CHAPITRE IV
E.e goût français et le goût étranger dans les lissa* et coton. — Mulhouse et Manchester. — Saint-Qneatla et Glasgow. — Tarare et la Suisse.
Un manufacturier d'une des contrées méridionales de l'Europe, à qui l'on demandait pourquoi sa maison n'avait pas figuré dans le Palais de l'Industrie, répondait qu'il n'aurait pu exposer que des dessins français arriérés d'une année. Aveu sincère et significatif, qui pourrait exprimer la situation de beaucoup d'autres fabricants étrangers, exposants ou non. L'usage de copier nos dessins n'est pas un fait exceptionnel et isolé. Tantôt on les reproduit purement et simplement, tantôt on se contente d'en imiter les traits essentiels. Dans les pays où la
fabrication est lente et routinière, on nous suit de loin, et on laisse communément une année d'intervalle entre l'original et la copie ; ailleurs , la reproduction s'accomplit avec une extrême rapidité. Ces emprunts continuels et avoués suffiraient à eux seuls pour attester la supériorité du goût français. L'Exposition universelle nous a offert cependant un moyen plus direct d'apprécier quelle est , sous le rapport de l'art , la situation relative de la fabrication française et de la fabrication étrangère dans le domaine de l'industrie du coton. On n'avait pas même besoin d'examiner en détail l'étalage de tous les peuples figurant dans l'édifice des Champs-Elysées. On pouvait se contenter de rapprocher ceux de nos articles qui semblent créés tout exprès pour être les symboles du goût, d'articles analogues pris chez les nations étrangères où s'exécute en grand le même genre de travail.
Parmi les diverses branches de l'industrie cotonnière, l'impression est évidemment celle où l'art joue le rôle le plus saillant. Aussi a-t-on voulu parfois la classer en tête du faisceau, avant le tissage et la filature. Ces questions de préséance entre telles et telles fabrications offrent rarement un intérêt sérieux, chaque industrie ayant ses conditions spéciales et sa fonction singulière. Nous ne contestons pas cependant que l'impression ne se distingue des autres rejetons de la même souche par les nécessités qui l'aiguillonnent incessamment, la nécessité, par exemple, de se vouer à des recherches perpétuelles, en vue de varier sans cesse ses produits. Mettez la filature en face de l'impression : quelle différence dans les conditions du travail! Le filateur n'est pas astreint à créer chaque jour du nouveau ; une fois qu'il a atteint un certain degré de perfection dans un genre donné, il n'a plus guère qu'à suivre une ligne toute tracée; si
même il s'applique à perfectionner encore ses procé- . dés, rien ne le force à les transformer à heure fixe. Dans l'impression, au contraire , chaque saison apporte avec elle des obligations impérieuses et pressantes. La mode impatiente n'attend jamais les retardataires. Qu'un fabricant ne cède point à ses caprices au moment voulu; elle l'abandonne sans pitié, ruiné et abattu dans l'arène. On ne saurait donc choisir un meilleur terrain que celui de l'impression pour étudier les différences de goût entre les peuples. Ces différences peuvent encore se manifester dans le groupe des tissus légers façonnés , tels que les mousselines brodées, les gazes brochées, etc. Nous n'éprouvons aucun embarras pour choisir dans le champ clos industriel ainsi délimité, soit en France, soit au delà de nos frontières, des termes de comparaison. La voix de la renommée les proclame d'elle-même. Chez nous, nous devons prendre les fabriques vouées plus spécialement à la production des articles de luxe, c'est-à-dire Mulhouse, Saint-Quentin et Tarare. Au dehors, c'est Manchester, c'est Glasgow, c'est la Suisse qui se présentent en regard de ces trois fabriques françaises.
Si la métropole manufacturière du comté de Lancastre s'attaque aux articles les plus courants, elle aborde aussi, en fait de tissus de luxe , les mêmes genres que Mulhouse. On pourrait trouver entre les deux cités des points de ressemblance en dehors môme du cercle de l'industrie cotonnière. L'une et l'autre exploitent aussi l'industrie des laines ; l'une et l'autre possèdent des ateliers de constructions mécaniques. Mulhouse commence à s'occuper d'ouvrages en soie , au moins pour les ameublements et pour quelques autres destinations , et le district de Manchester aspire à rivaliser, pour certains articles , avec notre habile fabrique de Lyon. Tandis que la cité alsa-
tienne rappelle ainsi la cité britannique , non par le chiffre , mais par la nature de la production , la ville de Saint-Quentin touche, par plusieurs côtés, au domaine de la fabrication de Glasgow (i).
Comme nous avons pleinement reconnu déjà le mérite de la fabrication de nos voisins d'outre-Manche sous le rapport du prix, nous n'aurons point à craindre qu'on nous taxe de partialité, maintenant que nous examinons comparativement les produits des Anglais et les nôtres au point de vue du goût et de la fantaisie.
Il suffisait de jeter les regards sur l'étalage des fabricants de Mulhouse pour reconnaître combien nous avons eu raison de dire que le trait dominant de l'industrie alsacienne appartient à l'impression, La perfection des produits y est si grande qu'on se croirait volontiers arrivé au terme le plus élevé que l'industrie pût atteindre (2). L'étalage de Wesserling étonnait par l'infinie variété de ses nuances et la précision apportée à la pose des couleurs. C'était l'idéal réalisé en fait d'impressions sur tissu. L'habileté incomparable de l'Alsace éclatait aussi dans les étoffes des frères Kœchlin, de MM. Dollfus-MiegetCic,
(1) Saint-Quentin n'était pas aussi complètement représentée dans le Pulais de l'Industrie que nos autres grande* fabriques de tissus de coton'. Quoique cette ville compte quelques manufacturiers fort habiles dans la confection des tissus de laine pure et do laine mélangée, MM. Cambronne, par exemple, elle conserve toujours pour caractère distinctif l'exploitation dos étoffes légères de coton. La maison Lehoult avait de beaux échantillons en ce genre.
(S) Noos ne serons pas suspects do partialité pour l'impression, après ce que nous avons dit des autres branches de l'industrie cotonnière. Nous insisterons encore sur le développement que prend le tissage mécanique. Dans les Vosges même, là où la main-d'œuvre est à si bas prix, dans le plus vaste établissement de la contrée, à Senones, le nombre des métiers mécaniques considérablement augmenté déjà, s'augmente encore chaque jour. A Mulhouse, M. Charles Micg, à Altkirch, M. Jourdain, appliquent la machine à la confection des tissus légers de grande largeur, et en obtiennent des résultats vraiment extraordinaires.
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Steinbach, Kœchlin et Cie, Hartmann et fils, et dans les articles d'ameublement de MM. Schwartz et Huguenin , etc. Un caractère particulier à la fabrication de l'Alsace, consiste dans l'harmonie parfaite des nuances. On ne cherche pas ici à attirer les regards par des combinaisons bizarres ou par des nuances forcées. La fabrication ordinaire même témoigne d'un goût excellent.
Nous n'entendons pas nier, à coup sûr, que dans les rayons de certaines exhibitions étrangères, dans les rayons de Manchester et de Glasgow, il ne se trouvât aussi des échantillons très-remarquables au point de vue de l'impression. Combien il serait facile cependant de signaler dans les vitrines étrangères des tons heurtés et un peu durs, des nuances assez mal assorties . Cette observation ne nous empêche pas de reconnaître un vrai mérite dans les tissus de MM. Crum (Walter) , Thomas Hoyle et fils, James Black, etc., qui se rapprochent du genre de Mulhouse. — Entre Saint-Quentin et Glasgow la différence était assez sensible. Certes en fait d'étoffes légères, la cité écossaise comptait de fort beaux échantillons, mais les dessins de ses mousselines brochées étaient un peu lourds et un peu pâteux (1).
La rivalité se retrouve sous des traits vifs et curieux entre Tarare et la Suisse, dans la spécialité des tissus les plus fins et des riches broderies. Par une singulière coïncidence propre à faciliter la comparaison, les broderies
(1) Chez d'autres peuples, l'industrie cotonnière réclame quelques mentions individuelles. En Belgique, nous devons nommer M. Hooreman~Caabier; en Autriche, M. Redlhammer; en Suisse, M. Anderegg. Des États mou* avancés dans l'industrie avaient envoyé des échantillons où se révèlent des efforts dignes d'encouragement ; nous citons le Hanovre, la Suède et la Norwége, la Toscane, le Portugal et l'Espagne. Pour le Portugal, nous devons dire en particulier que la compagnie lisbonnienne, qui s'occupe à h fois de filature et de tissage, a su se placer sur une bonne voie.
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de la cité du Rhône et celles des cantons de Saint-Gall et d'Àppenzell se trouvaient placées sur le côté opposé d'un même panneau. Disons-le d'abord, la fabrique de Tarare n'avait encorejparu à aucune de nos exhibitions antérieures avec autant d'éclat qu'en 1855. Soixante-dix- huit exposants se pressaient dans la galerie qui lui était affectée. Toutes les vitrines témoignaient d'un esprit industriel fort expérimenté. Les diverses branches de l'industrie locale participent visiblement , quoique à des degrés divers, au mouvement qui règne dans l'ensemble de la fabrique. Le groupe de Tarare embrassait les tarlatanes et les mousselines unies et brodées; les robes de fantaisie en mousseline et les batistes d'Ecosse de couleur ; les imitations du plumetis, les articles brodés pour ameublement, et une infinie variété de petits objets en broderie. Cette fabrique touche aux termes extrêmes en fait de prix : à côté de mousselines cotées 25 centimes le mètre, elle en avait d'autres à 18 fr. le mètre. Quels doigts ont pu croiser les fils qui forment ces dernières? On croirait que c'est une œuvre sortie de la main des fées. Tarare emploie pour sa fabrication les fils des numéros les plus élevés, les fils les plus fins. Elle les tire de la Flandre et de l'Alsace, mais surtout de la Flandre. Elle utilise aussi, mais pour une quantité minime, les fils étrangers. Dans cette fabrique, tous les articles sont confectionnés à la main. Les appareils mécaniques y sont à peu près inconnus. Si la machine à vapeur doit s'attaquer aux articles les plus subtils, à ces tarlatanes d'une finesse presque impalpable, ce n'est pas à Tarare qu'elle commencera sa conquête. Des habitudes invétérées lui opposeraient une résistance trop difficile à surmonter. Mais, on l'a vu, des essais s'opèrent déjà à Mulhouse pour une partie des tissus légers. Il serait téméraire de vouloir préciser
où s'arrêteront les envahissements de la mécanique.
Dans sa concurrence avec la Suisse , qui produit les mêmes articles qu'elle, Tarare n'est pas favorisée parle prix de la main-d'œuvre : le travail est payé plus cher dans les montagnes du Lyonnais que dans les montagnes de l'Helvétie. La matière mise en œuvre revient également à un prix plus élevé à nos fabricants qu'aux manufacturiers suisses. Il n'est donc pas étonnant que l'avantage, sous le rapport du bon marché, reste généralement à nos voisins. Quant au mérite de l'exécution , les deux fabriques peuvent, chacune pour certains articles déterminés, se flatter d'avoir le premier rang. La fabrication de la mousseline appelée tarlatane , dont nous parlions tout à l'heure, semble avoir en France plus de perfection. La langue du métier classe les tarlatanes sous les dénominations de clair, demi-clair et grancLclair, qui correspondent au degré de la finesse du tissu. Tarare excelle dans toutes ces variétés. Ses étoffes unies , en général , sont d'une souplesse , d'une transparence merveilleuses. On se demande comment on peut allier une solidité réelle à l'extrême ténuité du tissu. La fabrication est l'objet d'un soin général. Ne pouvant relater ici les noms de tous les exposants, nous citons MM. Etienne Malagrin, Mottin frères, Ruffier-Leutner et Thivel-Michon. Ajoutons que M. Mac-Culloch rend des services réels par un travail spécial, l'apprêt des marchandises. MM. Brun et Denoyel avaient envoyé de fort belles mousselines confectionnées avec des cotons de l'Algérie.
La Suisse nous paraît reprendre la supériorité dans les petits articles façonnés. Entre tousles produits qu'avaient exposés la Confédération helvétique et Tarare, quelquesuns surtout manifestaient en signes saillants le goût particulier de chacun des deux pays. Nous voulons parler des
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grandes pièces de broderies pour stores et pour rideaux. Nous ne choisissons pas une fabrication dans laquelle la Suisse ait une habileté médiocre ; son triomphe le plus incontesté à l'Exposition universelle, elle le doit précisément à ces articles -là. Sur les diaphanes tissus brodés de Saint-Gall et d'Appenzell , on a réussi à ménager des perspectives où l'œil plonge comme sous une voûte. L'art de la broderie se trouve porté, par la Suisse, au plus haut point auquel il soit jamais arrivé. Ces beaux ouvrages sont exclusivement brodés par des femmes travaillant à leur domicile. Les fabricants suisses ne les prennent pas seulement dans les montagnes environnantes, ils vont les chercher jusqu'en Autriche et dans le Tyrol. L'outillage de la brodeuse est des plus simples : il consiste dans un petit crochet et dans un cerceau sur lequel est attachée la pièce d'étoffe à broder. On passe le bras gauche dans le cerceau , de manière à le fixer le long du corps. Quand les femmes s'en vont paître leurs troupeaux sur le flanc des montagnes, on voit la mousseline flotter au-dessus de leur tête de la façon la plus pittoresque. S'il leur faut abandonner un moment leur ouvrage pour les soins que réclament les troupeaux, elles n'ont qu'à suspendre leur cerceau aux branches d'un arbre , et elles reprennent ensuite le travail aussi facilement qu'elles l'ont interrompu.
C'est à la France qu'appartient le mérite d'avoir confectionné les premiers stores pour rideaux; il n'y a pas longtemps qu'on n'avait point de grands rideaux d'une seule pièce, on les obtenait seulement en cousant ensemble des bandes de mousseline brodée. Mais la Suisse s'est aujourd'hui approprié le marché du dehors pour ce genre de produits. Elle en exporte, de môme que de ses autres broderies , des quantités notables en Italie, en
Espagne, dans les Pays-Bas, en Orient, aux Étals-Unis et en Angleterre. Outre l'avantage qu'elles offrent quant au prix, les broderies de Saint-Gall pour stores et rideaux sont réellement plus riches, plus chargées d'ornements que celles de Tarare. Ce n'est plus le même genre de travail. Mais la supériorité revient à la France sous le rapport du goût et des dessins. Non-seulement les fabricants de Saint-Gall et d'Appeuzell sont trop prodigues d'ornementation, ils choisissent généralement mal leurs sujets. Qu'on vante tant qu'on voudra le mérite de la broderie dans des figures humaines, dans des groupes de famille placés sur un rideau de mousseline ou de tulle; nous avouons que le choix de tels sujets nous paraîtra toujours une contravention aux règles du bon goût. Les feuillages, les fleurs, les arabesques quelconques, voilà quels sont les attributs naturels des rideaux brodés. Il n'y avait qu'une voix à l'Exposition pour reconnaître que les dessins de Tarare sont beaucoup plus élégants que ceux de la Suisse ; l'air circule mieux à travers ces guirlandes déliées, à travers ces feuillages et ces fleurs artistement réunies.
Tarare a un immense avantage sur la Suisse : c'est de fabriquer pour Paris. La capitale de la France, je n'hésite point à reproduire une observation déjà faite, est le véritable foyer du bon goût. Si les stores et les rideaux brodés dans les Alpes venaient communément sur le marché parisien, on verrait bientôt les fabricants de Saint-Gall renoncer à cette ornementation lourde et hétérogène, qui n'enlève rien au mérite incomparable de la broderie, mais qui ne satisfait point l'artiste (i).
(1) Les vitrines contenant des mousselines brodées, qui semblaient le plis se recommander à l'attention, étaient pour Tarare, celles de MM. Forest*