CHAPITRE IL
Mise en œuvre du coton ehei les différente peuples. — Progrés de la filature.
C'est à coup sûr un tableau curieux que celui des aliments divers que le coton procure au travail et des services que rend aujourd'hui à l'homme cette matière dont la consommation a été quatre ou cinq fois décuplée en moins de soixante ans. Le coton est mis en œuvre chez Ja plupart des peuples étrangers qui figuraient à côté de nous dans le Palais de l'Industrie. Presque tous avaient envoyé des échantillons de leur fabrication , échantillons plus ou moins nombreux, plus ou moins remarquables, mais toujours dignes d'un examen attentif. Le degré d'avancement de chaque peuple dans la carrière de l'industrie pourrait être mesuré par son habileté dans le traitement du coton.
Parmi ces nations diverses , il en est quelques-unes que l'on compare plus habituellement que les autres avec notre propre pays dans toutes les recherches sur le mouvement de l'industrie cotonnière. Ce sont, après l'Angleterre, les États-Unis et la Suisse. Pour le bon marché des produits, l'Angleterre devance tout le reste du monde, et la France ne vient qu'après les États-Unis et
la Confédération helvétique. Si Ton envisage la quantité d'étoffes fabriquées , c'est encore l'Angleterre qui tient la tête de la colonne, et elle la tient en laissant une énorme distance entre elle et les nations qui la suivent de plus près, les États-Unis et la France. Après avoir comme hésité, durant la première partie de ce siècle, à mettre en œuvre le coton qu'ils récoltent en si grande abondance, les États-Unis se sont livres à ces applications depuis une trentaine d'années avec une ardeur croissante. Les voilà maintenant en seconde ligne sur la liste ries peuples exploitant cette branche de travail. Dans l'Union américaine, les fabriques de coton sont concentrées sur le territoire des États du nord, dont l'aptitude industrielle dépasse immensément celle des États du midi, plus essentiellement voués aux exploitations agricoles. On sait que de l'autre côté de la Manche, c'est Manchester, c'est Glasgow, mais surtout Manchester qui règne sur le coton en souveraine incontestée. En Suisse, cette même industrie a son siège principal dans le canton de Saint-Gall et dans celui d'Appenzell extérieur qui s'y trouve enclavé. Notez, en passant , que ces deux petits cantons, dont la population réunie ne dépasse pas le chiffre de 211,000 âmes, sont les plus industriels de toute la Confédération helvétique. L'exportation des tissus de coton y est estimée à 40 millions de francs. Nous devons mentionner ensuite le canton d'Argovie, où Ton compte environ 180,000 broches et 700 à 800 métiers mécaniques produisant surtout des tissus blancs. Des tissus de coton teint y sont aussi fabriqués en quantité assez notable sur des métiers à la main et au domicile môme du tisserand. Ce travail occupe les cultivateurs durant les interminables hivers de ces montagneuses contrées.
La France compte trois groupes voués spécialement à l'industrie cotonnière : le groupe flamand , le groupe normand et le groupe alsacien. Le premier se compose du district de Lille et de celui de Saint-Quentin; le second , dont la cité rouennaise est le chef-lieu , s'étend du côté de l'ouest jusqu'à Fiers et à quelques villes tort industrieuses de la basse Normandie. Le groupe alsacien comprend les départements du Haut et du Bas-Rhin, eî une partie de l'ancienne Lorraine. Éloignée de ces grands centres et possédant une fabrication remarquable, la ville de Tarare doit être rattachée dans nos études au district de Saint-Quentin, dont sa spécialité la rapproche. Nous pourrions à la rigueur signaler un quatrième groupe , le groupe vendéen et breton, embrassant les tissages de Laval, de Cholet, et les filatures de Nantes. Mais, malgré l'importance du travail à Cholet et les progrès réalises par la fabrication à Laval , ce groupe est encore loin des trois premiers. Si nous classons nos fabriques par le nombre de broches qu'elles mettent en mouvement et la quantité de coton qu'elles absorbent , nous devons placer en première ligne le groupe normand. Sur les 72 à 73 millions de kilogrammes de coton que la France consomme, le cercle de la Seine-Inférieure , de l'Eure et de l'Orne en prend à lui seul à peu près 30 millions; sur 5 millions de broches, il en compte de 1,500,000 à 2 millions ; mais il ne conserve pas ce même rang quand on envisage la valeur des produits. A Rouen et dans l'orbite de cette métropole manufacturière, on s'attaque <ie préférence aux articles communs, qui absorbent beaucoup de matière et dans lesquels la maind'œuvre et l'art entrent pour une part relativement peu élevée.
La spécialité de Rouen dans l'industrie cotonnière,
c'est la production à bon marché. Les tissus qui sortent du groupe normand servent à vêtir un plus grand nombre d'individus que les tissus réunis de tous nos autres districts. Les habitants des campagnes, la masse de la population ouvrière, telle est la clientèle de la Normandie. On a appelé Rouen la fabrique du pauvre , disons qu'elle est la fabrique des classes ouvrières. En montrant ce district occupé à subvenir aux besoins journaliers de la population laborieuse, nous croyons rehausser son importance. S'il fallait établir une classification hiérarchique entre les industries, nous n'hésiterions pas à mettre sur le premier plan celles qui, en définitive, rendent à l'humanité la plus forte somme de services. Nous l'avons déjà dit à propos de plusieurs fabrications, le mérite principal des ouvrages de luxe consiste à hausser le niveau de l'industrie , à conserver et à développer les traditions du bon goût. Ici, encore, c'est de cette manière que le luxe profite aux articles de grande consommation. La clientèle de Rouen s'étend dans nos colonies , et notamment dans nos possessions du nord de l'Afrique, où elle écoule une quantité notable de produits.
Lille et Saint-Quentin , à cause de la finesse de leurs fils et tissus, consomment infiniment moins de matière que la Normandie. Il en est de même de l'Alsace, qui a besoin de retrouver dans la valeur d'un travail plus parfait le moyen de balancer les dépenses qu'entraînent pour elle de longs transports. Ne pourrions-nous pas le dire, à ce sujet, d'une manière générale? La fabrication des tissus communs a naturellement sa place au bord de la mer, dans la proximité des ports où s'opèrent les arrivages du coton. Telle est, en Angleterre et en Ecosse, la situation de Manchester et de Glasgow; telle est à peu près, en France , celle de Rouen. Bien que baigné par la
mer, le département du Nord ne se trouve point dans une condition aussi favorable sous ce rapport que celui de la Seine-Inférieure. Ce n'est pas , en effet , le port de Dunkerque , c'est celui du Havre qui reçoit dans ses bassins presque tout le coton importé. La différence , provenant des frais de transport des matières premières , se traduit inévitablement en une augmentation du prix de vente des produits fabriqués ; cette augmentation est d'autant plus sensible que la marchandise est cotée à plus bas prix. Elle affecte beaucoup moins les produits chers, ceux qui empruntent une grande partie de leur valeur à la maind'œuvre et à l'art. La différence n'est guère apparente que dans le cas où ces derniers articles sont mis en parallèle avec les produits similaires d'autres districts où les fabricants n'ont pas à supporter une égale surcharge. Le jour viendra peut-être où nos manufactures de coton en tous genres chercheront à se rapprocher de la mer; mais ce jour est nécessairement éloigné. Le sol alsacien, par exemple , n'est pas menacé , pour le moment , d'être déserté par l'industrie cotonnière. Il a pour lui le génie industriel dont il est doué; il a pour lui l'habileté des chefs d'établissement et l'expérience des ouvriers. Il se défendrait d'ailleurs au besoin par la beauté de ses dessins et de ses couleurs. Sa situation topographique tend seulement à le pousser de plus en plus vers la fabrication des articles de luxe.
Parmi les applications diverses que le coton reçoit dans chacun de ces districts manufacturiers, il en est deux qui peuvent être regardées comme étant la base même de l'industrie cotonnière : la filature et la fabrication des tissus écrus. Eh bien! ce sont précisément celleslà dont la nature était la moins propre à captiver les regards des visiteurs à l'Exposition. Le public pas-
sait indifférent devant les vitrines qu'elles remplissaient. Que d'efforts s'y résumaient cependant! Quelles séries de triomphes elles attestaient ! Combien de milliers de mains ont contribué à conduire ces industries primordiales au point où elles sont arrivées !
Lorsque se sont montées nos premières filatures mécaniques, les filatures anglaises existaient déjà depuis longtemps. Nous ne pouvions pas prétendre tout d'abord à les égaler. Nous commencions notre apprentissage quand nos voisins étaient en pleine possession d'un brevet de maîtrise. Aussi, comme nous l'avons dit, nous sommes-nous tenus longtemps en dehors de la fabrication des fils fms, qui offre plus de difficulté que celle des fils de bas numéro. En 1806, nous ne pouvions guère tirer d'un demi-kilogramme de coton que 60,000 mètres de fil, et encore ce chiffre n'entrait-il point dans le mouvement normal de notre fabrication. Si de l'Exposition de 1806 nous passons à celle de 1819, nous voyous nos filateurs atteindre alors 80,000 et 100,000 mètres. Des fils beaucoup plus fins figuraient même à l'exhibition de cette année-là, mais ils n'étaient pas encore d'une fabrication courante ; ils n'avaient été établis qu'en vue du concours public, où chaque industrie s'efforçait de briller. Quatre ans plus tard, à l'Exposition de 1823, la filature était arrivée à 290,000 mètres, ou, comme on dit, au n° 290. Nous regagnions ainsi peu à peu l'avance que l'Angleterre avait prise sur nous. Nous établissons aujourd'hui, et depuis longtemps, les numéros les plus élevés, ceux qui conviennent aux tulles et à nos plus fines mousselines. Aussi ne tirons-nous d'Angleterre qu'une minime quantité des fils les plus fins. Prohibés jusqu'en 1834, ces fils, depuis cette époque, sont admis à l'entrée, à partir dun° 143, moyennant un droit au poids, droit
qui par conséquent affccle de moins en moins le fil à mesure que sa finesse augmente. Les déclarations ont à peine dépassé, en 1854, le chiffre de 27,000 kilogrammes.
La consommation de nos fabriques de tissus se renferme, pour la grande masse de leurs articles, entre le n° 12 et le n° 80. Au-dessus de ce dernier chiffre commence l'exception, qui va en se restreignant de plus en plusjusqu'au n° 300. Quoique plusieurs de nos plus habiles industriels outre-passent avec succès 300,000 mètres, on peut dire que les limites commerciales s'arrêtent à ce terme. Plus le fil est fin, et plus il réclame de manipulations et de soins. Vous aurez une idée assez exacte de la différence existant sous ce rapport dans la fabrique, lorsque vous saurez que la filature de 50 kilogrammes de coton dans les numéros élevés représente autant de travail que 700 ou 800 kilogrammes des numéros inférieurs. La fabrique des grosses couvertures et de quelques autres articles analogues marque le premier degré de la filature destinée au tissage. Elle emploie les fils du n° 6. Les numéros inférieurs au chiffre 6 ne servent guère qu'à la confection d'articles d'un genre spécial, qui semblent, au premier abord, très-faciles à fabriquer. Je veux parler de la mèche à chandelle. Sachez pourtant que cet article grossier réclame une attention minutieuse : il lui faut une matière très-belle et dégagée de tous les corps étrangers qui se rencontrent fréquemment dans le duvet cotonneux.
Les métiers mécaniques d'où sortent tous ces fils d'une finesse si différente étaient loin d'avoir à l'origine cette ampleur, cette agilité qui étonnent aujourd'hui. Les premiers inventeurs des métiers à filer, Richard Àrkwright, James Hargreawes, ne reconnaîtraient plus leurs appareils transformés. Au lieu d'une vingtaine de broches que portait le métier d'Arkwright, nous avons des bancs
•I rf *
qui en comptent 600 et davantage. Samuel Cramptcm luimême, qui combina dans les muUrjennys les inventions d'Arkwright et d'Hargreawes , resterait émerveillé devant la puissance des métiers automates, ou self-acting comme disent les Anglais, qui renvident immédiatement, sans le secours de l'homme, et infiniment mieux que lui, le fil étendu. Le renvidage mécanique a fait longtemps le désespoir des mécaniciens. Tous les efforts demeuraient inutiles pour installer les machines dans ce nouveau domaine. Les Anglais ont fini par y réussir, et ils ont réalisé une condition nouvelle de bon marché dans la fabrication des tissus de coton. Non-seulement le métier renvideur permet une économie de main-d'œuvre dans la fiiature, il facilite encore, en préparant des bobines plus serrées et qui se déroulent mieux, la marche des métiers. Les renvideurs mécaniques absorbent, il est vrai, une plus grande force motrice que les autres; mais ce ne pouvait être là un obstacle pour l'installation des nouveaux appareils dans un pays comme l'Angleterre, où le combustible minéral est à bas prix. Il n'en était pas de même pour nos manufactures, obligées de payer la houille bien plus cher que les fabriques anglaises. Aussi, tandis que les métiers renvideurs envahissaient toutes les filatures de l'autre côté de la Manche, et consolidaient la supériorité acquise à nos voisins, ils ne se glissaient que fort lentement dans les nôtres. Ajoutons que le prix de ces métiers est fort élevé en France. Chaque broche coûte à nos fabricants à peu près le double de ce qu'elle coûte aux fabricants anglais. En dépit de ces différences , nous commençons enfin à nous approprier cette conquête. La propagation des renvideurs mécaniques est même, en 1855, un des signes caractéristiques des progrès de nos filatures.
Quoique antérieur à l'introduction du renvidage mécanique dans nos usines, l'emploi de la vapeur, comme moyen de mettre en jeu les métiers à filer, n'y est pas aussi ancien qu'on le pourrait croire. Profitant toujours de leur avance primitive, les Anglais nous avaient précédés dans cette voie. Il n'y a pas plus de vingt-cinq ans que la vapeur a été utilisée en France d'une manière générale dans les filatures. Avant cette époque, quand on n'avait pas un moteur hydraulique, on établissait un manège auquel des chevaux étaient attelés. Les mull-jenmjs étaient mises en mouvement par les seuls bras de l'homme. On ne saurait trop s'applaudir que les progrès de la mécanique aient affranchi l'ouvrier de cette tâche très-pénible et très-monotone. Maintenant le moteur à vapeur, ou, à son défaut, le moteur hydraulique, assume toute la besogne véritablement fatigante.
Les fils de coton que nos fabricants avaient envoyés à l'Exposition étaient en général d'une grande beauté. Nos articles en ce genre joignent la force à l'élasticité, la ténacité à la souplesse. Parfois ils ont tout le brillant de la soie. Sous le rapport du mérite de la fabrication, ils ne redoutent point d'être comparés avec les plus beaux produits étrangers. Nul de nos districts n'avait reculé devant le concours. Le groupe normand était représenté par M. Fauquet-Lemaîtrc, à qui la filature des gros numéros doit des perfectionnements multipliés ; par M. Delamarre-Deboutte ville, dont les établissements peuvent être pris pour modèles ; par MM. Pouyer et Quertier fil>. qui ont su profiter de bonne heure des derniers perfectionnements de la mécanique; par M. Charles Levavasseur, qui fut l'un des premiers à introduire en Normandie les métiers self-acting, et dont la famille date depuis de longues années dans l'industrie rouennaisc; par
M. Léveillé, que le jury de 1849 signalait comme un très-habile dateur en même temps que comme un de nos teinturiers les plus expérimentés ; par MM. Davillier, Vaussard, Delavigne, etc. La filature en fin de la Flandre et de l'Alsace avait à sa tète MM. Mallet frères, Delebart et Lardemer, E. Cox, etc. Un filateur de Roubaix, M.Motte-Bossut, n'attaque pas des fils d'un numéro aussi élevé que ceux des filateurs déjà signalés ; mais sa fabrication est irréprochable. M. Motte-Bossut peut être regardé comme celui de nos filateurs qui emploie le plus de métiers automates. Dans le district de Saint-Quentin, je cite MM. Arpin; je cite la fabrique d'Ourscamp, connue depuis longtemps d'une manière fort honorable, et se maintenant toujours sur une excellente voie. L'Alsace, où l'industrie est constituée dans des conditions que ne désavouerait pas Manchester, et qu'il convient de désigner d'une manière collective, pouvait citer les produits de presque tous les filateurs de Mulhouse et des environs (1). — Le rayon industriel des Vosges dépend dû groupe alsacien. Un grand établissement situé àSenones, sur le versant occidental de cette chaîne montagneuse, l'établissement de M. E. Seillière, mérite une mention spéciale. La catégorie des fils fins rappelle un nom plusieurs fois distingué dans nos Expositions, celui de M. Feray, d'Essonne, que nous avons rencontré plus haut dans la fabrication du linge de table damassé.
(1) Des filateurs de Guebwillcr, MM. Bourcart, ont monté une usine sur nn pied grandiose. Leur établissement ne se compose que d'un immense rez-de-chaussée. C'est là un nouvel exemple du mode de construction que nous avons vu déjà suivre à Reims par un filateur de laine. Ces essais vont permettre de comparer deux systèmes différents : le système des étages superposés, à peu près seul appliqué jusqu'à c« jour, et celui d'une surface unique à fleur de terre. Si le second mode réclame plus de terrain, il est infiniment moins exposé aux incendies et à d'autres dangers résultant de remploi des agents mécaniques.
Cette nomenclature est longue sans doute; et cependant quelques filateurs étrangers y réclament encore une place. Comment ne pas mentionner, par exemple, le premier iîlateur du district de Manchester et de Salford, M. Houldsworth, qui pourrait être proclamé le premier filateur du monde? Il est impossible d'omettre également MM. J. Brook et frères, de Huddersfield , Wieland, Schmid et Cic, de Zurich (Suisse), et la Société de Pottendorf (Autriche).