CHAPITRE II
Étoffe* de Paris.
À la suite des splendides pavillons affectés à l'industrie lyonnaise , une longue file de vitrines était occupée par ces tissus délicats, diaprés de mille nuances, quelquefois en soie pure, plus souvent mélangés de soie et d'autres matières, où le caprice affecte les formes les plus diverses et qu'on appelle tissus de Paris. L'impression sur tissus de soie et autres forme aussi à Paris et aux environs une spécialité parfaitement tranchée.
Abordant tout d'abord cette dernière industrie, dironsnous que les impressions de Paris soient d'une exécution plus parfaite que les plus belles impressions de nos autres fabriques , que celles de Mulhouse notamment? Non, sans doute; mais nous reconnaîtrons qu'elles présentent des qualités d'un autre genre. Le travail parisien porte un cachet qu'on ne rencontre nulle part ailleurs- Ainsi en Alsace, on cherche la netteté, la perfection des empreintes; à Paris, on vise surtout à l'élégance des motifs dessinés. La fabrication de Mulhouse atteste toujours une grande concentration d'idées; ses dessins sont toujours fortement arrêtés, au risque de paraître un peu monotones. L'impression parisienne se fait re-
marquer par ses tons chauds et par son vigoureux coloris. Dans son laisser -aller original, quelquefois même un peu excentrique , on dirait qu'elle est le résultat d'une véritable improvisation. Moins fini qu'à Mulhouse, le travail serpble ici plus vivant. Il ne s'en effectue pas moins, quand il le faut, avec une délicatesse et une légèreté extrêmes. On croirait parfois que la couleur en poudre a été soufflée sur un tissu presque impalpable. Toutes les vitrines des exposants participaient plus ou moins de ce caractère de rare distinction et de haute nouveauté qui donne tant de relief aux produits parisiens. Si l'on examinait, par exemple, l'étalage de M. Léon Godefroy, on y voyait à quel degré peuvent être portées la beauté des nuances et l'originalité des conceptions jusque dans les produits les plus courants. L'esprit inventif que les jurys de 1844 et de 1849 avaient signalé chez M. Godefroy éclatait particulièrement en 1855 dans ses impressions pour meubles. MM. Guillaume père et fils avaient des tissus pour robes qui empruntent à l'exquise harmonie des couleurs dont ils sont empreints un air de fraîcheur et de jeunesse des plus attrayants. Pour les châles, je cite MM. L. Chocqueel et Marion, dont les échantillons étaient d'une excellente venue ; je cite aussi MM. Hussenot, Berne et Bernard.
La variété des combinaisons éclatait encore plus dans le groupe des articles tissus de Paris que dans celui de l'impression. L'esprit restait confondu devant les frais d'imagination que supposaient tant de créations fines et délicates. C'est à Paris que s'établissent chaque année les types de la mode, qu'on imite plus ou moins ailleurs. Dans le groupe de ces tissus se pressaient à flots ondoyants les gazes unies ou façonnées , pures ou mélangées ; les gazes dites de Chambéry, les toiles et les satins
de Chine, les valencias, les baréges de tout genre, et vingt tissus légers dont les noms capricieux semblent s'évaporer chaque année pour laisser place à de nouvelles dénominations. On y trouvait aussi des tissus plus consistants, tels que des imitations de moires autiques, des cachemires écossais, des droguets pour robes, etc. Sous le rapport des prix , la fabrique parisienne occupe une situation intermédiaire entre Lyon et Roubaix. Quelques établissements cultivent spécialement les genres à bon marché. La célébrité de la fabrique de Paris dans Je cercle des tissus de nouveauté date de plus d'un siècle; mais longtemps elle ne porta que sur quelques rares articles. Les applications se sont considérablement développées de nos jours, soit par suite de la découverte d'ingénieux procédés de fabrication, soit par suite de l'emploi d'appareils mécaniques de plus en plus perfectionnés. Le métier Jacquard, notamment, qui remplace avec tant d'avantage l'ancien métier à la tire connu depuis longtemps, a été pour l'industrie de la capitale le point de départ d'un essor immense.
Les tissus de Paris sont fort recherchés au dedans et au dehors ; ils ne trouvent de concurrence dans aucun autre pays. Le commerce en exporte chaque année de fortes quantités. Une partie de ces marchandises sont acheminées vers l'Amérique du Sud. Les étoffes confectionnées pour cette région portent un cachet tout spécial ; elles sont l'objet d'une ornementation particulière dans laquelle il faut prodiguer les tons les plus vifs. Déjà, en examinant d'autres produits, les blondes, les châles, nous avons vu des articles exclusivement destinés aux contrées méridionales de l'Amérique : partout nous avons retrouvé ce même goût pour les nuances et les reliefs propres à frapper les yeux. Peut-être ce pays ne re-
cherche-t-il avec tant d'amour les vives couleurs que pour les mettre en harmonie avec le brillant soleil qui Téclaire ; peut-être sa préférence tient-elle à l'instinct des peuples encore jeunes, dont les regards, vagues comme ceux de l'enfant, ont besoin, pour se fixer, d'être saisis par des traits fortement accentués •
Les annales de nos Expositions ont depuis longtemps consacré la gloire de la fabrique des tissus parisiens. Parmi les maisons qui ont acquis le plus de notoriété dans cette exploitation, citons la maison Bernoville, Larsonnier et Chenest. Le splendide et vaste pavillon de ces fabricants offrait aux regards un assortiment à peu près complet des articles de Paris, joignant une grande richesse à une rare élégance. Ces manufacturiers accomplissent eux-mêmes toutes les opérations qu'impliquent leurs produits : filature, tissage, impression, etc. Un intérêt particulier s'attache à leur fabrication au point de vue du commerce extérieur, car leurs étoffes sont en grande partie absorbées par l'exportation. Leur clientèle est éparse, on peut le dire, sur tout le globe. La maison Germain Thibaut et Chabert jeune, également si connue au dedans et au dehors, exposait ses élégants produits, ses articles réguliers et courants. M. Th. Chennevière embrasse peut-être des genres plus nombreux ; il s'attaque aux étoffes les plus légères comme aux épais articles destinés à la saison d'hiver. Il y avait cependant une vitrine où les types essentiels de la fabrique parisienne se trouvaient réunis sous un aspect plus significatif que dans toute autre ; je veux parler de la vitrine de M. Th. Morin. Ici, une fabrication des plus remarquables sous le rapport de la contexture du tissu évite soigneusement les effets forcés et bizarres qui dénotent
un faux goût. Le style de M. Th. Morin fait école; et, pour tout dire, parmi ses concurrents il n'en est guère, s'il y en a, qui ne le considèrent comme un maître (1). Dans la phalange parisienne, certaines maisons qui n'apparaissent pour le moment qu'en seconde ligne, semblent, par le soin qu'elles mettent dans leurs ouvrages, devoir monter bientôt au premier rang.
La fabrique des tissus de Paris n'est pas constituée sur les mômes bases que l'impression. Cette dernière industrie a sous la main, dans la capitale ou dans la banlieue, tous les éléments dont elle se compose. Les tissus comptent, au contraire, bien peu d'ateliers où s'exécute l'ensemble des opérations auxquelles ils donnent lieu. Les maisons établissent leurs dessins à Paris ; elles y ont le siège de leurs affaires ; elles y procèdent aux premiers essais; mais leurs étoffes sont ensuite généralement tissées au dehors, surtout dans les départements de l'Aisne, du Pas-de-Calais et du Nord. La petite ville de Bohain, dans le premier de ces départements, peut être considérée comme le centre principal du tissage pour le compte de la capitale. C'est pour produire à meilleur marché que les fabricants ont transporté hors de la capitale une partie de leurs opérations. Les ouvriers picards se sont montrés très-habiles à les seconder. Ils avaient, il est vrai, témoigné d'abord une certaine répugnance à se servir du métier Jacquart , moins en considération du métier lui-môme qu'à cause de son élévation, qui les forçait à exhausser le plafond de leur demeure. Ils n>
(1) Je pourrai* citer avec de justes éloges bien d'autres fabricants MM. Roux, Hooper, Carroz et Tabourier, Vatin jeune, Sabrau et Jes«e\ d** im'me que MM. F. Dreyfous, Grolleau et Deville, Duncan et Charpentier, et>*
connurent bientôt, cependant, qu'avec le nouveau système leur besogne devenait plus facile, et qu'en permettant de varier davantage les genres de la production, elle tendait à leur assurer un travail constant et à les préserver des chômages.