CHAPITRE V
Fabrication du drap en Europe.
I. Fabriques étrangères et fabriques françaises. - — Qualités et prix. — Il serait difficile de se figurer de prime abord à quel degré d'ardeur en est venue la lutte dans le champ de la draperie. La guerre est partout, partout infatigable et sans trêve : guerre entre les manufactures d'une môme ville, guerre entre les cités de Tin» térieur vouées à cette industrie, guerre entre nos fabricants et les fabricants du dehors. Ces derniers figuraient en grand nombre dans les galeries du palais de Cristal. Ils étaient venus de tous les points de l'horizon portant fièrement leur bannière, et résolus sinon à vaincre ou à mourir, du moins à déployer tous leurs efforts dans le combat. Aucun des pays producteurs de drap ne manquait dans l'enceinte des Champs-Elysées; il n'y avait pas d'autre branche de l'Exposition qui justifiât mieux le nom d'universelle. Ce n'était pas ici le camp du Drap d'Or, dont les héros cherchaient à se surpasser en déployant un faste éblouissant et stérile ; c'est le camp du drap de laine, où l'utilité tient lieu d'éclat, et où les merveilles accomplies au profit de l'humanité laissent bien loin en arrière les royales splendeurs du xvie siècle. En présence de la vive concurrence qui s'est ouverte entre les peuples sur le terrain de la draperie, il serait impossible de se faire une idée juste de la situation de nos propres fabriques sans savoir à quoi s'en tenir sur les compétitions rivales qui les pressent de toutes parts. C'est donc pour nous une obli-
gation de caractériser dès l'abord l'exposition des principaux peuples ayant pris part au concours. +
Celui de tou^qui aie plus étonné, c'est l'Autriche. Les fabricants de la Moravie et ceux de la Bohême, les premiers surtout , ont marché à pas de géant depuis l'Exposition universelle de Londres. Es n'avaient paru à Hyde-Park que dans un rang assez modeste, trop peu remarqué peut-être, et les voilà, au bout de cinq ans à peine, devenus l'objet de l'attention générale des connaisseurs, et en état d'affronter les renommées les mieux établies. Plus on examinait leurs produits, et plus on restait émerveillé des progrès réalisés. Le mouvement a été 'si rapide que l'industrie s'est entièrement transformée. En mettant sous leurs yeux les ouvrages des autres peuples, l'Exposition de 1851 avait offert aux industriels de l'Autriche des termes de comparaison magnifiques. Ce fut là comme une révélation. L'Autriche s'appliqua immédiatement à mettre à profit les ressources incomparables que plusieurs de ses provinces offrent à l'industrie drapière. Elle peut se flatter d'y avoir réussi pour la draperie proprement dite comme pour la nouveauté, quoique cette seconde branche de sa fabrication occupe chez elle moins de place que la première. La Saxe et la Prusse n'avaient pas autant de chemin à parcourir pour arriver au point où elles sont aujourd'hui. L'une et l'autre ont néanmoins offert aux regards, en 1855, la première sur une petite, la seconde sur une grande échelle, des résultats surprenants. Les étoffes envoyées par 86 fabricants de divers points de la monarchie prussienne, de la Silésie, de la Westphalie, de la province rhénane, etc., composaient un ensemble extrêmement varié et des plus curieux. Les draps allemands étaient rangés à Imposition d'une manière plus avantageuse
que ceux de tous les autres peuples. Pour ne parler que de la France, tandis que chacun de nos exposants s'était muré dans sa vitrine, rendue presque toujours obscure par d'étroites parois, les fabricants autrichiens et prussiens s'étaient établis côte à côte sur de longues files; ils étaient là comme en plein air, jouissant d'un très-beau jour, et leurs tissus se prêtaient aisément à l'examen.
La draperie anglaise était représentée par quelques maisons notables de Leeds, de Huddersfield, de Trowbridge. Leur exhibition renfermait des échantillons remarquables. Cependant le tableau était trop restreint, l'étalage n'était pas complet. Cette branche de l'industrie britannique n'apparaissait point dans le palais des Champs- Elysées avec sa puissance réelle. Veut-on constater la justesse de cette remarque? veut-on s'assurer qu'elle n'a rien d'arbitraire ni de hasardé? Il suffit de se rappeler la draperie de nos voisins à l'Exposition de 1851. Nous n'en rendrons pas moins justice aux exposants de 1835; mais nous les regarderons comme une simple avant garde, d'après laquelle il n'était pas permis de juger exactement de l'importance du corps d'armée. L'industrie drapière de la Belgique, dont la ville de Verviers est le grand centre, se déroulait plus complète. Quoiqu'il fut encore possible de signaler ici certaines lacunes, ces lacunes n'altéraient pas l'exactitude du tableau. Nos voisins nous ont mis à même de voir qu'ils étaient très-expérimentés dans la fabrication du drap, et possédaient de larges moyens de production.
En face de cette phalange étrangère, quels sont les avantages ou les désavantages de notre propre pays? Cette question s'élève d'elle-même dans l'esprit de nos lecteurs. Je crois pouvoir affirmer d'abord, sans la moindre hésitation, que nulle part au monde le drap n'est
mieux confectionné que chez nous. J'ose aller plus loin, et j'en appelle ici volontiers à tous les connaisseurs impartiaux. Si, pour certaines variétés, l'Autriche, la Prusse, la Belgique, etc., n'avaient rien à nous envier, aucun fabricant de ces pays n'a présenté un drap établi dans des conditions aussi pures, aussi complètement régulières que les beaux draps de Sedan, que ces draps qu'on peut appeler les types classiques de la fabrication. Disons-le : sous le rapport de la qualité, indépendamment du prix, dont je me réserve de parler tout à l'heure, nous n'avons personne en avant de nous ; pour quelques branches déterminées, nos fabricants ont le pas sur tous les autres. En fait de couleur, l'avantage appartient à la France. Nos teintureries de drap donnent des résultats incomparables. On se heurtait parfois à des nuances fausses, ternes ou manquant d'uniformité, jusque dans les meilleures parties de l'exhibition étrangère. Quant aux dessins pour la nouveauté, quant à l'esprit d'invention et de goût, toute réserve en faveur de nos fabricants serait superflue. Au dehors et au dedans, on sait à quoi s'en tenir. Comme pour les étoffes destinées à l'habillement des femmes, comme pour les soieries, pour les tissus mélangés ou les lainages de fantaisie, la France a le privilège d'être un modèle et un modèle qu'on ne se fait aucun scrupule de contrefaire. Ses dessins , ses formes, ses dispositions , ont à peine paru sur nos marchés, qu'ils courent déjà le monde. Les coupons s'expédient dans toutes les directions, vers toutes les villes de fabrique. Dirai-je que plus d'une fois et dans plus d'une industrie les dessins acquis par un fabricant, souvent à grands frais, ont été livrés, par des manœuvres inqualifiables, à ses concurrents étrangers avant d'être sortis de ses propres magasins? Était-ce infidélité
dans l'atelier? Fallait-il s'en prendre au dessinateur, qui trouvait moyen de recevoir un salaire des deux mains à la fois? On ne sait. Mais une telle fraude, une telle rapine organisée a du moins toute la signification d'un hommage rendu à la supériorité de l'art français. Nos fabricants aimeraient mieux un peu moins d'honneur et plus de respect pour leur propriété, cela se devine sans peine. A un point de vue général, nous n'en devions pas moins signaler un fait aussi caractéristique.
Si maintenant nous abordons la question du prix des étoffes, la scène change complètement : l'avantage appartient sans réserve à d'autres nations, à la Saxe, à la Prusse et surtout à l'Autriche. Les causes de cette différence intéressent vivement la draperie française. Le public, de son côté, a hâte de savoir pourquoi nos manufacturiers n'établissent leurs étoffes qu'à des prix plus élevés que telles ou telles fabriques du dehors.
Les raisons de notre infériorité sous le rapport des prix tiennent à un ensemble de circonstances fort complexes. On doit citer d'abord des différences dans le prix de la main-d'œuvre. Les salaires des ouvriers sont beaucoup moins élevés dans les provinces allemandes que dans nos villes manufacturières, c'est incontestable. La vie chez nous a des exigences plus coûteuses. Nos ouvriers ont d'autres habitudes; ils sont, grâce à Dieu, plus élevés sur l'échelle intellectuelle que dans nombre de districts étrangers. Il ne faudrait pas croire néanmoins qu'en prenant de part et d'autre le chiffre des salaires, il suffirait d'une des opérations les plus élémentaires de l'arithmétique pour déterminer la différence exacte entre les prix de la main-d'œuvre. Un pareil mode de calculer nous conduirait loin de la vérité. Ce sont des supputations semblables qui ont amené à dire que les
chiffres savent mentir au. besoin, et qu'avec Fart de les grouper on peut leur faire dire à peu près ce qu'on veut. U faut se demander dans l'espèce, avant toute comparaison, si l'ouvrier de la Moravie, de la Bohème, de la Saxe ou de la Silésie, avec un salaire notablement inférieur à celui du travailleur français, produit autant que ce dernier. Or, il n'est pas douteux, d'après les données comparatives que nous avons pu recueillir, que la supériorité n'appartienne à nos ouvriers. Si, des deux côtés, l'on ramène le travail à un compte en partie double, on trouve que la balance incline notablement du côté de la France. Dès que la différence entre la valeur produite, dans un même laps de temps, par l'ouvrier le plus rétribué et celle produite par l'ouvrier qui l'est le moins, est proportionnelle à la différence des salaires, il y a compensation. Loin de nous cependant la pensée de prétendre que les comptes s'équilibrent exactement entre nos fabriques de drap et les manufactures allemandes. Ces dernières conservent, sous ce rapport, un avantage réel, dont je n'ai voulu qu'empêcher l'exagération. J'ai dû prémunir les yeux contre les effets d'un prisme d'autant plus dangereux qu'il semblait provenir de chiffres incon* testés. D serait naturellement très-difficile de préciser l'avantage restant à nos rivaux. Si l'on tenait cependant à avoir une indication nettement articulée, quoique toujours par voie d'approximation, on pourrait mettre au profit des manufacturiers allemands un écart de 12 à 15 pour cent sur le prix des salaires.
Une autre circonstance plus favorable encore provient des facilités dont jouissent les fabricants prussiens ou autrichiens pour leur approvisionnement. Es ont les laines sous la main. Nulle contrée du monde ne produit de matière plus belle, mieux appropriée aux exigences des fabri-
ques de drap que la Moravie, la Hongrie, la Silésie. Voilà bien la terre promise de la laine ! Aux toisons qu'ils achètent autour de leurs usines, les manufacturiers n'ont point à ajouter un supplément tiré du dehors. Les dépenses nécessitées par les transports ou par les tarifs de douane ne grossissent point les frais de production. Nos fabriques, tant qu'elles mettent en œuvre des laines françaises, sont également affranchies de toutes charges exceptionnelles ; mais les toisons de nos troupeaux ne suffisent pas à tous les besoins de la consommation. Le complément indispensable, que nous prenons en dehors de nos frontières dans les pays européens, supporte maintenant un droit de 24 p. 0/0. Ce droit s'amoindrit pour les laines tirées de lointains parages , par exemple , des régions situées au delà du cap Horn ou du cap de Bonne- Espérance ; mais le fret absorbe à peu près la différence. On peut rechercher quelle est l'influence réelle d'un pareil droit. Grâce à la combinaison douanière appelée drawback , et qui consiste à restituer le droit perçu à l'entrée pour les laines au moment où, converties en tissus, elles sortent du territoire français, le tarif n'a pas pour effet de gêner nos ventes au dehors. La restitution est même calculée de telle manière, qu'en tenant compte de toutes les circonstances, elle tend à favoriser notre commerce d'exportation. Mais le drawback laisse toujours aux fabriques allemandes l'avantage de n'avoir pas à payer de frais de transport; de plus, il ne touche en rien à la consommation française , qui absorbe la grande masse des produits fabriqués. Pour comparer avec le prix de nos draps le prix des draps étrangers, on ne saurait distinguer dans nos étoffes celles qui sont destinées à l'exportation de celles qu'achètent les consommateurs natio-
naux. Notre prix normal, c'est le prix de l'intérieur, c'est le prix de vente chez le fabricant.
En définitive , les différences de situation entre nos fabriques de drap et les fabriques étrangères sont réelles; mais cette différence n'est pas la même par rapport à tous les manufacturiers du dehors. Ceux qu'il serait le plus difficile d'égaler sous le rapport des prix , ce sont les fabricants de l'Autriche; puis viennent ceux de la Saxe. La monarchie prussienne se présente immédiatement après ces deux pays , d'abord pour les draps de Silésie, en second lieu pour ceux de la province rhénane et de la Westphalie. La ligne de démarcation semble s'amoindrir quand il s'agit de l'Angleterre et de la Belgique, dont la situation contraste ici un peu moins avec la nôtre.
IL Manufactures françaises. — Traits essentiels. — Nouveaux produits. — Depuis 42 à 15 ans , la draperie française a changé de nature. Autrefois, elle ne comprenait guère que les tissus lisses; aujourd'hui , les trois-quarts de notre fabrication au moins consistent en tissus croisés. Dans le langage du commerce on distingue soigneusement les deux genres. Le nom de drap reste aux tissus lisses; les autres prennent la dénomination générale d'étoffes. En abordant l'industrie des laines, nous avions mentionné la grande distinction des tissus en laine peignée et des tissus en laine cardée. A Reims, à Roubaix , nous avons trouvé des étoffes fabriquées avec l'une et avec l'autre matière. Dans la draperie nous ne rencontrerons plus que la laine cardée. Les laines k peigne, qui sont des laines longues, se prêteraient mal au feutrage. Le caractère des laines à carde employées par les fabriques de drap , c'est d'être courtes, plus ou moins ondulées, et de pouvoir ainsi s'engrener aisément les unes
dans les autres. Les deux catégories comprennent également des laines fines et des laines communes.
Il a été facile de suivre à travers nos Expositions successives de l'industrie nationale les progrès de la draperie française. Au mouvement ascensionnel de la fabrication a correspondu un développement graduel de nos exportations. Si nous repassions les états publiés par l'administration des douanes depuis 1837, embrassant ainsi une période de temps qui a vu trois expositions, nous reconnaîtrions que l'accroissement de nos ventes sur les marchés extérieurs a été presque continu. Le chiffre des quantités de drap exportées en 1853, par rapport au chiffre de 1837, était à peu près double : de 636,600 kilogrammes, il était monté àplus de 1,200,000. Néanmoins, l'accroissement a toujours suivi une progression assez lente. Quand on tient compte de l'habileté de nos industriels et des conditions du drawback, on peut se demander si la lenteur de ce mouvement ne provient pas plutôt de notre organisation et de nos habitudes commerciales que des circonstances inhérentes à la fabrication môme. L'Exposition universelle a offert des éléments inappréciables pour nous édifier à ce sujet. Elle a permis d'examiner quel est le genre et quelle est la puissance de chacun de nos districts manufacturiers, et d'arriver ainsi à mesurer l'étendue et la portée réelle des forces collectives de cette branche du travail national.
Entre les diverses localités françaises vouées à la confection de la draperie , il se rencontre toujours quelques points de rapprochement. Sedan, Elbeuf, Louviers, Bischwillcr,Lisieux,Carcassonne, etc., produisent toutes des draps noirs outre leurs articles particuliers. La draperie de nouveauté se trouve dans nos fabriques de l'est,
du nord, du centre de la France, comme dans celles des manufactures méridionales de Mazamet et de Bédarieux. Cependant chaque groupe apparaît avec une physionomie singulière, attestant des différences souvent profondes et toujours curieuses à connaître. Les étoffes drapées qualifiées de fines appartiennent plus spécialement à nos usines de Test et du nord ; la draperie commune ou de finesse moyenne, à nos ateliers du centre et du midi. Mais cette délimitation ne serait pas d'une justesse absolue. Il se produit sans cesse des empiétements d'une spécialité sur une autre ; il y a toujours quelque unité qui tranche avec l'aspect général d'un district. La distinction faite entre l'est et le nord d'une part, le centre et le midi d'autre part, forme seulement un indice utile à consulter. Les nouvelles idées et les efforts nouveaux qui ont surgi de notre temps dans le champ de l'industrie drapière appartiennent à l'une et à l'autre division. Le mouvement s'est accompli en revêtant les formes les plus diverses. Tantôt il se rapporte à des localités tout entières sortant subitement de leur obscurité; tantôt il dérive des entreprises hardies , des découvertes ingénieuses de quelque fabricant isolé. Les imitations arrivent bientôt, et le genre des localités se transforme et s'agrandit à la suite d'heureuses initiatives individuelles. Le travail conquiert de nouveaux éléments : là où il paraissait fléchir, il se relève plus puissant qu'autrefois. L'exhibition française de 1855 a montré quelques-unes de ces applications nouvelles qui influent sur les destinées d'une industrie, et donnent un juste relief à certaines individualités.
Dans ce nombre figuraient des innovations ducs à un manufacturier de Sedan, M. Elisée de Monlagnac, dont la situation manufacturière s'est considérablement accrue
depuis quelques années. Ce fabricant avait exposé deux étoffes d'un genre remarquable : des draps-velours et des imitations de peaux d'animaux. Les tissus imitant les peaux d'ours blanc et d'ours noir se rapprochent merveilleusement du naturel. On n'aurait jamais cru qu'avec la laine on pût obtenir une similitude aussi complète, aussi régulière. Ce genre d'étoffe est très-avantageux pour vêtements d'hiver. Les draps-velours sont d'une utilité plus générale; l'usage en est susceptible d'une plus grande extension. Le tissu appelé drap-velours présente la douceur et le moelleux du velours de soie , tout en conservant ses caractères essentiels. M. de Montagnac traite les étoffes façonnées à la manière de ses velours unis, et obtient ainsi des nouveautés en drap-velours. Ce genre une fois créé, la fabrication en a été portée à un degré extraordinaire de perfection. Les créations de M. de Montagnac ont élargi, en le renouvelant, le cercle de la fabrication sedanaise. Il n'est pas sans intérêt de connaître quels sont les principes essentiels de la fabrication du drap-velours. Quelques mots suffiront pour en donner une idée.
C'est en battant, soit mécaniquement , soit à la main, l'étoffe mouillée, ou bien en lui imprimant, d'une manière ou d'une autre, des secousses comme celles résultant du battage , qu'on arrive à redresser la laine et à obtenir la surface veloutée. Le principe de cette fabrication réside donc dans le battage du tissu mouillé, battage qui demande d'ailleurs à être opéré d'après certaines règles, et qui doit être suivi de certaines opérations pour aboutir à un résultat satisfaisant. M. de Montagnac a été amené, dit-on, à découvrir l'effet du battage pour le redressement de la laine, envoyant un ouvrier battre le tissu mouillé pour réparer une opération mal faite. Devi-
nant les conséquences qu'on pouvait tirer de ce procédé, il a cherché et il est parvenu à l'appliquer dans des conditions manufacturières.
Un manufacturier d'Elbeuf, M.Théodore Chennevière, dont la notabilité industrielle date déjà d'assez loin, a, de son côté, enrichi le domaine de la nouveauté d'Elbeuf de genres divers , très-goûtés du commerce. Plusieurs ont été créés par lui ; d'autres sont confectionnés dans ses ateliers, à l'aide de procédés tout nouveaux. M. Chennevière a entrepris avec succès la fabrication des tissus pour vêtements de femmes. Il confectionne artistement des étoffes doubles, c'est-à-dire des étoffes ayant à l'envers leur doublure toute tissée. On ne saurait imaginer à quel point les laines se transforment sous la main de ce fabricant ; elles prennent cent aspects nouveaux. Mais ici l'esprit inventif ne se livre pas à des excentricités inutiles; il sait tenir compte des moindres nécessités de la pratique. L'invention s'est manifestée surtout dans les effets que M. Chennevière obtient de l'alliance des déchets de soie avec la laine. Il a trouvé le moyen d'utiliser des matières jadis à peu près perdues dans les filatures de bourre de soie. Tantôt, dans ses étoffes, la laine et la soie conservent leur nature propre à ce point qu'elles semblent tout à fait indépendantes l'une de l'autre ; tantôt les mélanges sont si ingénieusement opérés , qu'on ne reconnaît plus les caractères de chacune des matières employées. On dirait des étoffes tissées avec des filaments d'une espèce inconnue. M. Chennevière a eu l'art de mélanger parfois avec la soie ou la laine certaines matières dont l'usage était depuis longtemps abandonné ou n'avait jamais eu lieu dans des proportions vraiment manufacturières. C'est ainsi qu'il a utilisé les filaments fins et soyeux qui fixent les coquilles de certains mollusques aux
flancs des roches marines , et les poils de différents animaux, tel que le rat musqué, le castor, la vigogne. Ce sont là cependant des exceptions, et quelques-unes se retrouvaient dans l'exhibition d'unou de deux manufacturiers d'Elbeuf. L'innovation largement accomplie, l'innovation consacrée par des opérations nombreuses, celle qui voit se développer au-devant d'elle les plus larges perspectives, consiste dans l'emploi de la soie concurremment avec la laine pour la confection des tissus destinés à l'habillement des femmes et à celui des hommes. On n'examinait pas sans intérêt des variétés d'étoffes dont l'endroit est en laine ou en cachemire et dont l'envers est en soie. Ici, cette seconde face imite les fourrures ; là , elle revêt l'aspect de la peluche; ailleurs, elle présente le brillant du velours proprement dit.
Se distinguer par une habileté particulière, conquérir une supériorité incontestable dans une fabrication connue, c'est un fait digne d'éloges. Quand cette supériorité d'exécution semble immobilisée dans les mômes mains, sans jamais fléchir, elle témoigne à coup sûr d'un réel génie de fabrication. Les plus hautes récompenses décernées à diverses reprises à la suite de nos Expositions nationales ont consacré dans l'industrie drapière des renommées qui savent demeurer toujours fidèles à ellesmêmes. Nous devions cependant insister d'une manière spéciale sur les efforts qui ouvrent de nouvelles issues à la fabrication et agrandissent le domaine du travail. Dans les inventions individuelles les plus heureuses , il y a d'ailleurs un fonds dont il faut reporter l'honneur aux exemples antérieurs, à l'ensemble des faits acquis. Les élargissements nouveaux donnés à une fabrication auraient été impossibles s'ils n'avaient pas été précédés par de nombreux perfectionnements.
m. Sedan. — Elbeuf. — Louviers. — Vire. — Lisieux. — Abbeville. — Bischwiller. — Dans le champ de la draperie, chacune de nos villes de fabrique se présente aux regards avec une physionomie propre et un caractère tranché. Chacune a ses habitudes et son genre de travail.
La fabrique de Sedan, dont la fondation remonte à plus de deux siècles, a figuré à l'Exposition pour les deux genres de produits composant à l'heure qu'il est l'industrie drapière : la draperie proprement dite et la nouveauté. Quoiqu'elle ait perdu considérablement de terrain dans le champ de la consommation générale, la draperie n'en forme pas moins encore le fond du travail sedanais. Elle est ici entre des mains si habiles, si justement honorées, qu'elle conserve intacte son ancienne réputation, malgré les conquêtes réalisées par les étoffes de nouveauté. On n'a plus rien à dire aujourd'hui des maisons représentant la draperie de Sedan, et d'où sortent ces draps noirs qui sont l'article traditionnel de la fabrique, et dont les teintes inimitables défient les injures du temps. La perfection des produits exposés était universellement admirée. Cette suprématie invariable, les aliments qu'elle a fournis et qu'elle fournit au travail local, sont à coup sûr des titres de la plus haute importance devant l'opinion publique. Si l'on feuillette les rapports des jwrj$ de nos Expositions successives depuis vingt à trente ans, on voit les récompenses les plus flatteuses décernées à diverses reprises aux maisons Cun:n-Gridaine, Frédéric Bacot, Paul Bacot, Bertèche et Chesnon, soit sous leur dénomination actuelle, soit sous une autre raison sociale. Plusieurs fois hors de concours, comme membre du jury ou comme ministre du commerce, M. Cunin-Gridaine gardait, comme fabricant, cette situa-
tion éminente qu'une médaille d'or était venue consacrer dès l'année 1823. A coté de ces maisons, vous trouvez MM. Blanpain frères, dont les tissus blancs et les tissus de haute couleur rouges et amarantes méritent surtout l'attention; M. Antoine Rousselet, qui s'est fait une spécialité dans la draperie de qualité moyenne et à bon marché, etc.
Quelle que soit la valeur des anciens articles de Sedan, cette fabrique aurait été débordée par ses rivales, elle aurait vu le commerce s'éloigner d'elle peu à peu, si elle ne s'était pas prêtée aux exigences du goût nouveau. Sans doute, les manufacturiers les plus renommés auraient toujours écoulé leurs produits, mais la fabrique, collectivement considérée, se serait amoindrie. C'est à Sedan même qu'avait été donné le signal de la transformation de nos draperies fines par l'application du métier Jacquard. C'est là que la voie nouvelle avait été d'abord le plus largement ouverte. Tout le monde connaît l'initiative exercée par M. Bonjean. Sa maison, aujourd'hui dirigée par MM. Bertèche et Chesnon, a toujours conservé le rang élevé primitivement conquis. Cependant, la priorité appartenait à la cité des Ardennes ; les succès industriels de la maison Bonjean n'avaient point empêché la nouveauté de rester longtemps assez languissante. Le péril qu'entraînait cette léthargie d'une branche industrielle qui devient de plus en plus la grande source où la consommation va puiser, est aujourd'hui conjuré par une activité et par des succès dont l'Exposition universelle attestait la grandeur. Outre M. de Montagnac dont je n'ai plus à parler, outre MM. Bertèche et Chesnon que je viens de nommer, je dois citer MM. Labrosse frères qui ont tiré un excellent parti des alpagas,
el M. Borderel dont l'habileté dans la confection des étoffes noires façonnées est bien connue.
La nouveauté ! tel est le véritable domaine du mouvement industriel. Sedan y conserve, du reste, sa spécialité en fait d'articles fins. On ne trouve point ici de nouveautés communes. D'après des renseignements qui nous paraissent mériter une entière confiance, la moyenne des prix pour la nouveauté ne descend pas au-dessous de 17 à 18 fr. le mètre. Dans la draperie proprement dite, quoique les genres fins soient toujours le plus beau fleuron de la couronne locale, la moyenne des prix est beaucoup plus réduite, parce qu'il se confectionne une masse imposante de drap dans les qualités ordinaires. Cette moyenne n'excède point 14 fr. On se fait difficilement une idée des réductions de prix qu'ont subies les draps de Sedan depuis trente à quarante ans. Les tissus qui, sous l'Empire et au commencement de la Restauration, se vendaient de 70 à 80 fr., s'établissent aujourd'hui à 28 ou 30 fr. Le jury de l'Exposition de 1806, en constatant l'essor que venaient de reprendre nos fabriques drapières, si rudement traitées par la révolution, avait signalé, avec une sorte de tristesse, l'extrême cherté de nos produits. En 1834, on vendait encore 30 fr. l'étoffe qu'on livre aujourd'hui au commerce à 22 fr. Nous n'oserions pas dire, du moins en ce qui concerne les anciens draps de 70 à 80 fr., que, sous tous les rapports, la qualité soit restée absolument la même : toujours est-il que la différence, s'il y en a, est presque insensible. Cette notable et rapide amélioration provient de nouvelles combinaisons dans l'emploi des laines, d'une fabrication perfectionnée et de quelques autres circonstances accessoires. La consommation française, sauf de rares
exceptions, n'emploie plus aujourd'hui de drap d'un prix supérieur à 22 ou 24 fr. le mètre en fabrique. Ce sont là des termes extrêmes que ne franchissent guère, par exemple, les tailleurs de Paris. Encore de pareils chiffres ne se rencontrent-ils habituellement que dans les maisons de premier ordre.
Si nous passons de Sedan à Elbeuf, nous pouvons tout de suite constater que la «moyenne des prix, en ce qui concerne la nouveauté, fléchit d'une manière assez notable. On sait que les étoffes de nouveauté forment la vaste arène de la fabrication elbeuvienne. C'est à peine si on peut évaluer sur cette place la production de la draperie proprement dite à un quart de la production totale : la nouveauté en absorbe un peu plus des trois quarts à elle seule. Comme beaucoup de maisons recherchent le bon marché, la moyenne des prix ne paraît pas dépasser 14 fr., au lieu d'arriver à 17 fr., ainsi qu'à Sedan. Pour le drap, la différence entre les deux villes est beaucoup plus faible et presque insignifiante, parce que les fabriques d'Elbeuf s'attaquent surtout aux belles qualités.
La vie industrielle de cette dernière ville, le foyer où s'alimente l'activité de la fabrique, ayant pour principal support la fabrication des étoffes de nouveauté, on devine sans peine combien la concurrence doit être vive et ardente. La nouveauté n'érige-t-elle pas le changement à l'état de système? Chacun est tourmenté de la préoccupation de découvrir quelques combinaisons inconnues. La compétition entre les maisons rivales est tellement surexcitée, tellement infatigable, qu'il faut, pour ainsi dire, que les fabricants s'éveillent chaque matin avec une idée neuve. On n'a pas le temps de s'arrêter à un article ; on ne peut s'endormir sur un succès. Trouve-
t-on des dispositions qui soient goûtées du public? Il faut les exploiter rapidement, tout en songeant à en trouver d'autres. Livrez- vous à la moindre hésitation, et vous restez bientôt en arrière avec des articles vieillis et abandonnés. La fabrique d'Elbeuf subit au plus haut degré l'empire de la mode et les variations incessantes du goût public. Si j'osais me servir, en cette matière, d'une expression grandement employée par Montaigne, je dirais volontiers que sa physionomie est profondément diverse et ondoyante. Aussi, quelle variété infinie de dessins dans ses produits! Que de recherches multipliées! Que de compositions dissemblables ! Dans ce débordement d'inspiration qui ne permet pas toujours qu'on s'impose un frein salutaire, nous pourrions relever, au point de vue du bon goût, plus d'une déviation et plus d'une erreur. Une considération, cependant, arrête notre critique. Les articles bizarres, les dessins étranges sont demandés par le commerce; souvent ce sont même ceux-là qui trouvent en dehors de nos frontières le placement le plus facile et le plus sûr.
Or, nous avons été à même de le constater bien souvent, une des causes qui ont le plus entravé l'essor de nos exportations en général tient précisément à ce que nos manufacturiers n'ont pas su se plier aux exigences du goût dans les différents pays du monde ; ils n'ont pas su tenir assez de compte des diversités existant sur tel ou tel marché. Fabriquer le genre qui convient le mieux aux consommateurs auxquels on le destine, voilà un principe dont il importe de recommander l'observation. Nos voisins les Anglais, qui possèdent bien mieux que nous l'art de vendre leurs produits, ont toujours attaché une importance extrême à être renseignés sur les goûts et les habitudes des contrées avec lesquelles
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ils enlretiennenl des relations commerciales. Ils prennent soin ensuite d'approprier leur fabrication aux mœurs de ces contrées. Ce système leur a valu des succès incomparables. Nous ne pouvons qu'engager nos fabricants à imiter un pareil exemple. Il serait téméraire déjuger en dernier ressort du goût d'une fabrique d'après tels ou tels échantillons qui lui sont imposés par les convenances du commerce. Devons-nous, d'ailleurs, nous effrayer de cette incessante aspiration vers le nouveau? Non, pourvu qu'une large place soit réservée aux articles d'un goût irréprochable; n'y a-t-il pas dans l'existence seule de ces derniers articles une sorte de protestation qui suffit pour sauvegarder les saines traditions? Une fabrique qui les mettrait en oubli dans la masse de ses opérations trouverait bientôt son châtiment dans sa ruine. Tant qu'elle ne compte les écarts de style qu'à l'état d'exception, l'ardeur même dont ces écarts témoignent concourt peut-être à alimenter la vivacité de l'esprit de recherche, c'est-à-dire à réaliser la condition suprême du succès dans un genre tel que celui des nouveautés.
Dans cette carrière où chacun s'élance avec une sorte de fiévreuse impatience, dans cette mêlée où les rangs sont si pressés, nous aurions à relater un grand nombre de noms propres si nous devions enregistrer ceux de tous les fabricants que dislingue un mérite réel. Nous sommes obligé de nous en tenir à quelques individualités, à celles qui peuvent le mieux nous servir à caractériser la fabrique même. Après avoir parlé de M. Théodore Chennevière, je ne serai démenti par personne en nommant M. Ch. Flavigny. Sa fabrication, toujours soignée et régulière, s'est fait remarquer encore en 1855 par plusieurs genres nouveaux. En fait d'innovation, je cite des dessins tissés avec l'étoffe même dans des articles destinés à des
manteaux de femme. L'emploi des étoffes épaisses et drapées d'Elbeuf pour manteaux date déjà de quelques années, mais on n'employait jusqu'ici que des étoffes unies; on les ornait avec des broderies en velours ou en passementerie. M. Ch. Flavigny a trouvé le moyen d'incorporer le dessin dans l'étoffe même, malgré les contours nécessités par la forme des manteaux. H a heureusement triomphé des difficultés que les lignes courbes présentent au tissage. La fabrique de M. Flavigny nous offre l'occasion de relever un fait assez rare chez nous, et qui se reproduit fréquemment, au contraire, de l'autre côté de la Manche, dans les villes manufacturières de la Grande-Bretagne. Je veux parler de l'exercice traditionnel d'une industrie dans une même famille. Chez nos voisins, le fils succède communément au père; la tradition se perpétue de génération en génération. En France, on voit le plus souvent nos chefs d'usine diriger les efforts de leurs enfants vers des carrières toutes différentes de celle qu'ils ont eux-mêmes suivie. Ils les priyent ainsi des avantages d'une voie toute frayée et d'une réputation faite. D'un autre côté, en passant dans de nouvelles mains, les établissements industriels perdent presque toujours une partie de leur énergie, de leurs moyens d'action. Tantôt ils supportent, sous une forme ou sous une autre, les frais de l'apprentissage de leur nouveau maître; tantôt ils voient s'amoindrir la somme des capitaux engagés dans les opérations, ou bien ils sont obligés de les puiser à des sources coûteuses. Au point de vue industriel, et sans aborder ici d'autres considérations qui ne manquent pas d'importance, il y a donc un intérêt visible à ce que les exploitations manufacturières se conservent dans les familles comme un héritage. Tel a été le destin de la fabrique de M. Flavigny. Fondée en 1672,
elle n'est jamais sortie, depuis cette époque déjà éloignée, des mains de la même famille (1).
La ville de Louviers , dont le nom occupe un rang éminent dans l'histoire de notre industrie drapière, la rivale d'Elbeuf, mais rivale aujourd'hui dépassée, avait exposé aussi des draps et des articles de nouveauté (2). Nous nous sommes arrêté avec un intérêt spécial devant une vitrine qui résumait une longue tradition d'honorables succès, celle de M. Frédéric Jourdain fils. M. Jourdain père, aujourd'hui retiré des affaires, est un des hommes qui ont rendu le plus de services à l'industrie drapière dans ce pays. Son nom et celui de M. Victor Grandin, d'Elbeuf, ont été pendant bien des années accolés l'un à l'autre. Ces deux fabricants représentaient avec exactitude les tendances si diverses de leur ville. On se rappelle que les usines de ces manufacturiers, ces usines où s'étaient accumulés les fruits de tant d'études, de tant de recherches, ont été, à un court intervalle, la proie des'flammes.
Tandis que Louviers a perdu de son ancien éclat en
(1) L'exposition dos nouveautés clbcuviennes a mis en relief d'autres fabricants très-distingués, parmi lesquels je cite MM. LefortetVauquelin, MM.Demar et Cîe, pour le goût excellent de leurs articles et pour leur fabrication irréprochable; M. Join-Lamberl, pour ses étoffes destinées aux femmes; M. Lesage-Maille, à cause de ses tissus à bon marché; MM. Legrix et Bruyant, etc. Nommons encore MM. Victor Barbier, Bruyant-Desplanques, Touzé , Osmont et Leroux. Le groupe de la draperie proprement dite, bien moins pressé dans les galeries d'Elbeuf que celui des fabricants de nouveautés, renfermait quelques maisons habiles dont les produits sont extrêmement recherchés. MM. Dumor-Masson, Chary et Lafendel, Bellest, se présentent en première ligne, mais en laissant encore après eux des places honorablement remplies.
(2) La fabrication des étoffes de nouveauté dans les bas prix était représentée par M. D. Chennevière, et aussi, jusqu'à un certain point, par M. Talbot; celle des articles plus recherchés, soit en fait de draperie, soit en fait de nouveautés, par MM. Dannet ctCie, Marcel et Renault, et Frédéric Jourdain.
face d'Elbcuf, dont le marché est devenu si riche en ressources, une autre cité normande, Vire, a monté considérablement dans le cours de ces dernières années, sur l'échelle de la fabrication. Depuis noire Exposition de 1849, les progrès réalisés ont transformé l'aspect de cette fabrique. La draperie y règne à peu près seule, mais elle y règne avec des caractères saillants, sous le rapport de la qualité et sous le rapport du bon marché des produits. Un des exposants de 1855, M. Adrien Lenormand, s'est élevé par lui-même d'un rang fort modeste jusqu'au poste de chef d'un grand établissement, qu'il dirige avec une habileté incontestée et un succès croissant. La maison Juhel-Desmares est une autre grande maison de la localité. Les fabricants de Vire se distinguent en général par une fabrication soignée, consciencieuse, qui assure la prospérité de cette place industrielle , dont le rôle semble être de faire concurrence à Elbeuf pour la draperie de qualité moyenne. Le travail de Lisieux n'offre guère d'affinités avec celui de Vire; il s'applique à des tissus plus épais, à des articles à poil, dans le genre des molletons; il n'est pas susceptible de prendre autant d'extension dans le commerce que les articles rasés de Vire; il trouve à s'écouler principalement sur nos côtes de Bretagne et de Normandie. Les échantillons exposés en 1855 étaient bien traités et composés de fort belle matière.
Cette même région du nord de la France était encore représentée par une manufacture isolée dans une ville peu industrielle, où elle est entièrement livrée à ellemême et obligée d'embrasser toutes les opérations ordinairement divisées qu'entraîne la confection des draps. Je veux parler de l'ancienne manufacture royale d'Abbeville, fondée au dix-septième siècle sous le patro-
nage de Colbert. L'ancienneté de cet établissement, la perfection soutenue de ses produits, l'habileté avec laquelle l'usine est dirigée par M. Randoing, recommandaient son étalage à notre attention. A la vérité nous n'avons pas aperçu là de ces genres nouveaux qui étonnent les regards, mais nous y avons rencontré toutes les conditions d'un travail irréprochable : la beauté du tissu, la solidité des nuances, la variété des combinaisons.
A l'est de la France, la petite ville de Bischwiller, que le chemin de fer de Paris à Strasbourg , traversant la vallée de la Zorn , laisse à quelques kilomètres sur la gauche, s'est approprié une fabrication d'un genre tout spécial. La principale branche du travail local consiste dans les draps légers, appelés draps zéphyr, destinés à la toilette des femmes. Ce n'est pas à Bischwiller, c'est à Strasbourg que ce genre paraît avoir été conçu, dans la fabrique de M. Dietsch, située à la Robert sau, et existant depuis plus de soixante ans. Quelques tissus belges en avaient suggéré l'idée. M. Dietsch est le doyen du drap zéphyr, et il a toujours conservé dans cette spécialité une situation éminëntc. Ses produits excellent à la fois par la qualité des laines employées et par un grand art clans la mise en œuvre. Un manufacturier de Bischwiller, M. Kuntzer, a puissamment contribué, dès l'origine, au développement de la fabrication des draps légers. Ses efforts doivent ùive rattachés à la création même de ce tissu. D'autres maisons de Bischwiller, celles de M. Bertrand, de M. Rœderer, de MM. Blin, etc., se recommandent par la hardiesse de leur esprit industriel et par l'importance de leurs affaires. L'avantage le plus sérieux de cette localité tient au bas prix de ses articles. Aucune autre fabrique ne saurait lutter avec succès contre cette spécialité de l'industrieuse Alsace. La
moyenne des prix y est d'environ 10 francs pour des étoffes de cinq quarts. On serait tenté parfois de se plaindre même du bon marché de ces produits. On ne peut pas toujours déplus en plus amincir le tissu, fût-il décoré du nom de zéphyr. U y a des limites où il faut savoir s'arrêter. La fabrique de Bischwiller me semble arrivée à la dernière étape; il serait funeste, désormais, de s'avancer plus loin dans cette voie. Ne rien outrer, c'est un talent précieux qui trouve son application dans toutes les branches où s'exerce l'activité humaine.
IV. Romorantin. — Limoges. — Cugand. — Mazamet. — Bédarieux. — Carcassonne. — Lodève, etc. — Au lieu de cet esprit de recherche, de cette effervescence perpétuelle dont le nord nous a offert de fréquents exemples, dont la cité d'Elbeuf reste pour l'industrie drapière la plus frappante expression, nous rencontrerons à chaque pas, dans le centre et dans le midi de la France où nous allons pénétrer, une immobilité qui semble se complaire en elle-même. Non que sur certaines places l'activité industrielle n'ait pris depuis quelques années une importance véritable ; mais c'est là une exception.
Commençons notre examen par les fabriques du centre ; entrons dans cette province déshéritée de la Sologne, où, sous l'influence d'exemples partis de bien haut, l'agriculture semble vouloir se livrer à des efforts inconnus jusqu'ici; entrons à Romorantin même, ancienne capitale de ce district. Nous y trouvons une manufacture de drap qui mérite d'être citée. Sans présenter des produits hors ligne, les chefs de cette maison, MM. Normant frères, se recommandent par la variété de leurs articles et par l'étendue de leurs affaires. La nouveauté n'est pas le domaine où s'exerce le plus leur action. Tandis que sur
ce point on se limite chez eux à des genres courauts et simples, on aborde, en fait de draperie proprement dite, les genres les plus divers : draps ordinaires, draps de billard, draps de voiture, draps légers pour femmes, draps de livrée fabriqués en grand. On reconnaît le contre-coup du mouvement contemporain dans cette fabrication si variée, dont les produits arrivent jusque sur le marché de Paris. — Une autre ville du centre, Limoges, écoule constamment ses droguels et ses grossières étoffes de laine dans les mêmes localités, en Bretagne, par exemple, et sur le littoral de l'Ouest, Elle passe et repasse sous nos yeux à travers nos Expositions successives toujours semblable à elle-même! Je n'entends déprécier en rien les louables efforts de quelques fabricants de cette ville; je veux dire seulement que l'arène ouverte au-devant d'eux est excessivement bornée par la nature même des choses, par les faciles exigences propres à leur marché. — Dans la partie la plus occidentale de la France, dans la Vendée, à Cugand, où l'on a pour ainsi dire improvisé une colonie industrielle qui est digne d'encouragement, on peut encore se rendre compte des bornes que les circonstances locales imposent aux entreprises. MM. Chéguillaume et Cic ne manquent point de l'esprit industriel , mais ils ont une clientèle qui ne les pousse pas en avant.
Ce môme trait devient bien plus visible quand on pénètre dans les profondeurs de la France méridionale. Sur les points trop peu nombreux où le travail a grandi, où l'industrie s'est développée, comme k Mazamet dans le Tarn, à Bédarieux dans l'Hérault, on s'aperçoit clairement que l'impulsion a eu pour cause l'établissement de rapports commerciaux avec Paris. Les genres de fabrication jusque-là routiniers se sont renouvelés
Velés en raison des exigences du marché parisien. Un rayon dérobé à ce foyer a suffi pour vivifier des corps languissants. L'industrie de Mazamet était dignement représentée dans le palais de Cristal. Après avoir progressé, de 1834 à 1848, avec une rapidité inouie, cette fabrication s'est encore accrue, quoique en une moindre proportion, depuis l'Exposition de 1849. Ceux de ses articles qui ont gagné le plus de terrain dans ces derniers temps, ceux qui témoignent de réels progrès, sont pré' cisément ceux qu'elle écoule dans la capitale. Ce sont les étoffes de nouveauté dont les maisons de confection emploient des quantités énormes. Les étoffes destinées, au contraire, aux habitants des montagnes du centre de la France, celles qui disputent aux tissus de Limoges la clientèle des populations de l'Ouest, celles qui se vendent dans les grandes foires de nos départements méridionaux, celles-là ne changent point d'aspect et ne révèlent aucun mérite nouveau.
En tête des maisons de Mazamet figurant à l'Exposition universelle, il est juste de nommer la maison Cormouls, qui donne l'exemple du mouvement dans ces contrées. Son ancien chef, M. Houles, avait obtenu deux fois la médaille d'or, en 1844 et en 1849. Cette distinction était bien due aux courageux et intelligents efforts de ce manufacturier éminent, qui avait su relier l'industrie locale à la consommation parisienne, et qui, comme le disait un des rapporteurs du jury en 1849, M. Lainel, avait puissamment contribué à développer V industrie dans le midi de la France. M. Cormouls s'applique à suivre la même route. Il a donné de l'extension à la fabrication des étoffes de fantaisie pour pantalons d'hiver. Son genre actuel comprend quelques nouveaux types de draps légers pour vêtements d'été, et des articles variés destinés à l'habillement
des femmes (1). La nouveauté deMazamet est d'un prix notablementjinférieur au prix de la nouveauté d'Elbeuf. Au lieu d'atteindre 14 fr., comme dans cette dernière ville, la moyenne ne dépasse pas 8 à 9 fr. Certes, je ne rapproche pas ces chiffres pour établir une similitude entre les étoffes produites. Je veux seulement saisir une occasion de préciser quel est le courant des efforts actuels à Mazamet. De môme qu'on s'applique, dans une cité de Normandie dont nous avons parlé. Vire, à lutter contre la draperie d'Elbeuf pour les qualités moyennes, de même, à Mazamet, on bat en brèche la nouveauté de la môme fabrique, la nouveauté de second ordre. Le commerce ne se fait pas toujours scrupule de vendre des tissus de Mazamet pour des tissus d'Elbeuf; tromperie condamnable, sans aucun doute, mais qui témoigne en faveur des résultats qu'on obtient dans le Tarn. Mazamet place directement quelques-uns de ses produits à l'étranger, en Suisse et en Italie; d'autres sont exportés, par intermédiaires, en Amérique et dans la Grande-Bretagne.
La fabrique de Bédarieux n'avait pas envoyé des échantillons aussi complets que ceux de Mazamet dans les genres de travail qu'elle a introduits chez elle. Deux fabrications principales occupent ses ateliers, celle des étoffes de nouveauté, celle des draps légers destinés aux Échelles du Levant et qui sont presque tous en haute couleur Cette seconde branche de l'activité locale est la seule qui ait été mise en saillie dans les vitrines des Champs-Elysées. La nouveauté s'y montrait à peine. Ce n'en est pas
(1) Parmi 1rs fabricants de Mazamet, citons encore MM. Vène-Houles, Olombcl frères lloudonx jeune, Bonnafous frères, Ulysse Rives, Salvaing jaune. (Voyez, sur rhistoiredu travail à Mazamet : Les populations ouvrier?* de la France, tome u. pages 53 et suivantes, chapitre : Les ouvriers tin montagnes noire».)
moins aux étoffes de ce dernier genre que la fabrique de Bédarieux doit l'essor qu'elle a pris. A mesure qu'elle multipliera ses rapports avec Paris, elle verra sa base s'élargir. Ses ateliers , encore médiocrement outillés, sentiront de plus en plus le besoin de ne pas demeurer, en fait d'instruments de production, trop au-dessous des fabriques du nord de la France. — En face de l'exhibition des deux cités du Tarn et de l'Hérault, étaient rangés les draps noirs du département de l'Aude. Il serait injuste de dire qu'ils ont décliné. La maison Auguste Roustic, de Carcassonne, et d'autres encore avaient étalé des échantillons très-satisfaisants; mais on reste partout dans les voies de la tradition, sans s'élever d'un rang sur l'échelle industrielle. Si la nouveauté impose plus de tribulations au fabricant que la draperie, elle a, en revanche, cet avantage de solliciter plus vivement l'exercice de l'esprit, et de tenir en éveil toutes les facultés inventives.
En dehors de Mazamet, de Bédarieux et, disons-le aussi, de Lodève, qui traite en grand et d'une manière spéciale la draperie militaire, en dehors de ces trois villes, on ne trouve guère, dans le midi de la France, de ces existences vraiment manufacturières, de ces individualités complètement vouées à l'industrie, comme on en rencontre à chaque pas dans la zone septentrionale. Parmi nos fabricants du sud, un assez bon nombre ne consentent à s'occuper de leur usine qu'une partie du jour ou une partie de l'année ; le reste du temps, ils le réclament pour la vie des champs, ou pour des distractions diverses. Nous sommes bien loin de h rude pratique de l'Alsace ou de la Flandre. Nous sommes plus loin encore des habitudes de ces manufacturiers anglais, qui ne connaissent d'autre horizon que les murailles de leur fabrique. Un de ces derniers, parlant de la nécessité
pour un industriel de s'incorporer à son exploitation et d'allonger à force de soins le temps qu'il y donne, s'écriait avec une sorte d'enthousiasme qui naissait du sentiment même des intérêts positifs : « Il nous faut trouver le moyen d'être à nos affaires quarante-huit heures par jour. » Le fabricant du midi n'a pas l'idée de ces attachements hyperboliques; il se fait un besoin de longs et doux loisirs; il aime à communiquer avec la nature qui l'environne. Que, sous un ciel brumeux et terne, le manufacturier de Manchester ou de Glasgow, dirait-il volontiers, se claquemure dans son usine, on le conçoit; mais nous avons ici un radieux soleil et un ciel bleu qui nous attirent au dehors, et dont il serait par trop cruel de vouloir nous sevrer.
On n'aurait que l'embarras du choix, si Ton tenait à citer dans nos départements méridionaux des fabrications renfermées dans un genre d'articles destinés aux populations environnantes. A Montauban, à Saint- Chinian, àSaint-Geniez, à Digne, àRhodez, etc., quoique la production de certains établissements soit parfois assez étendue, les améliorations restent, ou tout à fait nulles, ou presque insensibles. On peut en dire autant de Castres, que la voisine cité de Mazamet efface et déborde de plus en plus. Un fabricant de cette ville, M. Barbe jeune, a présenté des cuirs-laines parfaitement traités ; c'est un article confectionné dans les mêmes conditions depuis vingt ans. La cité de Vienne, dans le Dauphiné, se distingue un peu des autres par ses efforts dans le domaine de la nouveauté, mais de la nouveauté très-ordinaire et à très-bon marché. Y a-t-on, cependant, gagné du terrain? y a-t-on réalisé quelques perfectionnements dignes d'une mention spéciale? L'Exposition indiquait
seulement qu'on y suit sans déchoir la voie dès longtemps adoptée.
Le bas prix dans celles de nos villes méridipnales dont la fabrication pourvoit à des besoins locaux, est dû quelquefois, au moins en partie, à une sorte de revivification des vieilles laines, à l'aide de procédés que nous devons noter en passant. On avait reproché aux fabriques de drap, en général, d'employer aujourd'hui les déchets de laine peignée. On disait même que l'extension de l'industrie du peignage avait, de cette façon, fâcheusement réagi sur la qualité de certaines étoffes. Ce reproche nous semble exagéré : les déchets de laine peignée peuvent trouver utilement leur place dans la fabrication des draps, pourvu qu'ils ne soient pas dispensés d'une main trop prodigue. Ce n'est pas un mélange de ce genre qu'on signale dans nos fabriques méridionales. Les déchets qu'on se plaint de voir utiliser çà et là en des proportions trop fortes, ce sont des déchets d'une autre nature. On fait de la charpie avec des lambeaux d'anciennes étoffes de laine. Cette opération s'appelle défilochage. On possède une machine qui la pratique rapidement et économiquement. La laine provenant du défilochage est mêlée à des laines neuves et soumise à la filature. Cette matière a reçu le nom pittoresque de renaissance. C'est en effet Thabit qui va renaître du haillon. Quand on n'abuse pas de la renaissance, on obtient un avantage sous le rapport du prix, sans causer à l'étoffe un préjudice sensible; malheureusement on est poussé, comme il arrive toujours en pareil cas, à étendre l'emploi de la charpie de laine. Le fil et par suite l'étoffe perdent alors en solidité ce qu'ils paraissent gagner sous le rapport du prix ; le prétendu bon marché disparait pour l'acheteur. Comme
cet abus reste encore un fait isolé et local, il n'autoriserait pas à4 avancer que les étoffes du midi ont perdu leur mérite ordinaire et traditionnel, celui d'être très-solides; en général, au contraire, on peut soutenir qu'elles conservent cette qualité ; mais en même temps, elles sont très-grossières, très-rudes au toucher, et s'offrent à peu près sous les mêmes aspects qu'il y a dix , quinze ou vingt années.
Les manufacturiers qui exploitent si tranquillement ces genres de fabrication doivent y prendre garde cependant. Il se prépare pour un avenir prochain des changements qui les atteindront et contre lesquels ils devraient songer à se prémunir. L'Exposition universelle leur a fourni une excellente occasion d'étudier les progrès accomplis en dehors de leur zone et de s'inspirer de salutaires exemples. Si leur marché s'ouvre à la concurrence, si certaines fabriques du nord parviennent à y porter leurs marchandises, on pourrait bien voir leurs anciens articles délaissés et leur clientèle traditionnelle s'évanouir comme par enchantement. Or, cette éventualité, rendue à peu près impossible jusqu'ici par l'état des voies de communication, va devenir facile, grâce aux routes ferrées qui se construisent à travers la France centrale, grâce à ces chemins de fer du Midi qui conduiront bientôt de l'une à l'autre mer. Ces lignes sont directement soudées en plusieurs endroits au faisceau des chemins qui ont Paris pour tête, et qui permettront de communiquer prochainement avec nos fabriques du nord. Le centre et le midi de la France sont ainsi dotés de germes nouveaux et féconds qui nous paraissent destinés à fructifier rapidement sur un sol longtemps inaccessible aux impulsions du dehors. Un renouvellement complet se prépare ; la transformation sera d'autant plus
sensible que le terme d'où Ton part est plus éloigné de celui où Ton va se trouver porté. En présence des facilités offertes au commerce, les manufactures locales ne pourront conserver leur marché qu'en s'appliquant à élever le niveau de leur fabrication. Elles auraient tort, à coup sur, d'abandonner leur spécialité; elles auraient tort de vouloir renoncer à ces étoffes communes et à bon marché qu'elles ont toujours confectionnées. Seulement il y a sur leur terrain même une assez large place pour les perfectionnements. Améliorer les conditions de leur fabrication, en varier les genres, en abaisser encore le prix par l'emploi d'appareils moins grossiers, moins primitifs que ceux dont on fait communément usage, tels sont quelques-uns des objets qui doivent le plus préoccuper les chefs d'établissement dans le midi de la France.