IV 420 B
(5) Cf. supra, Livre I, Ch. VI Les idées morales sur le travail.
(*) Pôhlmann o. c. 301.
troisième classe peut posséder et acquérir d'une façon illimitée, sans contrôle, Aristote a raison, l'Etat contient deux états rivaux, car ils sont établis sur des principes tout différents, en vue d'intérêts contraires et les conflits sont inévitables. Malgré l'autorité d' Aristote, je ne puis croire que Platon soit tombé dans une erreur aussi grossière. Astreints au travail, les membres de la troisième classe sont stimulés par la perspective du gain; mais ce gain n'a-t-il aucune limite ? Platon laisserait-il recommencer cette guerre des ricbes et des pauvres, qui est la source de tous les maux ? Son état se diviserait-il donc comme les autres en deux états en guerre l'un contre l'autre (') ?
Impossible d'admettre semblable contradiction. Son Etat se distingue précisément de tous les autres par ce fait que la richesse et la pauvreté y sont également inconnues. Il va donc de soi que les travailleurs ne pouvaient dans sa pensée, être affranchis de toute règle. Le législateur n'a-t-il pas comme tâche principale de veiller à ce que la pauvreté et la richesse ne se glissent subrepticement dans la cité ? Comment en serait-il autrement, quand, au Livre VIII, Platon s'élève avec tant d'énergie contre le « laissez faire, laissez passer >? ? Lui qui, dans l'oligarchie, blâme l'amour excessif des richesses, la liberté laissée à chacun de disposer de son bien (-), le scandale des grandes fortunes, tolérerait tous ces maux dans la cité parfaite ?
Telle n'a jamais pu être sa pensée et pour me résumer en quelques mots : pour la classe des travailleurs, la propriété privée était admise; dans l'esprit de Platon, ce droit devait être réglé conformément à ses principes généraux et être maintenu dans des limites telles qu'il
(i) IV 422 E.
cesserait d'être nuisible. Les citoyens de la troisième classe doivent être à l'abri de la misère et aussi de l'excès de richesse, car dans ces deux situations extrêmes, « ils se corrompraient comme hommes et comme ouvriers (*) ».
Vouloir aller plus loin, c'est s'exposer au danger d'ajouter à la pensée du maître.
Les utopies de Platon pèchent par le côté où pèchent toutes les utopies. La grande prétention de leurs auteurs est d'avoir tout prévu et l'on ne peut s'empêcher de sourire des minuties auxquelles parfois ils descendent. Quand tout est fini et qu'il ne reste plus qu'à mettre la machine en mouvement, on s'aperçoit que l'essentiel manque ou que tout au moins quelque pièce, sans laquelle rien ne peut marcher, a été oubliée. Ceux qui signalent le défaut ou l'oubli passent pour de petits esprits. Les arguments de simple bon sens ont dans leur force irrésistible quelque chose d'irritant : on leur en veut de défaire, à aussi peu de frais, d'aussi grands édifices.
Dans cette lutte de l'imagination et de la raison, on se mettrait volontiers du côté de la première; mais quelle chance de lui voir remporter la victoire, quand Platon lui-même n'a pas su la faire triompher ?
nÉtatisme â/après les Lois.
Platon, dans ses Lois, trace l'image d'un état plus indulgent à la faiblesse humaine ; il a d'abord voulu supprimer toute occasion de pécher, dépouiller entièrement l'homme de lui-même et redresser toutes ses tendances natives. Cette fois, il se tient plus près de la
(-) IV 421 B : X=-'P^ P-^^ "^^ '^^'^ xsyvdiv l'pya, yj^^po^oç oè aoxot.
réalité. Il prend l'homme tel qu'il est et ne pouvant le rendre parfait, il se contente de le faire meilleur; mais les idées fondamentales sont restées les mêmes. D'abord l'imperfection de l'état social actue! : Platon n'a pas varié ; le monde marche mal; les hommes sont corrompus et pervertis, depuis qu'ils ont donné leur cœur à la richesse. Ensuite, la persuasion que, pour remédier à toutes ces misères, une énergique intervention législative est nécessaire : c'est à elle qu'il appartient de réfréner l'intérêt personnel et d'assurer la prédominance de l'intérêt général. Il raille ces hommes d'État qui passent leur vie à administrer au malade des palliatifs ('j. Ils coupent l'une des têtes de l'hydre : il en revient dix autres. Il ne faut pas de demi-mesures : il faut hardiment couper et retrancher, de façon à atteindre la racine du mal. Enfin le concours de l'éducation est indispensable : la loi contraint; l'éducation convainc. La loi plie les hommes par la force , au besoin ; l'éducation rend l'emploi de cette force inutile et elle fait passer dans les mœurs, comme des habitudes, toutes les exigences de la loi.
Le but suprême est toujours l'unité de l'État : il s'agit toujours de fondre les individus en un tout aussi homogène que possible. La loi assure l'harmonie des intérêts: l'éducation crée l'accord des esprits. La loi impose le renoncement : l'éducation le rend facile et même souhaitable. Seulement, Platon l'a compris, il ne faut pas trop demander à l'individu : il faut lui laisser quelques-unes de ces apparences de bonheur, auxquelles, malgré tout ce que disent les philosophes, il se complaît et qui lui semblent moins vaines que les promesses de bonheur complet dans la cité idéale.
Cependant Platon ne renonce pas pour cela à son
(») Rop. IV 126 A.
principe. Il consent bien dans la pratique à l'accommoder aux faiblesses humaines : il le maintient comme une de ces vérités qu'il faut se résigner à ne pas faire accepter toute entières, mais qui n'en sont pas moins des vérités. Les concessions qu'il accorde ne sont pas des diminutions de cette vérité : elles forment des transitions provisoires qui n'entament pas le principe et même en préparent la réalisation.
Il s'explique clairement dans les Lois (') : « l'État, la constitution, les lois, qu'il faut mettre au premier rang sont ceux où l'on pratique le plus à Ja lettre, dans toutes les parties de l'État, l'ancien proverbe : tout est commun entre amis. Quelque part donc qu'il arrive ou qu'il doive arriver un jour, que les femmes soient communes, les enfants communs, les biens de toute espèce communs, et qu'on apporte tous les soins imaginables pour retrancher du commerce de la vie jusqu'au nom même de propriété, de sorte que les choses même que la nature a données en propre à chaque homme, deviennent en quelque sorte communes à tous autant qu'il se pourra comme les yeux, les oreilles, les mains et que tous les citoyens s'imaginent qu'ils voient, qu'ils entendent, qu'ils agissent en commun, que tous approuvent et blâment de concert les mêmes choses, que leurs joies et leurs peines roulent sur les mêmes objets : en un mot, partout où les lois viseront de tout leur pouvoir à rendre l'État parfaitement un, on peut assurer que là est le comble de la vertu politique; et personne ne pourrait à cet égard lui donner une direction ni meilleure ni plus juste : un tel État, qu'il ait pour habitants des dieux ou des enfants des dieux, qu'ils soient plusieurs ou seul, est l'asile d'un parfait contentement. C'est pourquoi il ne faut point chercher ailleurs un type achevé de gouvernement ; mais on doit s'attacher
à celui-ci et en approcher le plus qu'il se pourra. L'Etat que nous avons entrepris de fonder sera très peu éloigné de cet exemplaire immortel; si l'exécution répond au projet, on doit le mettre le second; ensuite, si les dieux le permettent, nous en décrirons un troisième ».
Au point de vue des principes purs, l'État des Lois diffère du tout au tout de l'Etat de la République : le nouvel État, en effet, reconnaît le principe de la propriété privée; mais à peine ce principe est-il posé, qu'il est l'objet de tant de restrictions qu'il n'en reste pour ainsi dire rien. La propriété privée s'applique seulement au sol et encore est-elle limitée d'une façon assez étroite. Il n'empêche que par là, Platon s'éloigne grandement de sa première utopie. Il rentre dans la vie réelle et, fidèle à son idéalisme, il aura beau vouloir en sortir, pour ménager son rêve, la réalité le tient et le ramène sans cesse à elle.
Tout le dessin de cette nouvelle cité est beaucoup plus net que celui de la cité de la République : elle est sur cette terre et ce sont des hommes qui l'habitent.
Pour la placer dans les meilleures conditions, il la faudrait dans un pays qui produit presque tout ce qui est nécessaire à la vie ; cette richesse du sol préviendra les dangers du peu d'éloignement de la mer, celle-ci n'est qu'à 80 stades (15 kilomètres), et plus encore le danger que présentent des ports excellents (') : en effet, une ville maritime qui possède de bons ports et (( dont le sol ne produit qu'une faible partie des choses nécessaires à la vie aurait besoin d'un sauveur puissant et d'un législateur presque divin » pour arrêter la corruption. « Le voisinage de la mer est doux pour une ville, mais à la longue il est véritablement amer. Il y introduit le commerce, la recherche du gain et des marchands de toute