CHAPITRE IV
Le* grande* teintureries pour les laines.
Les articles de fantaisie exceptés, les tissus de laine qu'on fabrique à Reims, au Cateau, à Roubaix, à Tourcoing, ne sortent des ateliers de ces villes qu'en écru, c'est-à-dire sans couleur. Pour les approprier aux exigences diverses du goût des consommateurs, il faut les soumettre à une opération additionnelle très-importante, la teinture. Or, c'est à Paris ou dans la banlieue de Paris que les étoffes en laine peignée, confectionnées dans nos fabriques du nord, viennent se faire teindre. Nous n'entendons pas dire que tous les tissus de cette espèce sont absorbés par les usines du département de la Seine ; nous venons de citer le grand établissement de M. Descat- Crouset, à Roubaix, qui opère sur une immense quantité d'étoffes. On trouve encore, quoique sur une échelle plus restreinte , . des teintureries du même genre à Reims, a Cambrai, à Amiens et ailleurs. Mais Paris attire une masse énorme d'affaires de cette nature, et ses teinturiers manipulent dans leurs usines des tissus dont la valeur monte chaque année à 40 millions de francs
environ. Le prix de la teinture est d'à peu près 6 millions. Comment cette clientèle a-t-elle pu se concentrer sur un point où Ton ne fabrique pas les tissus écrus en laine peignée ? Les teintureries de Paris doivent, d'abord, l'étendue de leurs opérations à l'habileté de leurs ouvriers, à la perfection de leur travail. Elles en sont redevables aussi à une circonstance d'un autre ordre : Paris tend à devenir, de plus en plus, le marché unique où se nouent toutes les transactions en fait de tissus; la plupart des maisons de fabrique ont ou un comptoir ou un représentant à Paris, ou bien elles vendent leurs produits à des maisons de commerce ou de commission installées dans la capitale. Les produits fabriqués s'acheminent ainsi vers la cité centrale où se rencontrent les moyens de crédit les plus étendus, les facilités de vente les plus multipliées, et à laquelle aboutissent toutes les grandes voies de communication du territoire français. Grâce à cet état de choses, la teinture des étoffes à Paris n'entraîne aucun accroissement de dépense, aucune augmentation dans le prix de revient, puisque le transport aurait presque toujours eu lieu, même si les objets avaient été teints sur place.
Le travail de la teinture se partage entre sept ou huit grands établissements possédant 18 machines à vapeur d'une force collective de 350 chevaux, sans parler de la somme de vapeur employée comme moyen de chauffage. Leur étalage à l'Exposition, au milieu des produits sortis des manufactures qui les alimentent, n'embrassait pas l'étoffe, bien entendu; il s'appliquait seulement à la couleur dont cette étoffe était revêtue. Je me trompe en disant revêtue ; ce terme donnerait une fausse idée de l'art du teinturier. Cet art n'est pas l'art du peintre qui revêt d'une couche de couleur nos
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boiseries ou nos murailles. La teinture pénètre dans la matière même qu'elle colore, et elle s'y assimile plus ou moins complètement. La combinaison des éléments est donc très-profonde , et les degrés divers qu'elle peut atteindre donnent naissance à des appellations dont le sens est fort connu des consommateurs, de grand teint, bon teint et petit teint ou faux teint. Quelquefois la défectuosité est la conséquence du procédé suivi dans le travail, et quelquefois de la nature des ingrédients employés pour produire certaines nuances. 11 y a des teintes qu'on ne réussit jamais ou presque jamais à rendre solides.
La teinturerie parisienne, du moins la branche de la teinturerie parisienne dont il est question en ce moment, embrasse les mérinos, les mousselines de laine, les cachemires d'Ecosse, les baréges, les chah)*, et tous les articles unis ou brochés de Roubaix. Il s'y joint aussi certaines étoffes en laine cardée, telles que les flanelles et quelques cachemires français destinés à faire des châles unis à franges. Quelquefois les fabricants livrent eux-mêmes leurs tissus au teinturier; plus souvent des maisons de commerce achètent les étoffes en écru et les donnent à teindre pour leur compte.
L'art du teinturier, cet art qui demande, quoiqu'il ne les implique malheureusement pas toujours, des connaissances scientifiques étendues, exige, en outre, une habileté pratique consommée. La teinture a réalisé des progrès notables depuis vingt à vingt-cinq ans : je devrais dire depuis le commencement de ce siècle, car c'était en 1804 que Berthollet publiait ses Eléments de l'art de la teinture, qui commencèrent à opérer d'utiles réformes dans une profession livrée à l'empirisme le plus complet. De cette époque, à peu près, date l'intro-
duction des agents minéraux dans la teinture, qui ne connaissait guère auparavant que l'emploi des susbtances animales et végétales. Les travaux de M, Vitalis, les études générales de M. Dumas, les recherches si ingénieuses de M. Chevreul ont singulièrement élargi la route frayée il y a cinquante ans et relevé l'art du teinturier. Il est inexplicable que le moyen âge, qui avait si bien compris l'emploi des couleurs sur verre, ait laissé dépérir ou du moins languir dans un profond engourdissement la coloration des tissus. L'antiquité, avec ses célèbres teintureries phéniciennes, avec la pourpre de Sidon , avait légué de remarquables exemples au monde moderne. Ni les nuances obtenues, ni les principes utilisés n'étaient fort nombreux; mais, dans le cercle donné, les résultats étaient admirables. Quoiqu'il lui reste encore aujourd'hui du chemin à faire si elle veut arriver à un degré de perfection comparable à celui qu'ont atteint des industries analogues, l'impression sur tissus notamment, l'industrie du teinturier, se trouve placée dans une excellente voie. Elle peut s'avancer d'un pas ferme sur la ligne que la chimie trace au-devant d'elle par des expériences ininterrompues. La mécanique lui a déjà rendu aussi plus d'un service. Elle lui a donné, par exemple, cet instrument appelé hydroextracteur, et désigné sous le nom de diable dans les ateliers, et qui simplifie singulièrement le séchage des tissus, en faisant gagner quatre ou cinq jours sur la durée des opérations. Il suffit de mettre les étoffes vingt-quatre heures au séchoir après qu'elles ont passé par Vhydroextracteur. Cependant la mécanique est loin d'avoir dit ici son dernier mot. Elle doit procurer inévitablement à la teinture plus d'un nouvel agent propre à faciliter le travail. En signalant les lacunes encore existantes,
nous nous plaisons à insister sur les progrès dont notre temps a élé témoin; il y a là un encouragement pour l'avenir. Aussi ne saurions-nous proclamer trop •haut, que, grâce à l'introduction de procédés plus prompts et plus sûrs, grâce à un outillage plus complet et à un emploi mieux entendu de certaines matières premières, les teintureries de Paris ont pu successivement réduire leurs prix en une proportion notable surtout depuis une dizaine d'années. Elles livrent au commerce, et à meilleur marché, des produits meilleurs qu'autrefois.
Constatons la supériorité de nos teintureries sur les teintureries du dehors pour les tissus de laine peignée. J'insiste particulièrement sur le mérite inimitable de nos teintures pour le mérinos, cette belle étoffe qui occupe une si large place dans le travail des usines parisiennes et qui figurait sur le premier plan dans leur étalage à l'Exposition. L'Angleterre, dont les mérinos sont inférieurs, comme on sait , à ceux de nos fabriques, avait essayé de s'en réserver au moins la teinture. Des tissus écrus furent achetés en France pour être teints de l'autre côté du détroit; mais les essais ne réussirent qu'imparfaitement, et, en définitive, les résultats obtenus ne causèrent aucun préjudice à nos propres établissements. L'habileté de nos teinturiers dans le traitement du mérinos, habileté reconnue sur les marchés extérieurs, a puissamment contribué à développer cette branche de nos exportations lainières. A ce point de vue, les établissements parisiens, dont la réputation est d'ailleurs si bien assise, font honneur à l'industrie de la capitale. Ajoutons qu'ils entendent à merveille la dernière partie de leurs opérations, l'apprêt des marchandises, annexe ordinaire de la teinture et dont l'importance est extrême.
L'apprêt donne à l'étoffe de la douceur, de la souplesse, et la dégage d'éléments rudes et désagréables aux yeux comme au toucher. On peut caractériser, à l'aide d'un mot pittoresque, un apprêt incomplet ou défectueux: le tîSsu présente alors un aspect ratatiné. De plus, dans ces conditions, il est d'un usage moins profitable pour le consommateur.
Les établissements de teinturerie de Paris traitent tous indistinctement les mêmes articles; néanmoins, les vitrines de l'Exposition semblaient indiquer que chaque maison s'attache à cultiver une spécialité déterminée. Ici, ce sont les cachemires français ; là, les baréges et les chalys unis et satinés ; ailleurs, les mousselines de laine, les articles de Roubaix ; plus loin, les flanelles et les draps sultane. Mais, presque toujours, c'est le mérinos qui a obtenu leshonneursdans les exhibitions. Sur ce terrain, nous rencontrons une usine placée dans des conditions tout à fait exceptionnelles, et que signale la perfection de ses produits. Il s'agit de l'usine de M. Francillon, qui possède seule, depuis longtemps, l'importante clientèle de la maison Palurle. La masse énorme d'affaires qu'assure cette clientèle, les exigences mêmes de la fabrique du Gâteau, la perfection de ses tissus, ses encouragements et ses conseils éclairés forment autant de circonstances favorables pour les progrès d'un établissement. Songez que 16,000 à 17,000 pièces de tissus teints en noir pour MM. Paturle-Lupin, Seydoux, Sieber et Cle, et presque tous destinés aux marchés étrangers, sortent chaque année des ateliers de M. Francillon, et vous concevrez quelle base de pareilles relations prêtent à l'esprit de recherche, aux expériences scientifiques d'un teinturier éclairé. Et je ne parle pas ici des mérinos de couleur dans les nuances les plus variées, ni
des autres étoffes qui se fabriquent au Cateau. Dans son étalage, M. Francillon a prouvé qu'il avait su profiler de tous les éléments que lui offrait une clientèle incomparable. On ne saurait imaginer des teintes plus belles, plus nettes, plus uniformes que celles de son exposition. Cet habile industriel n'a pas laissé le mérite de la teinture au-dessous du mérite de l'étoffe. Il avait aussi exposé divers articles laine et soie à côté du mérinos, et des échantillons de procédés nouveaux pour consolider certaines nuances, faciles à se dégrader, notamment les tons bronze, marron et vert.
Dans la teinture du mérinos, nous devons noter l'ancienne maison Jourdan, de Cambrai, aujourd'hui dirigée par MM. Wallerand et Cie, qui appartient au groupe de la teinturerie de Paris, où elle a son siège principal. MM. Wallerand avaient étalé des applications fort diverses et d'une exécution très-soignée. A l'aide de procédés particuliers, ils associent la teinture à l'impression et aux dessins ombrés. Il convient de nommer, en parlant du mérinos, un teinturier de Reims, M. Boulogne, qui traite cette étoffe avec une véritable distinction. Ce serait une injustice d'omettre dans nos citations les vitrines de deux fabricants qui, sous le rapport de l'ancienneté des exploitations, sont aux deux extraites de la liste des teinturiers de Paris. M. Rouquès en est le doyen; M. Gallien n'est entré qu'assez récemment dans la carrière. Le premier se distingue surtout par les teintures et apprêts des tissus de cachemire, et il soutient dignement une réputation acquise. Les produits du second attestent des efforts sérieux, dignes d'encouragement et qu'un succès réel a déjà récompensés; à ces noms ajoutons celui de M. A. Veissière, qui avait mis sa marque sur l'étalage d'un bon nombre de fabricants de Reims,
de Roubaix, etc., dont il teint les tissus à leur grande satisfaction. Ajoutons encore le.nom de M. Terrier, dont les < échantillons étaient rangés avec beaucoup d'art. Nous avons réservé une mention toute spéciale à une maison bien connue, la maison Boutarel, qui obtenait une médaille d'or à l'Exposition de 1844, et qui embrasse une quantité considérable d'affaires. Cette maison s'applique avec un réel succès à réaliser le bon marché des produits sans perdre de vue les exigences d'une bonne exécution.
Nous pouvons le dire en terminant sans faire acception d'aucune individualité, les teintures et apprêts de Paris apportent un concours des plus utiles à l'industrie des laines peignées. Cette branche de travail est, en outre, entre les mains d'industriels très-recommandables.
Un mot sur les ouvriers employés dans les teintureries: le personnel de ces établissements ne comprend point de femmes, si ce n'est pour une seule opération, celle qui consiste à enlever avec une pincette les pailles restées dans le tissu. Ce n'est pas que le travail y ait des nécessités extraordinaires sous le rapport de la fatigue qu'il entraîne ; mais il se compose de certaines manipulations auxquelles les hommes conviennent seuls. On n'y occupe même pas d'enfants. Les ouvriers teinturiers forment une population sédentaire, changeant rarement d'atelier et très-digne d'intérêt. La moyenne de leur gain est d'environ 3 fr. par jour, avec deux mois de chômage à peu près chaque année.