trouve à Roubaix des fabriques spéciales dont la production est fort étendue. La limite est, d'ailleurs, très- variable entre les deux genres, chaque manufacturier étendant son exploitation dans un sens ou

dans un autre, suivant les circonstances. En fait de tissus unis, la ruche manufacturière de Roubaix compte quelques maisons éminentes, très-connues dans le commerce, qui figurent sur le premier plan dans l'industrie du nord de la France. MM. Delattre, dont la fabrication s'est étendue depuis peu de temps aux étoffes de haute nouveauté, ont une réputation fondée sur une tradition déjà longue d'efforts soutenus et heureux. Par son esprit inventif et entreprenant, M. Delattre père a grandement figuré dans le développement industriel de Roubaix. MM. Delfosse frères, César Screpel, Dillies frères, Aug. Lepoutre, etc., s'attaquent aussi plus ou moins exclusivement à la spécialité des étoffes unies et façonnées. Ils avaient déroulé en 1855 des flots de satins de Chine, de stuffs, d'orléans, etc., témoignant d'une fabrication très-féconde en ressources. Il n'est aucune division de la fabrique roubaisienne dans laquelle se déploie plus d'activité, où s'exercent plus de recherches que dans les étoffes de fantaisie pour gilets, si victorieusement enlevées à la manufacture rémoise. Trois maisons dominent dans ce genre. La rivalité qui règne naturellement entre elles est une raison même d'incessants efforts de la part de chacune pour conserver son rang. La maison Lefebvre-Ducatteau a obtenu deux fois la médaille d'or en 1844 et en 1840, et elle reste fidèle à son passé en progressant toujours. Une observation analogue peut être appliquée à la maison Julien Lagache, dont les travaux ont été récompensés aussi par une médaille d'or à notre dernière Exposition nationale. Le troisième fabricant de gilets, M. Heyndrickx-Dormeuil, n'a pas derrière lui une tradition consacrée par de pareils témoignages ; mais ses articles plaisent par des teintes vigoureuses et douces qui, malgré certains des* sins hasardés, attestent une fabrication habile et sage.

Les étoffes pour meubles étaient représentées par MM. Leroux-Delcroix et Harinkouck et Cie, et aussi par M. Mazure-Mazure, qui fabrique le damas et les tissus unis en écru pour les impressions de meubles. Quant à la dernière branche de l'industrie locale , celle des articles pour pantalons et paletots, en fil, en coton, en laine mélangée, cette partie ne portait pas avec elle le signe qui aurait certainement offert le plus d'intérêt dans de pareils articles : l'indication des prix. Si cette fabrication mérite en effet d'être signalée, c'est à cause du bon marché de ses produits. La grande consommation est le but que poursuivent ici les manufacturiers, et certes, grâce à l'extension qu'ont reçue les fabriques de ce genre, les habitants de nos campagnes et les ouvriers de nos villes ont un vêtement convenable qui leur coûte infiniment moins cher que ne leur coûtait leur habillement il y a une trentaine d'années, et qui est cent fois préférable.

Une exposition de tissus n'a pas toujours cet attrait particulier qui s'attache aux produits considérés en euxmêmes. L'intérêt y découle d'une source particulière; il se manifeste quand on songe à tant de milliers d'individus que ces industries font vivre, et à la masse de ceux dont elles rendent la vie plus facile et le sort plus heureux. Reims et Roubaix sont, de toutes les fabriques vouées au travail de la laine, celles qui concourent à l'habillement du plus grand nombre de personnes. L'une et l'autre de ces villes, mais Roubaix surtout, ont plus spécialement en vue la toilette des femmes; je devrais dire le vêtement et la parure, car si je voulais nuancer, en un seul mot, le genre de fabrication des deux cités, je dirais que l'une habille et que l'autre pare. Otez à cette distinction un sens trop exclusif, et vous aurez une défini-

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tion assez exacte du travail de la laine sur ces deux points de notre territoire. L'une et l'autre de ces fabriques tiennent enrégimentées à leur service des masses de cinquante à soixante mille ouvriers et peut-être plus encore. En général» ceux qui façonnent les articles de Roubaix sont dans une situation préférable à celle des tisserands de Reims. La raison en est évidente : la cité flamande produit une plus forte quantité de tissus richement façonnés pour lesquels la main-d'œuvre est plus chère. Le tissage mécanique commence aussi à pénétrer dans le cercle de Roubaix pour les articles unis, notamment pour les Orléans; mais il laisse tout à fait intacte la part des tisserands maniant le métier Jacquard. Les grandes maisons roubaisiennes ont souvent une filature dont elles utilisent elles-mêmes les produits. Dans ce cas-là, il n'est pas rare de trouver cinq cents, six cents, sept cents ouvrière et même davantage au service d'une seule usine. L'industrie est donc puissamment constituée à Roubaix, et elle y a le plus solide de tous les appuis, celui qui tient, répétons-le, à la remarquable aptitude des manufacturiers pour traiter les matières textiles mélangées et surtout pour s'inspirer des tendances si variables du goût public. La fabrique de Roubaix a eu d'ailleurs, dès l'origine, une autre science : elle a su faire valoir sa marchandise par la teinture et les apprêts. Au lieu de dire la ville ellemême, je devrais peut-être me contenter de nommer un industriel qui n'appartient à aucune des catégories de fabrication mentionnées tout à l'heure et qui les a toutes ou presque toutes puissamment servies. J'entends désigner une des notabilités industrielles les plus saillantes du nord de la France, M. Descat-Crouset. Teinturier et apprôteur, M. Descat-Crouset s'est élevé lui-même en prêtant une aide sans égale aux manufactures locales.

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Les résultats que donne son nouveau système d'apprêt dit indestructible attestent qu'il tient ses ateliers, où se pressent parfois jusqu'à mille ouvriers, au niveau de tous les perfectionnements, quand il n'en prend pas l'initiative.

La fabrique de Roubaix n'est pas renfermée dans la ville. Il ne s'agit pas même d'y rattacher seulement certains ateliers épars dans les campagnes voisines, comme autour de tel ou tel autre centre manufacturier. C'est une seconde ville qui se meut dans le même orbite ; c'est Tourcoing, dont l'importance égale à peu près celle de la cité à laquelle le roulement des affaires la tient attachée.

Tourcoing est le siège d'un grand nombre de peigneries et de filatures qui dirigent leurs produits sur Roubaix; mais elle est aussi pour les manufacturiers de cette ville un lieu d'approvisionnements, car c'est là que se tient le principal marché des laines pour tout le nord de la France. Ces matières arrivent de divers points du globe, principalement de l'Angleterre et de la Hollande. Le montant des achats effectués en 1854 sur la place de Tourcoing s'est élevé à près de six millions de kilogrammes. Dans celte masse, les laines nationales ne figurent que pour une part très-minime, parce qu'elles ne conviennent pas au* tissus brillants que confectionne Roubaix. La réputation du marché de Tourcoing est fort ancienne, elle date de plusieurs siècles; mais elle a grandi en même temps que l'industrie lainière. En constatant que cette ville appartient à la même sphère industrielle que Roubaix, je ne veux pas dire qu'il ne s'y trouve aucun établissement voué à des applications distinctes de celles qu'on pratique dans la cité voisine. Il suffit, pour établir la réalité industrielle de Tourcoing, de signaler la grande fabrique de tapis et moquettes de MM. RequiU

lart, Roussel et Chocqueel. Mais cela n'empêche pas que la position de Tourcoing, par rapport à Roubaix, ne soit déterminée dans le sens indiqué par la grande masse de ses fabrications. Ce n'est point là une subordination réelle, c'est une relation qui n'a, en définitive, pour objet, qu'un échange de services réciproques.

Quelques maisons de Tourcoing avaient exposé les mêmes articles que Roubaix. On trouvait dans certains étalages, par exemple dans ceux de MM. Henry Bonnel, Auguste Laloy et Leplat-Desvavrin, des tissus de nouveauté et des lainages pour robes ; mais on cherchait vainement dans ces rayons la haute fantaisie que nous avons vue tout à l'heure si brillante. Les tissus de lin, de coton, de laine, purs ou mélangés, pour l'habillement des hommes, y présentaient le même aspect qu'à Roubaix, et ils s'adressent aussi à la grande consommation.

L'exposition des étoffes pour ameublement était ici plus importante que dans la galerie de Roubaix. Trois maisons de Tourcoing qui possèdent chacune sa filature et son peignage mécanique, avaient des produits variés donnant lieu à un très-large mouvement d'affaires. Ce sont les maisons Bouchart-Florin, Voreux-Lemaire et Leroux-Leplat. Les genres les plus courants, mais bien exécutés, en fait de damas de laine pour ameublement et tapisserie, de reps pour impression de meubles, etc., forment la spécialité la plus ordinaire de ces manufactures à Tourcoing.

Il ne serait pas possible de nous éloigner des étoffes de laine envoyées par le nord de la France sans faire une halte devant une fabrique isolée, située à peu près à une égale distance de Reims et de Roubaix, et dont la position est tout à fait exceptionnelle. C'est, à coup sûr, une des plus grandes manufactures du monde entier,

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puisqu'elle utilise les bras d'une armée de quinze à vingt mille ouvriers. Une très-petite partie de ce personnel est groupée autour du siège de la fabrique; l'immense majorité est disséminée dans un rayon très-étendu, et se compose de tisserands ayant leur métier sous leur propre toit* On devine peut-être déjà que nous voulons parler de la maison Paturle-Lupin, Seydoux, Sieber et C,e, établie il y a une trentaine d'années au Caleau-Cambrésis. Le genre exploité par cette fabrique est celui-là même qui forme le principal élément de travail à Reims : le peignage, la filature et le tissage des laines de mérinos, MM. Paturle-Lupin et Cie confectionnent aussi des étoffes légères de laine et soie appelées silistriennes, baréges, etc. Mais le tissu mérinos reste le fond de leurs colossales opérations. Une notable partie de leurs produits est vendue au dehors, principalement en Angleterre et en Amérique. La confiance qu'inspirent les marques de cette maison est universelle et incontestée. On n'ouvre pas les caisses qu'elle expédie; on ne mesure pas les pièces que ces caisses contiennent : on sait que toutes les livraisons sont faites avec la loyauté la plus scrupuleuse. Une position aussi honorable est la récompense d'une fabrication toujours extrêmement soignée et d'une probité à toute épreuve. MM. Paturle-Lupin, Seydoux et Cie cherchent incessamment à réaliser la perfection dans leurs articles sans viser aux mesquines économies. Les soins les plus minutieux commencent dès le moment où les laines entrent dans leurs magasins, et ne s'arrêtent plus jusqu'à la fermeture des colis expédiés aux acheteurs. On aime à voir le succès rémunérer ainsi la science, l'habileté et l'honnêteté d'une manufacture. C'est un exemple à citer au dedans comme au dehors. Heureuse circonstance pour la population laborieuse du Cambrésis et des pays voi-

sins ! rétablissement de MM. Paturle est venu lui apporter un élément de travail au moment môme où la fabrication des batistes, qui avait employé tant de bras dans cette contrée, s'y amoindrissait singulièrement. La fabrication des tissus en laine peignée y fait vivre un bien plus grand nombre de familles que jadis la fabrication des étoffes de lin.

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