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CHAPITRE VI

L'industrie des tapis.

I. Aspect général. — Les nations les plus industrielles, de l'Europe ont rivalisé d'efforts dans la spécialité des tapis. Comme pour diversifier encore davantage le tableau, les produits des contrées orientales étaient venus prendre place à côté de ceux de la France, de l'Angleterre, de la Belgique, de la Prusse et de la Hollande. Un examen comparatif entre les produits des peuples qui cultivent cette industrie présente un réel intérêt. A côté du colossal développement de la fabrication anglaise, nous voyons la tradition des fabriques belges, tradition.

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bien moins puissante, sans doute, que celle des fabriquas d'oulre-Manche, mais qui remonte cependant assez loin. La première médaille d'or décernée dans nos expositions à la fabrication des lapis avait été obtenue par une maison de Tournai en 1806- D'une date beaucoup plus récente, les efforts de l'Autriche et de la Prusse tendent à s'assimiler des éléments empruntés au dehors, et ce travail d'assimilation est curieux à observer. La Néerlande, dont le tempérament est plus commercial qu'industriel , nous offre cependant des essais dignes d'être mentionnés. Quant aux nations orientales, leurs produits, bien que toujours semblables à eux-mômes, conservent le singulier privilège d'offrir un attrait toujours nouveau (1).

La fabrication des tapis, considérée dans son ensemble chez les différents peuples, revêt un double aspect : d'un côté, elle pénètre profondément dans le domaine de l'art par le concours qu'elle reçoit du dessin ; d'un autre côté, elle est exploitée dans des conditions vraiment manufacturières, et parfois avec l'aide des puissants engins de la mécanique moderne. L'alliance entre l'art et l'industrie s'opère donc très-largement, on peut le dire, sur le terrain propre à cette fabrication. Ce n'est pas que toutes les fabriques présentent le spectacle d'un égal équilibre entre l'esprit artistique et l'esprit industriel. Non assurément : dans tel pays, l'art prédomine et le bon goût

(1) Il serait injuste de ne pas reconnaître que les fabricants de tapis avaient grandement contribué à la décoration intérieure du palais des Champs- Elysées. Au lieu d'être groupés sur quelques points comme ceux des autres industries, leurs produits s'étaient répandus dans tout l'édifice. Ici, ils recouvraient les parois des murailles latérales; là, ils remplissaient les travées du premier étage ; ailleurs, ils décoraient les escaliers ; ils se déployaient en tentures splendides dans la rotonde et dans son pourtour. Sur tous les points, Us reposaient fort agréablement les yeux et diversifiaient les perspectives.

réalise ses plus étonnantes merveilles ; dans tel autre, au contraire, une production active s'inquiète beaucoup plus d'accroître et d'améliorer ses procédés que de varier et de perfectionner ses motifs. Les deux éléments communiquent toujours cependant l'un avec l'autre par certains côtés, et la différence consiste dans la part relative que, sur tel ou tel point, on assigne à chacun d'eux.

II. Fabrication française. — Il n'y a pas bien longtemps que la fabrication des tapis en France s'est associée au mouvement de l'industrie contemporaine. Par suite de leur constitution môme et de la destination de leurs produits, exclusivement réservés aux palais princiers, nos célèbres fabriques de la Savonnerie, des Gobelins et de Beauvais avaient eu peut-ôtre cette singulière influence de faire considérer les tapis comme des objets de luxe qui auraient été déplacés dans les habitations ordinaires. Juste objet de l'admiration générale depuis de longues années, les ouvrages de ces établissements émerveillaient les regards à l'Exposition de 1855. Entre vingt tableaux, citons-en un ou deux : celui des Gobelins représentant le Christ après la descente de croix et le Christ mis au tombeau ; celui de Beauvais, qui reproduit un grand sujet de chasse. On était ravi devant l'inimitable perfection de tels ouvrages. Aujourd'hui, loin de faire obstacle au développement de la production, les fabriques impériales l'aident, au contraire, en lui fournissant de merveilleux modèles. Leurs produits restent des exemples de bon goût qu'on ne saurait trop consulter, des monuments précieux à conserver comme une des gloires de l'art industriel français. Mais il a fallu les triomphes réalisés par l'industrie contemporaine, il a fallu lçs mouvements qui se sont accomplis dans la société

pour que la fabrication privée conquît une place un peu notable dans le champ de la consommation. Si nous devions préciser l'époque à laquelle commence en France l'essor de la fabrication des tapis dans le domaine de l'industrie privée, nous indiquerions la date d'une de nos plus belles Expositions nationales, celle de 1834. Étouffée pendant la Révolution, ranimée sous l'Empire, cherchant à se reconnaître et à s'étendre sous la Restauration, cette spécialité ne parvint à se monter sur un pied véritablement industriel qu'après 1830. Le mouvement fut ensuite assez lent ; les habitudes des populations opposèrent des obstacles aux efforts que faisait la fabrique pour élargir le champ de son exploitation. On marchait cependant peu à peu. Quoique le domaine de la consommation soit encore aujourd'hui très-circonscrit, il s'est assez notablement étendu durant ces derniers temps. Nous ne sommes séparés que par quelques années de l'époque où la production française dépassait à peine le chiffre de sept millions de francs; elle monte, en 1855, à un peu plus de 10 millions par an.

Dans la série des efforts accomplis depuis le commencement de ce siècle jusqu'à ce jour, on découvre quelques faits saillants dont les conséquences éclataient à l'Exposition. Certaines manufactures, certains fabricants ont contribué plus que d'autres soit à recueillir les éléments épars de l'ancienne tradition française, soit à les asseoir sur des bases solides et à les développer dans le sens des besoins nouveaux. On doit signaler notamment l'influence de la tradition de notre fabrique d'Aubusson, dont la vitalité est si énergique ; l'essor si rapide pris par une de nos cités méridionales, Nîmes; l'habileté industrielle et commerciale d'une fabrique du nord de la France , celle de Tourcoing.

Aubusson a été le berceau de l'industrie des tapis en Europe, industrie venue des contrées orientales, comme la spécialité des châles de cachemire. Elle nous fut apportée par ces hordes sarrasines qui, au vue et au vme siècle , envahirent une partie de la France, et qui, après avoir été écrasées dans une bataille célèbre, laissèrent sur divers points de notre territoire des débris dont la trace n'est pas encore complètement effacée. Aubusson, dans nos montagnes du centre , devint un asile où quelques-uns des fugitifs exercèrent d'une manière plus ou moins paisible leur industrie héréditaire. Le genre fabriqué traditionnellement dans la cité de la Creuse constitue un genre tout spécial, si spécial même qu'on ne l'a presque jamais transporté ailleurs. Après avoir été florissante au xvi% auxvne et au xvme siècle, grâce surtout aux commandes qu'elle recevait pour les maisons royales et aux privilèges dont elle fut investie, la fabrique d'Aubusson s'était éteinte, pour ainsi dire, dans la tourmente politique, pendant les années qui suivirent 1789. Le mérite d'avoir rassemblé ses forces dispersées , d'avoir, en quelque sorte, reconstitué la communauté aubussonnaise, appartient à une maison bien connue, qui a de profondes racines dans le montagneux district de la Creuse. On devine que nous voulons parler de la maison. Sallandrouze. Un grand nombre des ouvriers qu'ont employés depuis d'autres fabricants, avaient été formés par elle. A chacune de nos Expositions, depuis celle de l'an ix, nous retrouvons M. Sallandrouze de Lamornaix, père ou fils, présentant des applications de plus en plus perfectionnées. Nous voyons cette maison obtenir des jurys successifs les plus flatteuses distinctions jusqu'au jour où son chef est mis hors de concours en prenant place lui-même dans le conseil qui décerne les récom-

penses. De toutes les fabriques françaises, la fabrique d'Aubusson est celle qui confectionne des produits pour la plus forte somme. Les valeurs qu'elle livre annuellement au commerce dépassent 2 millions et demi de francs. On y compte un très-grand nombre de fabricants. C'est ici, du moins pour la France, le champ le plus vaste de l'industrie agglomérée, en ce qui concerne les tapis. On pourrait n'y voir qu'une grande manufacture, car en dehors des ateliers des chefs d'établissement, il n'est guère de maisons particulières qui ne contiennent quelques métiers.

A la suite de la régénération lente mais ininterrompue de la fabrique d'Aubusson, vient se placer le développement de la tapisserie nîmoise, qui, grâce au genre de ses articles, a eu le mérite d'élargir l'arène de la consommation. Singulière circonstance! tandis que cette fabrique de Nîmes se laissait ravir par des cités rivales d'autres branches de travail traditionnelles dans ses murs , elle déployait ici une activité soutenue et un rare esprit d'exploitation. MM. Flaissier frères et quelques autres fabricants se sont fait remarquer dans celte marche ascensionnelle de leur cité. — Quant à Tourcoing, il faut également assigner à cette ville une place à part. Les plus salutaires exemples ont été donnés par le grand établissement qu'y exploitent avec un succès croissant MM. Requillart, Roussel et Chocqueel. Cette maison s'est élevée à un rang tout à fait distingué dans la fabrication et le commerce des tapis. On lui doit d'avoir imprimé une utile impulsion à plusieurs genres importants , et d'avoir développé divers éléments de travail. Elle a fondé, depuis 1851, des ateliers à Aubusson même, sous la direction spéciale de M. Chocqueel.

Les anciennes manufactures royales, dont nous signa-

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lions tout à l'heure l'influence sur la consommation , en ont exercé une autre sur le caractère même de l'industrie privée en général. Elles ont servi à la familiariser avec l'idée que les tapis sont une classe de produits dans laquelle l'art doit, sinon dominer, du moins accompagner toujours la spéculation industrielle. Aussi, écoutez le langage du jury à toutes nos Expositions nationales : on ne cesse pas d'insister sur l'importance du dessin dans cette fabrication. On déclare expressément, en 4806, que la solidité de l'étoffe et celle des couleurs sont des qualités faciles à réunir, mais que le véritable succès est au prix du bon goût dans les dispositions adoptées. Placée sous le stimulant de ces recommandations et de ces exemples, notre fabrique devait naturellement accueillir les inspirations artistiques qu'elle a réalisées avec un incomparable éclat dans les genres luxueux, et dont se ressentent les produits les plus usuels.

Après les tableaux et les tentures des Gobelins et de Beauvais, ce sont les produits d'Aubusson qui se rapprochent le plus de l'idéal de l'art. Seulement, à la différence des manufactures impériales , les ateliers de la Creuse, livrant leurs articles au commerce . sont obligés de calculer quelles sont les ressources du consommateur. Tout en conservant son caractère ancien comme fabrique d'objets de luxe, la cité aubussonnaise n'en possède pas moins toutes les conditions d'un large mouvement commercial. On y établit les tissus les plus fins qui. soient destinés au public. Les tapis ras forment le genre traditionnel d'Aubusson. Ils se fabriquent toujours suivant l'ancien système, système dans lequel le mécanisme est réduit à sa plus simple expression. La chaîne est déroulée sur un métier placé horizontalement et muni de deux marches qui servent à lever et à rabattre les fils. En fait d'ouvrages

de luxe, Àubussou confectionne encore le tapis velouté, désigné sous le nom de genre de la Savonnerie, et qui est en effet sorti de l'ancien établissement fondé par Henri IV en 1607. C'est là le tapis le plus somptueux, le plus cher de tous ceux qu'aborde l'industrie privée. On le désigne quelquefois sous le nom de tapis à nœuds , parce que chaque brin de laine concourant à la formation du dessin est fixé à la chaîne par un nœud , ce qui donne au tissu une solidité particulière. Après avoir été pendant longtemps exécutés suivant un style uniforme et toujours correct, les tapis d'Aubusson ont reçu de l'art contemporain un cachet de haute fantaisie qui en rehausse singulièrement l'éclat. Plus récemment importés dans la cité aubussonnaise , les articles de fabrication courante n'ont point altéré le caractère essentiel de sa spécialité. Depuis qu'on y attaque les genres les plus ordinaires , il semble que l'ancienne habileté dans les genres les plus recherchés n'ait fait que grandir.

Les produits d'élite ne sauraient nous faire perdre de vue les nombreuses variétés qu'embrasse aujourd'hui le groupe de la tapisserie. Ces derniers tissus ont même un mérite spécial qui les recommande à notre attention ; ils sont appropriés à toutes les fortunes, et ils sont susceptibles de se répandre de plus en plus dans tous les rangs de la population. Parmi ces tapis, qui sortent non plus d'une seule localité mais de toutes les fabriques, la moquette est le plus connu; quoique menacée par le tapis velouté en bandes, elle reste celui dont la consommation est la plus considérable. La moquette est confectionnée en bandes formant de longues pièces avec des dessins qui se reproduisent de distance en distance. Si l'on veut avoir un morceau d'une grande étendue, on est contraint de rapprocher plusieurs laizes de l'étoffe les unes des autres,

au lieu d'avoir à composer un sujet d'ensemble comme pour les tapis de la Savonnerie. On compte divers genres de moquettes que nous n'avons pas à distinguer ici; mais, au risque d'employer des termes un peu techniques, nous devons ajouter , en vue d'une observation qui viendra plus loin à propos de la fabrique anglaise, que les moquettes sont composées de plusieurs chaînes, toujours horizontales et superposées. On en compte jusqu'à neuf. Après les moquettes nommons encore les tapis en tissu chenille, qui se fabriquent au moyen d'un canevas assez épais en gros fil, sur lequel on applique des chenilles de laine tissées ; les écossais ou tapis à double face dont les couleurs sont opposées les unes aux autres sur chaque face, de telle sorte que dans un tissu rouge et noir, par exemple, les parties rouges d'un côté viennent en noir de l'autfre, et les noirs en rouge; les jaspés, qui sont l'espèce la plus commune des tapis, et sont tissés comme la toile, etc.

III. Tapis français, anglais, belges, prussiens, autrichiens, hollandais, comparés avec les tapis français. — Dès qu'on cherche à se rendre compte de l'état de la fabrication des tapis dans les différents pays du monde, on s'aperçoit que cette industrie tend à s'immobiliser dans un petit nombre de lieux. On ne la voit point, comme tant d'autres, comme celle de la laine, par exemple, prompte à se multiplier et à se répandre dans toutes les localités d'un district. Non; comme elle exige un personnel très-exercé, elle reste murée dans quelques villes privilégiées. Excepté Nîmes, dont le rôle, dans cette spécialité, s'est récemment élargi et môme transformé ; excepté une fabrique isolée établie à Bordeaux avec des ouvriers venus de la Creuse, nous n'avons à citer chez nous que des localités depuis longtemps déjà en posses-

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sion du genre qu'elles exploitent. Avec Aubusson et Tourcoing, c'est ^paiens, Abbeville, Tours, etc. Je dois nommer aussi Felletin, quoique cette ville, à peine séparée d'Aubusson par trois ou quatre kilomètres, soit assez généralement confondue avec ce centre industriel. U est bon de savoir cependant que la fabrication est moins perfectionnée à Felletin qu'à Aubusson, où la maind'œuvre est un peu plus rétribuée, et où se rendent par conséquent de préférence les ouvriers d'élite. — A l'étranger, l'industrie des tapis présente, sous le rapport dont nous parlons, la même physionomie qu'en France. Ainsi vous la voyez, en Angleterre, régner principalement à Kidderminster dans le comté de Worcester, et à Halifax dans le comté d'York. Tournai, Vienne et Berlin sont les centres de son activité pour la Belgique, l'Autriche et la Prusse. Les Pays-Bas semblent faitfe exception à la règle générale ; là les fabriques sont éparpillées. On en rencontre à Delft, à Breda et à Bois-le-Duc, à Arnheim et à Deventer, dans les provinces de la Hollande méridionale et du Brabanl septentrional, de la Gueldre et de rOver-Yssel. Cette calme industrie, qui n'est pas ici montée sur un très-grand pied, semble s'approprier partout aux aptitudes du peuple hollandais.

Le trait de ressemblance que nous venons de signaler n'apparaît plus guère entre les différentes contrées du monde quand on envisage les produits eux-mêmes. Au point de vue du fini du travail et de la richesse du dessin, personne ne saurait éprouver la moindre hésitation sur le pays à mettre en premier ordre. La France, même en laissant de côté les établissements exceptionnels des Gobelins et de Beauvais, a paontré dans l'épreuve solennelle de 4855 une incontestable supériorité. Nous ne chercherons pas les termes de comparaison dans les

morceaux hors ligne qu'ont envoyés les plus habiles fabricants d'Aubusson. Où trouver, en effet, des ouvrages comme ceux qu'exposait M. Sallandrouze de Lamornaix, comme ces panneaux et ces canapés si délicatement semés de guirlandes de fleurs, ou ces ravissantes portières à fond blanc d'argent et à bordure rose? De même encore la maison Requillart, Roussel et Chocqueel avait étalé des échantillons de son établissement d'Aubusson dont n'approche aucune fabrication étrangère. Un meuble splendide, un panneau où des enfants, des anges, si l'on veut, se jouent dans des buissons de roses, et les tentures de portes à bordures en fleurs, unissent la grâce et l'harmonie de la composition au fini et à la délicatesse du travail. D'autres pièces, également exceptionnelles et fort remarquables, étaient exposées par les maisons Braquenié, Castel. Sallandrouze père, etc.

La comparaison avec l'étranger, nous la portons sur le terrain d'articles plus courants. Entre tous les genres, la moquette est celui qui se prête le mieux à un parallèle. Eh bien! ici l'art français triomphe avec un incomparable éclat, surtout dans les tissus les plus fins. Nos dessins si gracieux et si variés ne se retrouvent point au dehors, à moins qu'on ne nous les emprunte ; encore, dans ce cas, sont-ils rarement rendus par la teinture et le tissage avec la perfection à laquelle nous sommes accoutumés. Aussi nos moquettes fines pénètrent sur les marchés du dehors, sur ceux de l'Angleterre, comme nos tapis ras et nos tapis de la Savonnerie. Certes, nous n'entendons pas contester le mérite propre à telle ou telle fabrique étrangère ; tout à l'heure même nous insisterons sur les avantages très-sérieux de la fabrication anglaise. Dès à présent, nous reconnaissons que la Belgique avait étalé quelques beaux échantillons, notamment un tapis

genre -Savonnerie de la manufacture royale de Tournai, travail inférieur cependant aux plus beaux articles venant d'Aubusson. L'espace qu'occupait l'Autriche renfermait aussi quelques morceaux à mentionner parmi les envois de MM. Philippe Haas , de Vienne ; mais une de nos grandes maisons parisiennes s'est plaint d'avoir trouvé chez ces fabricants plusieurs imitations textuelles de ses dessins. La maison Praetorius et Protzen, de Berlin, se place, par l'exécution de ses tapis, sur la même ligne que la fabrique viennoise. En fait de tapis chenille, l'Allemagne avait présenté de belles applications d'un genre tout particulier. — Un essai propre à la Hollande consiste dans l'emploi du poil de vache. Les tapis provenant de cette matière ne sont pas très-brillants; ils sont solides et se vendent à bon marché. On avait déjà eu l'idée de faire entrer le poil de vache dans la filature, mais, on y avait toujours mêlé de la laine pour faciliter l'opération. Cette fois, le poil a été filé seul et avec un succès réel.

Après avoir indiqué les avantages de notre industrie, disons que son côté faible. est celui des prix. A ce point de vue, l'Angleterre triomphe sans partage. Sa fabrication , qui était représentée à l'Exposition par plus de trente fabriques, au nombre desquelles on distinguait la maison Crossley, d'Halifax, et la maison Bright, de Manchester, arrive, pour les qualités moyennes, à des conditions de bon marché que nous sommes loin d'atteindre. D'où vient cette différence, dont le public est à bon droit si disposé à tenir grand compte? Les raisons en sont multiples. La plus importante n'est peut-être pas celle du prix des laines, que nous payons, comme on sait, plus cher que lçs Anglais. D'autres causes viennent se placer i côtéde celle-làet exercer une très-large influence- Ainsi,

avec une production coqcentrée dans des mains puissantes, et dont le chiffre annuel est presque triple de celui de la nôtre, les ateliers anglais doivent être en mesure de fabriquer leurs tapis à meilleur marché que nous. Notez, par exemple, qu'un seul établissement, celui de MM. Crossley, livre annuellement au commerce des valeurs plus considérables que celles produites par toutes nos fabriques d'Àubusson, de Nîmes et de Tourcoing réunies. Or, plus les mêmes opérations sont multipliées dans un même atelier, et plus elles peuvent s'effectuer économiquement. De plus, la fabrication anglaise n'est pas assujettie, comme la nôtre, aux caprices de la mode; elle est loin d'éprouver au même degré le besoin de changer ses dispositions et ses motifs. Le public anglais ou les clients étrangers auxquels s'adressent les produits britanniques, se montrent peu exigeants sous ce rapport. Quand, chez nos voisins, on veut acheter un tapis, on ne commence pas par se demander si le dessin en est nouveau ou s'il existait déjà l'année précédente. Telle fabrique confectionne les mêmes genres depuis dix et vingt ans, sans éprouver le moindre embarras à s'en défaire. De cette façon, le fabricant est affranchi, sinon tout à fait, au moins pour une large part, des frais de dessin. En France, tel établissement dépense pour cet objet 40,000, 50,000 francs par année et même davantage. Chez nos voisins, au contraire, des maisons bien plus considérables que les nôtres arrivent à peine à 12 ou 15*000 francs. Si nous en croyons des renseignements qui nous paraissent dignes de foi, la fabrique la plus importante du Royaume-Uni ne donnerait pas 30,000 francs par an à ses dessinateurs.

Ce n'est pas tout, cette uniformité de la fabrication, ce grand nombre de pièces produites d'après un même mo-

dèle, (levaient engager les manufacturiers à recourir aux agents mécaniques. Un travail presque toujours semblable à lui-même convenait merveilleusement à la machine. Dès que la production procède par grandes masses, la mécanique acquiert tous ses avantages. Aussi les appareils à vapeur ont-ils pénétré dans les manufactures britanniques, tandis que nos fabricants ne les utilisent pas encore. L'habitude et le besoin de produire à bon marché ont conduit les Anglais à des simplifications très-économiques, dont la spécialité des moquettes nous offre un exemple curieux à considérer. Il s'agit d'une innovation qui opère de l'autre côté du détroit une révolution véritable dans le genre qu'elle concerne. Nous voulons parler des moquettes imprimées sur chaîne par un procédé spécial, à l'aide duquel le fabricant s'épargne les frais de montage des métiers , qui , avec le métier Jacquard employé pour nos moquettes, sont d'autant plus élevés que les couleurs sont plus nombreuses. Les chaînes imprimées sont tissées sur des métiers ordinaires à la manière des étoffes unies. On devine aisément combien un tel genre doit permettre de vendre les produits à bon marché. En effet, outre les frais du montage, on économise par l'impression sur chaîne une notable partie des frais de teinture. Il faut moins de couleur pour imprimer un dessin que pour teindre des fils en les saturant à l'intérieur de principes colorants. En outre, il n'est plus nécessaire de multiplier les chaînes de laine comme dans nos moquettes ; on se contente d'une seule. Ajoutons que les tissus ainsi simplifiés étant fabriqués à la vapeur, le métier peut en confectionner 20 mètres par jour, tandis que nos métiers à bras ne permettent pas d'établir plus de 3 mètres de moquette. Mais avec ses incontestables avantages sous le rapport des prix, le nouveau genre an-

glais ne saurait être comparé, quant à la solidité des couleurs et à celle du tissu , à l'ancienne étoffe. Il est d'ailleurs moins beau. Quelle que soit la précision du tissage, on évite difficilement une sorte de bavure sur les bords des figures. On ne réussit passablement que pour la reproduction des fleurs. Les fonds en couleur viennent mal. Au lieu de présenter un ton uniforme , on dirait qu'ils sont zébrés.

Malgré ses défectuosités , la moquette imprimée a ouvert une voie nouvelle, dans laquelle la consommation anglaise est largement entrée, et que nos fabricants ne sauraient longtemps se dispenser d'aborder. En permettant d'abaisser les prix de vente, ce tissu aurait peut-être cet avantage de familiariser le public français avec l'usage encore si peu répandu des tapis. Sur 36 millions d'individus, Userait téméraire de porter à un million le nombre des personnes qui chez nous font usage de ces articles. En Angleterre, la proportion doit être renversée. Le tapis s'y rencontre partout, dans la demeure de l'ouvrier, dans celle du cultivateur, et jusque parmi les oripeaux de la misère. Chez les personnes qui ont la moindre aisance, le tapis se déroule pour ainsi dire de la cave au grenier. Bien que notre climat, au moins pour certaines parties de la France, rende ces étoffes moins nécessaires qu'au delà du détroit, il serait très-désirable cependant, au point de vue hygiénique, de voir le tapis pénétrer plus largement dans les habitudes de nos populations. On doit donc applaudir à tous les abaissements de prix qui pourront favoriser ce mouvement. — Il ne s'est introduit, durant ces dernières années, aucun procédé vraiment nouveau dans nos fabriques de tapis; néanmoins quelques progrès assez notables y ont été réalisés. Les teintures, par exemple, se sont considérablement amé-

lîorées. Jadis, les tapis riches étaient seuls teints d'une manière solide et brillante ; aujourd'hui, les articles les plus communs offrent des nuances très-belles et ineffaçables. Sous le rapport du bon goût, nos produits ont pour eux l'opinion de l'Europe entière. Entre les deux nations qui dominent dans cette industrie, la part n'est pas difficile à faire : en France, vous trouvez la nouveauté des dessins, le goût exquis dans l'arrangement des nuances, et la solidité des couleurs et des tissus ; l'Angleterre présente le spectacle d'une fabrication bien plus développée et ayant à son service des moyens de production plus puissants, mais aussi infiniment moins difficile en ce qui touche à la perfection du travail industriel, à la ténacité des couleurs, à la beauté des dessins, et se proposant avant tout de vendre ses articles à bon marché.

IV. Tapis mentaux. — Nous n'avons pas dû mêler à l'industrie européenne la fabrication des tapis orientaux qui proviennent d'un mode de travail très-différent du nôtre. Ces produits d'une autre civilisation, jetaient néanmoins trop d'éclat à l'Exposition pour être mis en oubli. Les plus beaux échantillons sont venus des Indes. Ceux de la Turquie se placent au second rang. Ce qui distingue les produits des régions orientales, c'est la netteté des tons, la beauté des nuances, la pureté des lignes. Les peuples orientaux possèdent à un degré très-remarquable l'intelligence de ce qu'on pourrait appeler la gamme des couleurs. Quant au prix des tapis de l'Orient, il serait difficile de s'en faire une idée exacte. Comme ces articles ne sont point exécutés en fabrique, comme ils sont tissés sous la tente par les maîtres des troupeaux, qui utilisent ainsi leurs laines, le prix en est extrêmement variable. Il dépend de mille circonstances

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purement accidentelles; mais, en généra}, le prix de ces magnifiques objets est très-faiWe sur les lieux de production.

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