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CHAPITRE V

Le telle. — !f ottlngbam et Calais.

Le tulle, c'est la dentelle mécaniquement fabriquée. Que d'opiniâtres efforts il a fallu faire, que d'immenses difficultés il a fallu vaincre pour installer la machine dans le domaine de la dentelle! L'histoire des nombreuses applications mécaniques de ce siècle n'en représente peut-être aucune autre qui se soit accomplie d'une manière aussi lente, aussi pénible, aussi coûteuse. Plus un travail est délicat, et plus la machine doit naturellement rencontrer d'obstacles pour s'en emparer. Si elle a plus de force, et une force plus homogène, plus constante que n'en possède la main de l'homme, elle est privée de ces ressources que donnent à celle-ci la délicatesse du toucher et la souplesse plus ou moins volontaire des mouvements. La première pensée de fabriquer mécaniquement la dentelle, pensée alors obscure et qui était loin d'embrasser dans toute son étendue la carrière à parcourir, remonte presque au milieu du dernier siècle, à l'année 4768. Le triomphe s'est complété soixante et onze ans plus tard, en 1839, quand on a réussi à appliquer à la dentelle le système Jacquard. Auparavant, il est vrai, la fabrication du tulle uni ou du tulle moucheté, dans le genre du tulle à point d'esprit, avait reçu des développements prodigieux, des développements exagé-

Treppoz, Marguerittc-Lucy et G Met, Estragnat frères et Roux, Estragnat aîné, Jules F ion, etc. Réunissant pour la Suisse le travail de la mousseline et de la broderie en tous genres, nous citons l'étalage de MM. Tanner et Koller, de MM. Kamsaucr-Aebli, Uolderegger et Zellweger, et de la maison Hcumann.

rés même, et qui avaient abouti à des crises; mais tant qu'on ne pouvait pas reproduire sur le tulle les dessins variés de la dentelle, on n'avait pas réellement effectué l'imitation de ce tissu. C'est avec l'ingénieuse combinaison de Jacquard qu'on y est enfin parvenu. Entre les deux dates de 1768 et de 1839, l'intervalle est rempli par des recherches multipliées, par une série d'inventions qui se succèdent en se détrônant les unes les autres, mais qui toutes contribuent plus ou moins à rapprocher l'industrie du but auquel aspirent ses efforts. En attendant, la machine, tenace et patiente par nature, ne recule jamais sur le terrain qu'elle a conquis. Avec des œuvres d'abord très-imparfaites, elle résiste à toutes les critiques dont elle est assaillie, ou plutôt elle en profite pour les déjouer par de nouveaux perfectionnements.

La France et l'Angleterre se disputent l'honneur d'avoir, dans cette arène, marqué le point de départ. Quoique les recherches sur le droit (Tune nation à la priorité de telle ou telle découverte ne soient pas des recherches oiseuses, puisqu'elles concourent à établir le bilan intellectuel de chaque peuple, de telles investigations nécessiteraient des détails qui nous éloigneraient beaucoup trop de notre sujet. Constatons seulement que l'idée de faire la dentelle à la mécanique semble avoir été conçue d'abord par un Français ; elle lui aurait été suggérée par le jeu du métier à tricoter, du métier pour la fabrication des bas à jour ; mais l'exploitation industrielle s'en établit en Angleterre longtemps avant de s'introduire en France. Quand nous avons le système Jacquard, qui reste une des combinaisons les plus fécondes de l'industrie contemporaine et dont l'application occupe une place tout à fait prépondérante dans les ateliers des tulles, il ne doit pas nous en couler de reconnaître la part qui

revient à nos voisins. La construction des premiers métiers à tulle, comme presque tous les perfectionnements introduits dans ces appareils, appartient à l'Angleterre. La ville de Nottingham a été, dès le principe, le siège de cette nouvelle fabrication. Ce fut un essaim parti de l'abrupte rocher sur lequel elle est bâtie, qui l'implanta plus tard chez nous. Non-seulement cette fabrication nous est venue d'Angleterre, mais encore ses débuts en France sont dus à des entrepreneurs anglais. Un document ayant une date certaine constate que cinq Anglais firent à la mairie de Calais, le 13 avril 1819, la déclaration qu'ils venaient créer une fabrique de tulle (1). Nottingham avait été mise en possession de cette industrie par le génie inventif de quelques-uns de ses habitants. Calais dut ce nouvel élément de travail à sa proximité des rivages britanniques, mais elle le conserva et le développa grâce aussi à l'intelligente initiative de ses fabricants et de ses ouvriers. Toutefois, elle ne le garda pas entre ses murailles ; les bruyants métiers de la dentelle, gênés dans la ville par les règlements de police, finirent par franchir les fossés de cette place militaire. L'industrie de la dentelle mécanique s'en vint, presque tout entière, abriter ses destinées encore douteuses, dans une petite commune attenante aux fortifications calaisiennes, Saint-Pierre-lès-Calais, dont elle allait bientôt transformer l'aspect et décupler la population. Étrange changement! le plan de ce village avait été tracé par Yauban au point de vue de la défense stratégique de Calais, et voilà que le génie du \ixc siècle en faisait le

(1) Une note publiée par la chambre do commerce de Calais en 1852, porte que dûs 1816, MM. Thoraassin et Webster avaient importé les premiers métiers à tulle.

satellite industriel de l'ancienne patrie d'Eustache de Saint-Pierre.

Quand on voyait la perfection et la variété des produits calaisiens, en 1855, quand on les comparait à ceux de Nottinghara, on croyait difficilement qu'à peine un espace de trente-six ans nous séparait de l'époque où le tulle faisait sa première apparition sur le sol français. Au moment où la ville de Calais entreprit cette fabrication, Nottingham était déjà riche d'expérience. Depuis une dizaine d'années la fabrique anglaise , sortie de l'ère des tâtonnements, avait renoncé à ces métiers plus ou moins informes construits dans la dernière moitié du dernier siècle. Depuis 1809, elle était en possession du métier à bobines appelé métier Bobin, qui permettait enfin d'obtenir mécaniquement un tissu imitant celui de la dentelle au fuseau. Calais devait donc regagner une longue distance avant de pouvoir paraître sur le même plan que k puissante fabrique dont elle a été une sorte de colonie, mais une colonie indépendante dès son début. L'Exposition de Londres n'avait mis les deux villes en présence que très-incomplétement , car un seul fabricant calaisien figurait sous les arceaux de Hyde-Park. En 1855, au contraire, le palais des Champs-Elysées offrait de suffisants éléments de comparaison. La fabrique de Nottingham était représentée dans tous ses genres , el par une vingtaine de manufactures. Le groupe de Calais et de Saint-Pierre-lès-Calais, quoiqu'il ne comptât pas tous les noms qu'il aurait pu compter, se composait encore de 20 à 25 exposants.

L'apprentissage des ouvriers calaisiens s'était fait assez rapidement; ce n'est pas, cependant, que les émigrants anglais s'y fussent prêtés de bonne grâce. Comme ces derniers n'aspiraient aucunement au rôle de mission-

naires faisant des prosélytes, mais bien à celui d'entrepreneurs d'industrie réalisant des profits, ils avaient commencé par se murer dans leurs ateliers, en se dérobant à tous les regards. Ce qu'ils redoutaient, c'était précisément de voir surgir des imitations. Mais les secrets en fait d'industrie sont, de nos jours, très-difficiles à garder. Dès l'année 1823, c'est-à-dire quatre ans après la fondation de l'établissement anglais, des métiers furent montés par quelques ouvriers ou petits fabricants français. Lorsqu'en 1 851 la ville de Calais envoyait une commission composée de fabricants et d'ouvriers pour étudier l'état cfe l'industrie tullière chez nos voisins, elle confiait la présidence de cette commission à un homme qui avait été des premiers à établir des métiers pour le tulle, M. Liévin Delhaye. Il est curieux de savoir comment, dans le rapport rédigé par la commission calaisienne, était appréciée la fabrication de Nottingham. La situation rappelait assez bien celle d'une fille qui, après s'être élevée d'ellemême, aurait à juger une mère indifférente ou jalouse. Sans entrer ici dans l'examen technique auquel se livra la dépu talion, disons seulement que, s'appuyant sur des articulations précises, elle proclamait Calais aussi avancée que Nottingham dans l'industrie tullière. Elle affirmait que la supériorité attribuée parfois au tulle anglais tenait à une vieille habitude et n'était plus, depuis longtemps, justifiée par la réalité. Informateur impartial, nous avons cherché, d'après les pièces de conviction étalées sous nos yeux en 1855, si celte prétention de notre fabrique était ou non fondée.

Pour beaucoup de genres, l'analogie des produits anglais et des produits français est complète. Nous fabriquons comme les Anglais les tulles unis en grande largeur. Les tulles en soie imitant les dentelles de Chantilly

450 INDOSTRIE CONTEMPORAINE.

et les blondes en soie sont également établis chez les deux peuples. La fabrication diffère dans les articles courants, dans les articles destinés à la grande consommation; ces objets sont plus nombreux et plus variés à Nottingham qu'à Calais. Malgré cette différence, on peut dire, en termes généraux , que la situation respective présente des aspects fort ressemblants sous le rapport de la nature du travail. La même ressemblance ne se retrouve pas quand on envisage la puissance des moyens de production dans le sein de Tune et de l'autre fabrique. Grâce à l'établissement commercial si vaste de la Grande-Bretagne et à ses ramifications dans l'un et l'autre hémisphères, les industries, de l'autre côté du détroit, ont à exploiter un champ infiniment plus étendu que celui delà plupart de nos industries françaises; elles doivent dès lors se créer des bases proportionnées aux exigences d'une consommation vraiment colossale. Aussi, tandis que la fabrique de tulle de Calais et de son district possède de 610 à 620 métiers, avec un matériel représentant 14 à 15 millions de francs, Nottingham a 3,500 métiers, dont la valeur, réunie à celle des autres parties de son matériel, atteint 83 millions. Le chiffre des affaires annuelles y monte à 100 millions, et, à Calais, à 14 ou 15 tout au plus. Moins grandiose dans son ensemble, l'outillage de la fabrique calaisienne n'est pas moins perfectionné que celui de Nottingham. La vapeur, chez nous comme chez les Anglais, met en mouvement, dans de grandes usines, les métiers à tulle. Mais l'emploi de cette force qui active si puissamment la production est plus général à Nottingham qu'à Calais.

La constitution plus large de la fabrique anglaise lui donne-t-elle la supériorité quant à la perfection du travail? Étalés dans la galerie du premier étage de l'édifice

des Champs-Elysées, les tulles anglais étaient plus en évidence et sous un jour beaucoup plus favorable que les tulles de nos fabricants, fort mal placés au rez-dechaussée. De plus, l'étalage de nos voisins était, ce qui est assez rare, très-artistement entendu, et beaucoup meilleur que celui des Calaisiens. Cependant les observateurs un peu attentifs ne manquaient pas de moyens pour juger le fond des choses. Dans les dentelles dites de Chantilly, dans les blondes en soie, dans la masse des imitations des dentelles de Malines et de Valenciennes, le mérite de la fabrication paraît égal des deux côtés. Pour les tulles étroits de grande consommation, les Anglais ont sur nous l'avantage que donne une production plus diversifiée. Dans tous les articles, nos dessins sont mieux conçus et plus brillants ; nos combinaisons ont beaucoup plus d'élégance; mais nos prix de vente sont généralement un peu plus élevés. Outre la différence du prix des fils dans les deux pays, différence réelle, quoique fort restreinte pour les numéros très-élevés, les fa* bricants anglais ont une autre raison pour vendre leurs produits à meilleur marché : c'est qu'ils s'adressent à une consommation plus étendu*. Pour eux, les frais de dessin, qui sont énormes lorsqu'ils pèsent sur une faible production, s'effacent à peu près dans l'immense mouvement de leurs affaires.

En définitive, les deux fabriques de Nottingham et de Calais sont très-actives, et en progrès chacune dans sa sphère. Calais est apte à faire tous les genres aussi bien que nos voisins.

La dentelle mécanique a le mérite de s'adresser à toutes les classes de la population. Les tulles en bandes fabriqués par des métiers gigantesques qui confectionnent de vingt à trente bandes à la fois et souvent même da-

vantage, varient en France, quant au prix , de 2 centimes et demi le mètre à 1 fr. et 1 fr. 50 c. ; s'il s'agit de dentelles en imitation de Chantilly, les prix peuvent aller jusqu'à 10 et 15 fr. Ces prix, rapprochés de ceux de la dentelle au fuseau, établissent pour la dentelle à la mécanique une différence énorme. Telle bande coûtant 20 sous coûterait 20 à 24 fr. en vraie dentelle. La dentelle de Chantilly coûterait dix et douze fois plus que l'imitation. Ne croyez pas, cependant, que l'infériorité du produit sortant de la mécanique soit bien marquée. D'après les progrès récemment accomplis, les dentelles-malines, les dentelles de Chantilly, les blondes en soie, et surtout les valenciennes, ne sauraient être distinguées, même par l'œil d'un connaisseur expérimenté, des dentelles similaires, tissées à la main, qu'à l'aide d'un examen effectué de très-près.

Une des maisons les plus renommées de Noltingham, la maison Bail et Dunnicliffe, avait exposé à Hyde-Park, entre autres articles remarquables, deux charmantes petites dentelles au métier, entièrement nouvelles, pouvant passer pour des chefs-d'œuvre. En 1835, de petites dentelles en imitation dfr valenciennes appartenant à des fabricants français, MM. Rebier et Valois, étaient peutêtre les objets les plus nouveaux et les plus remarquables de l'exposition des tulles. Parmi les noms que la fabrique de Calais nous offrait, nous citerons M. Champailler fils aîné pour ses blondes blanches et noires en soie, pour ses tulles vénitiens destinés aux ameublements; M. Dubout fils aîné, qui résume en lui toute la tradition de la fabrique calaisienne, pour un choix superbe de dentelles brodées, sur fonds dits Neuville et Malines; MM. Herbelot fils et Genet-Dufay, pour leurs dentelles noires et leurs petites blondes, et surtout pour le

bon marché de leurs articles; MM. Mullié et Bénard, Hermant jeune pour les beaux dessins de leurs blondes blanches et unies, pour leurs valenciennes et leurs dentelles dites Neuville. La fabrication des dentelles à la mécanique se pratique aujourd'hui en France ailleurs qu'à Calais, quoique sur. une échelle infiniment plus restreinte. Cambrai, Paris, Lyon, Lille se sont attaquées à certains genres, et quelques fabricants de chacune de ces villes possédaient de beaux échantillons à l'Exposition, surtout en dentelle façon de Chantilly.

Circonstance singulière dans les développements de la dentelle à la mécanique ! son progrès n'a porté aucun préjudice à la dentelle à la main. D'ordinaire, quand la machine s'empare d'un article, elle étouffe bientôt à côté d'elle l'ancien mode de fabrication. Que de fois nous l'avons vue arracher violemment le travail à ceux qui prétendaient lui résister ! Ici aucune évolution pareille ne s'est opérée; la dentelle à la main n'a jamais été plus recherchée et plus florissante que depuis l'avènement de la dentelle à la mécanique. On dirait que l'essor pris par cette dernière a été comme un stimulant pour l'autre, et qu'en l'obligeant à des soins redoublés, elle lui a indirectement procuré l'occasion de nouveaux triomphes. Ainsi, dans le domaine de la dentelle, le progrès de la mécanique s'effectue sans marquer aucune transition pénible pour le travail à la main. Des deux côtés on a déployé une intelligence aussi infatigable que féconde en ressources, et par de brillantes créations on s'est assuré une large place dans le champ de la consommation générale.

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