CHAPITRE III
Les tissus de coton — Objets de luxe et article* à bon
marché.
Les produits qu'on peut considérer comme produits de luxe en fait de tissus de coton sont encore communément du bon marché. On arrive cependant pour certains articles exceptionnels à des prix fort élevés. Sans même prendre pour exemple les dentelles et les broderies, tek fonds unis peuvent coûter aussi cher que de riches étoffes de soie (1).
Quand on parle du bon marché dans le domaine du coton, le nom de l'Angleterre se présente naturellement à l'esprit. On aperçoit de loin, à travers les brunies de
(1) Lorsque la fabrique de Nancy voulut offrir une robe en broderie j l'Impératrice, elle lit tisser à Tarare une mousseline d'une finesse eitrèine. pour laquelle on avait employé du fil de coton du n° 480, c'est-à-dire du fil comptant 400,000 métrés pour un demi-kilogramme de coton. Si l'"fi étendait le fil provenant d'une aussi faible quantité de maiit»re, il se développerait sur une longueur de 4*0 kilomètres ou 120 lieues. Le tissu drlicat qu'il avait servi à fabriquer était un tissu magnifique.
rirwell et les nuages de fumée qui les épaississent malgré les appareils fumivores, cette active cité de Manchester avec ses établissements immenses, avec ses machines gigantesques, inondant le monde de ses produits et comptant ses clients par millions. Manchester, ne manque-t-on pas de se dire, a dû effacer, à l'Exposition, toutes les fabriques de l'univers par le bas prix de ses cotonnades. En a-t-il été réellement ainsi? Manchester n'a-t-elle pas rencontré de rivale, au moins sur quelques points isolés? Étrange circonstance! une autre Manchester figurait dans nos galeries, et cette cité, encore peu connue, mais qui fera parler d'elle quelque jour si elle continue à développer sa fabrication dans la voie où elle Ta placée, devance pour quelques articles la reine manufacturière de la Grande-Bretagne. Il ne s'agit pas d'une cité fictive , mais d'une ville très-réelle existant aux États-Unis d'Amérique. La confédération américaine est dans l'habitude de donner à des villages que le rapide mouvement de la population dans ces pays transforme sitôt en villes populeuses, les plus grands noms de l'histoire ancienne et moderne. Telle ville s'appelle Rome, telle autre Syracuse, telle autre Paris; il s'en trouve une, dans l'État du New-Hampshire, qui a pris le nom moins éclatant de Manchester. Or, un fabricant de cette localité, M. Meriam Brewer, avait envoyé des étoffes que la Manchester du comté de Lancastre ne parviendrait pas, nous le croyons, à fabriquer au même prix.
Les États-Unis, dont l'industrie était incomplètement représentée, surtout pour les tissus, dans le palais de Cristal , avaient dans le genre spécial qui nous occupe les plus curieux échantillons. Des étoffes à fond grisâtre rayées de bleu, pour l'habillement des nègres, étaient cotées 52 centimes le mètre. Que ces étoffes soient très-
solides, leur destination le dit assez clairement. Des ♦ tissus blancs dont Tune des faces est formée de fils croi-
sés et dont l'autre offre l'aspect du molleton, ne coûtaient que 52 et 55 centimes, et des tissus lisses en écru, 38 centimes le mètre. Les fabriques des États-Unis pourraient bien préparer prochainement à l'industrie anglaise plus d'un sujet d'étonnement. Un pays d'Europe, la Prusse, présentait des genres particuliers d'étoffes qui n'ont guère d'analogues ni en France ni en Angleterre, et dont le bon marché est vraiment fabuleux. Ces tissus provenaient des manufactures de Gladbach ; on leur a donné le nom de lamas, castors ou calmoucks. Les uns sont ras, les autres recouverts de longs poils. Croiriezvous que le prix en descend jusqu'à 70, jusqu'à 40 centimes le mètre? On aurait été tenté de s'inscrire en faux contre de pareilles déclarations, s'il n'avait été produit des justifications incontestables. La Suisse comptait aussi divers articles à des prix auxquels pas un autre pays ne saurait les établir; mais ces articles-là sortent du cercle de la grande consommation, et nous les retrouverons plus loin.
J'ai hâte de le dire, tous les exemples que je viens de citer sont des faits exceptionnels. Pour la généralité des marchandises en coton à bas prix, la palme revient de droit à cette ville que j'ai nommée tout à l'heure, à la Manchester de l'Angleterre. Cette fabrique esta coup sûr la plus extraordinaire du monde entier. Elle était représentée à l'Exposition par une soixantaine de manufacturiers inscrits collectivement sous cette dénomination : District de Manchester et de Salford. Quel assortiment remarquable de tous les tissus de coton ! Il fallait voir de ses propres yeux le prix de chaque article pour y ajouter foi; mais aussi, à part les circonstances singulières qui
favorisent ici la production, quelle entente de Féconomie manufacturière! Nulle part, par exemple, on ne sait aussi bien tirer parti de tous les éléments donnés. Dans les ateliers de Manchester, point de déchet ; tels résidus, tels détritus de matières, qu'ailleurs on ne songe pas même à ramasser, on trouve là moyen de les utiliser, et on en fabrique des couvertures à 32 sous ! L'apprêt des marchandises, c'est-à-dire l'ensemble des opérations qui donnent aux tissus un aspect susceptible de flatter l'acheteur, est traité chez nos voisins avec un soin et une habileté dont nous ne saurions trop recommander l'imitation à nos industriels. Manchester s'attaque d'ailleurs à tous les genres de fabrication, quoiqu'il soit vrai de dire que les tissus légers forment plus spécialement, de l'autre côté du détroit, le patrimoine de Glasgow.
En France, la fabrication à bon marché et la fabrication de luxe étaient représentées à l'Exposition, l'une par la Normandie et les fabriques de nos départements de l'ouest , et l'autre par Mulhouse , par Saint- Quentin et par Tarare. Sans doute les ateliers de l'Alsace comptent un grand nombre d'articles à bas prix ; nous n'entendons caractériser que la ligne la plus générale de la fabrication locale. — Le genre des étoffes confectionnées dans un groupe doit naturellement correspondre au genre de fil qu'on y produit. Ce n'est pas là le seul rapport qui frappe , quand on examine l'état respectif des deux grandes branches de l'industrie cotonnière, la filature et le tissage. Il en est un autre qui tient au progrès même des deux industries. La filature et le tissage suivent, en fait de perfectionnement, des lignes absolument parallèles.
Le tissage du coton offre aux regards, je l'avoue, des aspects infiniment plus variés que la filature, dont les
produits sont en général un peu monotones. Il permet de £*. saisir beaucoup mieux, non-seulement le génie industriel
des différents peuples chez lesquels il est pratiqué, mais encore les aptitudes singulières des districts manufacturiers d'une même nation. Plus diversifié, le tableau devient alors plus curieux. Cependant, même dans ses manifestations les plus complexes et les plus savantes, le tissage du coton a ce trait commun avec la filature, qu'il n'a été le sujet, durant le cours de ces dernières aimées, d'aucune de ces transformations extraordinaires qui font époque dans l'histoire d'une industrie. Comme dans la filature, le progrès consiste moins c:i découvertes nouvelles que dans l'exploitation agrandie de certaines découvertes antérieures. Tandis que nous avons vu les filateurs s'appliquer à monter des métiers automates ou self-acting, nous voyons les chefs de nos établissements de tissage augmenter le nombre de leurs appareils mécaniques. A défaut d'inventions saillantes, on aperçoit dans la lliature, comme dans le tissage, une multitude de perfectionnements secondaires qui rendent des services journaliers à l'industrie cotonnière. Certaines maisons méritent même une mention spéciale pour les amélioralions qu'elles ont introduites dans l'emploi des procédés ordinaires. Il faut citer, pour la filature notamment, une usine qui occupe dans l'industrie française un rang tout à fait prééminent : l'usine de MM. Gros, Odier, Roman et C'c, à Wesserling ; il faut citer encore l'établissement de MM. Nicolas Schlumberger, à Guebwiller, celui de MM.Hartmann, à Munster, etc. Dans le lissage et l'impression, nous ne manquerons pas d'exemples analogues.
Chacun de nos groupes manufacturiers participe au mouvement d'ascension de l'industrie cotonnière; mais chacun n'y participe pas sous une même forme. Quand
on étudiait dans les objets exposés les progrès le plus récemment accomplis, on reconnaissait bientôt qu'en Flandre et en Normandie, la filature et le tissage pur et simple étaient les deux éléments qui se développent le plus. En Alsace, l'essor se manifeste principalement dans l'impression ; je dois ajouter aussi dans le blanchiment et l'apprêt des tissus. Cette branche importante de l'industrie cotonnière, qui reste toujours à un niveau élevé en Normandie, dans l'usine de MM. Davillier, à Gisors, a effectué de nouvelles conquêtes dans l'est de la France. La tribu — car je puis donner ce nom à cette agrégation toute patriarcale — la tribu de Wesserling, dont je parlais tout à l'heure, lui a imprimé un élan considérable. A Senones, dans les Vosges, chez M. Ernest Seillière, des perfectionnements notables ont été également réalisés. Après avoir fait cette part à la région alsacienne et à la région normande, si nous voulons contempler sous des traits frappants la différence qui sépare les fabrications de l'une et de l'autre contrée, nous n'avons qu'à prendre une étoffe bien connue, la toile peinte ou indienne : nous jugeons bientôt, en comparant les tissus de ce genre fabriqués par Mulhouse aux tissus fabriqués par Rouen, que les deux cités ne s'adressent point à la même classe de consommateurs. En laissant une place aux exceptions individuelles, on pourrait, d'ailleurs, embrasser dans des divisions toutes locales les différents produits de l'industrie cotonnière, sous le rapport de la finesse. Les marchandises les plus délicates appartiennent à Tarare et à Saint-Quentin ; celles d'une finesse moyenne, mais qui tend à devenir de plus en plus grande, à Mulhouse ; les gros articles, à Rouen et à son rayon; enfin, les tissus plus gros encore, à l'ouest delà France.
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Ces divers produits demandent à être jugés dans la catégorie de laquelle ils dépendent. Il n'y a point de comparaison à établir entre eux. Pour apprécier l'œuvre d'un fabricant, il faut songer aux consommateurs qu'il veut servir et aux prix auquels il livre ses tissus. Les étoffes pour gilets qu'exposait, par exemple, H. Debuchy, de Lille, et qui lui avaient valu dans nos précédents concours industriels de si justes distinctions , ne devaient pas être envisagées du môme point de vue que les étoffes analogues de Laval ou d'autres villes de la zone occidentale. La fabrique du chef-lieu de la Mayenne ne vise pas à manier le colon avec la délicatesse de nos manufactures du Nord. Elle a raison , du reste, de tâcher sans cesse d'améliorer sa propre fabrication, sans prétendre à des essais trop éloignés de son expérience acquise. Une cité normande que j'ai déjà nommée et qui est entourée d'autres villes industrieuses formant autour d'elle autant de satellites, Fiers, peut Être présentée comme exemple d'une des fortunes les plus rapides réalisées dans les articles qui s'adressent à la grande masse des consommateurs. Son étalage était curieux à contempler; on y reconnaissait une fabrique qui se débat avec sa spécialité, qui cherche à innover et qui pourtant ne voudrait pas trop s'écarter de son cercle habituel. Ses étoffes pour pantalons d'été portaient le cachet de son genre le plus ordinaire; ses tissus pour meubles touchaient au domaine de la fantaisie; ils y touchaient, mais on ne saurait dire qu'ils y entrassent réellement, tant ils se ressentaient de l'extrême réserve que les manufacturiers montrent encore dans l'emploi des couleurs.
La fabrique de Rouen domine toute la zone de la production à bon marché. On peut dire qu'elle a merveflleusement réussi à l'Exposition de 1855; son succès, elle
l'a obtenu sur son terrain primitif, sur celui que j'appellerai volontiers son domaine patrimonial. Son exhibition répondait fidèlement aux deux branches principales de sa spécialité : la rouennerie et l'indienne. La rouennerie comprend, comme chacun sait, tout le groupe des produits tissés avec du coton teint avant le tissage. Rouen s'adresse ici aune clientèle qui recherche parfois les couleurs les plus bizarres. Tout en tenant compte de ce goût , les fabricants doivent éviter avec soin d'unir des tons qui jureraient de se trouver mélangés. Les impressions de Rouen sont également destinées à la masse de la population. On ne rencontre point là les délicats tissus et les harmonieux dessins de Mulhouse. Les nuances ne sont point aussi fines; les couleurs sont même en général un peu dures, parce que le prix des tissus oblige à se montrer avare de matières coûteuses. Les étoffes de ce genre qui avaient eu place à l'Exposition n'en révélaient pas moins un mérite de fabrication très-réel. On n'avait qu'à voir, pour s'en convaincre, l'étalage de M. Henri Barbet, dont la renommée industrielle est assise sur les plus solides bases; celui de M. Girard, celui de M. Rhem aîné, celui de M. Hazard, etc. (i).
On a pu remarquer dans le groupe des articles rouennais, des tissus de coton appropriés aux besoins de l'armée , qui ont rendu d'inappréciables services à nos soldats sur les bords de la mer Noire. Le coton a pris une large place à côté du lin dans les fournitures militaires. On l'emploie dans la confection des objets de campement
(1) Je cite les étoffes d'ameublement de M. Raupp, et comme un des produits particuliers de ce district les foulards de coton illustré» de MM. Lamy- Godard frères; je cite encore des tentures à sujets comme on en rencontre dans les auberges et chez les fermiers de la Normandie, et qui étaient expo3ée§ par MM. Stackler et Henri Pimont.
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et dans l'habillement des troupes. Un tissu d'un grain compacte et épais sert pour les tentes , et un autre à la fois solide et soyeux pour les chemises du soldat. Moins chers que les étoffes de lin , les tissus de coton présentent , avec les avantages qui leur sont propres , une partie des avantages des étoffes de laine. On est redevable à M. J. Levavasseur d'améliorations nombreuses dans ce genre de travail. Son étalage renfermait des échantillons variés et d'une exécution parfaite. Il s'y trouvait des tissus de coton pour les voiles des navires. L'expérience a confirmé des essais auxquels on ne s'était d'abord livré qu'avec une certaine hésitation. Rouen expédie même des toiles à voile au dehors, notamment aux États-Unis d'Amérique.