CHAPITRE I
Rôle et Importance de l'Industrie cotonnlère monde. — Production du coton.
Vers la fin du siècle dernier, au moment même où les conditions de la société française se transformaient au
fermait des produits d'une valeur d'au moins 100,000 francs. La denteUs noire y était représentée par un châle splendide,— celui-là mémo qui avait ei le prix en 1854, à la suite du concours ouvert sous le patronage de l'Impératrice, — par plusieurs volants d'une fabrication plus ou moins riche, pir des pointes, des barbes, des cols, des voilettes. Dans les flots de la dentelle blanche apparaissaient une robe-tunique en point d'Alençon, un mantelet arec garniture, une toilette psyché, une aube, etc. Il se trouvait là deux mouchoirs très-élégants placés l'un à côté de l'autre, l'un fabriqué à Alençon rt l'autre à Bayeux, tous les deux avec le même point, afin qu'on pût en comparer l'exécution. Je cite, en passant, des pelotes d'un genre tout nonveaa enguirlandées de fleurs en relief. Cette application Ole peut-être à la dentelle un peu de sa gracieuse légèreté : il ne faut voir dans cet article qu'on objet de fantaisie habilement exécuté.
sein de terribles bouleversements, on introduisait sur notre territoire l'instrument qui devait amener aussi dans l'industrie une complète transformation. De cette époque date, en effet, chez nous le premier emploi de la machine à filer le coton, utilisée déjà en Angleterre depuis une quarantaine d'années. Cette machine a marqué pour la fabrication le point de départ d'un ordre tout nouveau. Perfectionnée bientôt, fortifiée un peu plus tard par l'application de la vapeur, imitée de près ou de loin dans la filature de toutes les matières textiles, elle peut être considérée comme ayant donné l'élan à l'ardeur industrielle de ce siècle. L'industrie du coton, à laquelle le nouveau mécanisme ouvrait une carrière de progrès inespérés, est à coup sûr, si je puis m'exprimer ainsi, la plus industrielle de toutes les industries modernes. Ses plus nombreux, sesplus éclatants triomphes, la mécanique les a remportés dans les manufactures de coton. L'homme, dont la main ne pouvait jadis manier qu'un seul fuseau, en est venu à mettre en jeu un millier de broches. Et encore comment les fait- il mouvoir? Est-ce par des efforts excessifs qui épuisent sa vigueur? Non ; sa force musculaire lui devient, pour ainsi dire, inutile : ses yeux, son intelligence suffisent pour l'accomplissement de sa fonction. Tout son rôle se borne à surveiller l'ingénieux et gigantesque appareil qui de lui-même, après avoir filé la matière, place chaque aiguillée sur les liges où elle doit s'enrouler. Il n'y a point dans l'industrie cotonnière de besogne vraiment pénible dont la machine n'ait affranchi l'homme.
L'emploi des machines par l'industrie cotonnière, qui venait rehausser le travail et rendre à l'intelligence sa tâche naturelle , n'a pas eu pour résultat de diminuer le nombre des bras employés dans cette fabri-
cation. Ce nombre fléchissait, il est vrai, pour certaines opérations déterminées; mais comme cette réduction môme faisait baisser le prix de revient, et, par suite, le prix de vente des produits , elle provoquait un accroissement proportionnel de la consommation, et finissait ainsi par nécessiter le concours d'une masse d'ouvriers plus considérable qu'auparavant. A mesure que la mécanique semblait ravir au travail quelques fragments de son domaine, elle les lui rendait indirectement avec usure en étendant de plus en plus les limites du champ qu'elle avait envahi. Tout en amoindrissant le prix de revient des objets confectionnés, les mécaniques profitaient en outre au salaire de l'ouvrier: elles rendaient le travail plus constant, plus régulier. Les chômages ordinaires étaient supprimés, ou la durée en était singulièrement amoindrie. Avec le capital engagé désormais dans l'outillage des fabriques, les métiers ne pouvaient plus cesser de battre sans perte pour le manufacturier. La comparaison soit entre le taux des salaires, soit entre le nombre des ouvriers avant et après l'introduction des agents mécaniques, atteste que le progrès accompli s'accorde avec l'intérêt des populations ouvrières. Les épreuves parfois si douloureuses inhérentes aux périodes de transition ne sauraient empêcher de reconnaître cette conséquence finale.
Si l'on veut se convaincre de l'influence que l'industrie cotonnière a exercée sur la propagation des agents mécaniques, il suffit d'évoquer par la pensée la longue série des procédés manufacturiers éclos depuis un demi-siècle. La plupart des expériences n'ont-elles pas eu lieu d'abord dans les ateliers voués au travail du coton? Ce n'est qu'après avoir subi ces essais que les nouveaux engins ont été mis en œuvre dans des fabriques d'un autre genre.
Quand le métier à filer le coton s'introduisit en France, c'est à Paris que furent montées les premières manufactures où il a été employé. De même, plus tard, pour la filature de la laine peignée, la capitale devient le théâtre des premières tentatives. Un tel fait vaut la peine qu'on s'y arrête un instant. En France, presque toutes les industries prennent naissance à Paris ; elles s'éparpillent ensuite dans les départements. Échappés de la grande ruche qui leur a donné naissance, des essaims s'en vont se fixer sur les points du territoire où ils trouvent un abri moins dispendieux, des conditions plus avantageuses. Cependant ils ont eu besoin pour pouvoir grandir et prendre leur essor des vivifiants rayons du foyer de la capitale. Ils sont partis de ce centre commun où s'élaborent, sous l'égide de la science, les divers éléments du progrès des arts. Les filatures de coton ont été transportées, pour la plupart, dans l'est et dans le nord de la France ; mais durant les premières années de ce siècle, on en comptait un bon nombre à Paris; en 1813, il y en avait plus de quarante. Le nom de Richard Lenoir nous dit assez que de grandes individualités avaient pu se former à Parts même, dans le cercle de cette industrie naissante. L'empereur Napoléon Ier l'avait traitée avec faveur, pressentant peut-être la mission qui lui était réservée pour l'initiation de notre pays aux grandes applications manufacturières. Dès l'Exposition de 1806 les fabriques de coton étaient en progrès. Le jury constatait que l'art de filer le coton, soit en filature continue, soit au mulljenny, avait pris racine sur le sol de la France. D faisait remarquer qu'un grand nombre d'établissements rivalisaient entre eux et se perfectionnaient chaque jour; mais le perfectionnement s'appliquait surtout aux fils de gros numéros; la fabrique des fils fins nous était à peu près inconnue.
On n'avait encore, même dans le sein de l'industrie cotonnière, qu'un vague et obscur pressentiment des destinées de cette industrie. On ne prévoyait pas rétendue des services qu'elle était appelée à rendre aux aubes fabrications. On ignorait que son développement et sa prospérité étaient la condition même des progrès industriels de la France.
Le coton est rapidement devenu la matière qui donne lieu, après les céréales, aux plus grandes masses de transports, et fournit aux entreprises maritimes l'aliment le plus abondant. — En outre, nulle autre matière ne re* çoit de la main qui la façonne une addition de valeur aussi large. Le coton arrive sur nos marchés au prix moyen de 1 franc 25 centimes à 4 franc 50 centimes le kilogramme ; mis en œuvre, on peut évaluer son prix moyen à environ 5 francs. Pour la soie et pour la laine, le travail est loin d'ajouter à la substance primitive une plus-value semblable. Ainsi un kilogramme de laine peignée vendu 8 francs ne représente guère en tissu qu'une somme de 43 francs. Le travail de la soie ne double pas la valeur de la matière employée. Après cette large addition provenant des manipulations qu'il comporte, le coton reste encore la moins chère de toutes les substances textiles. Les tissus de coton, en raison de leur bas prix, sont naturellement les tissus consommés par les classes populaires. On peut dire qu'ils sont l'objet de la faveur générale. Ils remplissent un rôle immense dans l'économie moderne. Ace titre, le perfectionnement de cette industrie se recommande à l'attention et à l'intérêt de tous ceux que préoccupe le bien-être des masses. Susceptible des applications les plus variées, le cote» peut réunir la force à la finesse et à la souplesse. On m fait des dentelles magnifiques et des mousselines d'une
transparence vaporeuse ; mais on en fabrique aussi des mouchoirs à 30 centimes, et mille tissus qui répondent au besoin du plus grand nombre des consommateurs.
D convient de prendre une idée de l'importance des transactions auxquelles donne naissance l'industrie cotonnière. Non qu'il soit opportun d'aligner ici une armée de chiffres qu'on oublie presque aussi vite qu'on les lit. Les détails de la statistique ordinaire, relativement au coton, ont été d'ailleurs, pour la plupart, reproduits cent fois dans différentes publications. Les chiffres, sans aucun doute, sont indispensables pour éclaircir la plupart des questions économiques, j'entends les chiffres scrupuleusement recueillis et sévèrement contrôlés; mais ils ne sauraient jamais se suffire à eux-mêmes. Nous nous bornerons à quelques faits et à quelques calculs généraux. On évalue à 4 milliards de francs environ la production annuelle de l'industrie du coton dans le monde. Le chiffre môme de 4 milliards semble devoir être prochainement franchi. Cette industrie absorbe de 750 millions à 800 millions de kilogrammes de matière première. L'Angleterre à elle seule figure pour plus de moitié dans cet immense bilan. Voulez-vous apprécier quelle est la situation de la Grande-Bretagne par rapport à notre propre pays? Songez que l'industrie britannique possède aujourd'hui plus de 20 millions de broches. La France en a 5 millions. Le chiffre de la consommation du coton en laine dans notre pays varie, depuis trois années, de 72 à 75 millions de kilogrammes. Il était de 72 millions en 1852; celte année-là môme, l'Angleterre avait importé, pour sa consommation, 421 millions de kilogrammes. On peut, si l'on veut, estimer d'après ces bases quelle est la différence entre la force matérielle employée pour la production manufacturière dans les
deux contrées. La force d'un cheval passe pour correspondre à la consommation de 20 balles de coton ou de 4,000 kilogrammes. Donc, les fabriques anglaises absorbent une force de 105,250 chevaux, et les manufacture» françaises une force de 18,750 chevaux seulement (1). Plusieurs contrées fournissent aux manufactures la matière première dont elles ont besoin. Les États-Unis se placent en tête et en laissant bien loin en arrière tous les autres pays ; car, à eux seuls, ils jettent sur le marché quatre à cinq fois plus de coton que tout le reste du monde. Leur production dépasse l'énorme chiffre de 600 millions de kilogrammes. Les Indes orientales, l'Egypte, le Brésil arrivent ensuite, mais pour des quantités infiniment moindres. Je tiens à mentionner, en outre, certaines régions, la Guyane anglaise, l'Australie, la Guadeloupe, l'Algérie, qui avaient envoyé à l'Exposition universelle des échantillons de coton brut. Les quantités qu'on y récolte ont sans doute fort peu d'importance, pour le moment du moins; aussi les envisageons-nous comme des essais. Les connaisseurs examinaient avec intérêt les cotons expédiés de la Nouvelle-Galles du Sud, notamment ceux de MM. Eldridge. Quant aux cotons de l'Algérie, ils avaient des droits particuliers à notre attention. Des résultats très-favorables ont été obtenus surtout pour l'espèce de coton dite longue soie qui a merveilleusement réussi. Nous rappellerons les habiles essais auxquels s'est
(1) L'industrie cotonnière gagne chaque jour du terrain chez tous les peuples qui la pratiquent. Dans le pays môme où le travail du coton est arrivé à un degré de développement si prodigieux, dans la Grande-Bretagne, l'accroissement ne se ralentit pas. En une seule des dernières années , et dans le seul district de Manchester, on avait vu construire quatre-vingt-une nouvelles filatures, employant une force collective de 2,240 chevaux. Durant le même intervalle, les anciennes fabriques avaient augmenté leur puissance d'une force égale à celle de 1,477 chevaux.
livré M. Hardy, directeur de la pépinière centrale du Gouvernement au Hamma. Nous devons une mention particulière aux cultures de Saint-Denis-du-Sig; nous devons nommer, entre tous les producteurs exposants, ceux qui ont obtenu naguère la récompense accordée par l'Empereur pour encourager d'utiles expériences, MM. Masquelier fils, Du Pré de Saint-Maur et le caïd de Guelma. On voyait encore dans la collection algérienne des échantillons de coton égrené et non égrené, présentés sous le nom des officiers de Lalla Maghmia. Ainsi un détachement militaire, campé dans un district de l'intérieur, avait employé ses loisirs à expérimenter une culture qui peut enrichir le pays.
C'est aux États-Unis que la culture du coton a offert les phénomènes les plus extraordinaires. On l'a vue marcher avec une rapidité incroyable. En dix ans, de 1841 à 1851, elle avait à peu près doublé. Cette progression semble d'ailleurs n'obéir à aucune loi constante; elle répond bien, en dernière analyse , à l'accroissement de la consommation, mais elle n'y répond pas d'une manière rigoureuse. Divers documents publiés en Amérique ont signalé ses allures irrégulières et capricieuses. Pendant longtemps, on a pu seulement remarquer que des intermittences périodiques se manifestaient dans le développement des récoltes. A une année d'abondance en succédait une autre de médiocre production. Un grand fait domine ici toutes les données de la statistique, à savoir, la solidarité que le coton contribue puissamment à établir entre les deux continents, entre les peuples les plus civilisés de l'Europe et le pays le plus puissant du nouveau inonde. Un rapport intime unit les intérêts du filateur de Manchester, de Glasgow, de Mulhouse ou de Rouen , à ceux du cultivateur de cotonniers dans les États du sud
de l'Union américaine. Ainsi les nations sont tributaires les unes des autres, non plus suivant l'usage antique qui procédait de la conquête et de l'asservissement, mais par un échange de services mutuels qui les associent à une fin commune, c'est-à-dire ici au développement du bien-être général.