CHAPITRE V
L icdustrie et la population.
Statistiques.
Dans les chapitres qui précèdent, j'ai essayé de fixer le moment et de déterminer les lieux où apparaît l'industrie, comme facteur social; j'ai essayé aussi d'énnmérer les moyens par lesquels elle exerce son action ; enfin je me suis efforcé de mesurer son importance, en rassemblant ce que nous savons de ses produits, et, je l'espère, malgré la multiplicité des détails et la difficulté de les ranger dans un ordre satisfaisant, la conclusion se dégage nettement : faiblesse de la production industrielle.
Je vais essayer de justifier cette conclusion, en envisageant le problème sous un autre aspect : après les produits, les producteurs. Nous n'aurons plus à suivre, comme nous l'avons fait trop péniblement parfois, les œuvres de l'industrie grecque dans leurs pérégrinations à travers le monde : nos recherches se concentreront dans un domaine mieux délimité. Nous allons pénétrer dans l'usine, dans l'atelier, étudier la classe ouvrière d'autrefois dans ses éléments, nous former une idée de son importance numérique et, je puis le dire dès à présent, revenir par un autre chemin, au même point, à la même conclusion que tout à l'heure.
On ne peut que s'étonner du peu de prix que bien des historiens semblent attacher aux recherches statistiques sur la population des cités anciennes. Eien cependant
n'est plus nécessaire pour la compréhension exacte de l'histoire : rien n'est aussi indispensable pour notre sujet.
Aristote a déjà fait, dans la Politique, cette remarque : les états purement agricoles sont peu peuplés; le commerce et l'industrie ont pour effet d'élever le nombre des habitants et de les concentrer dans les villes. Une statistique exacte de la population nous donnerait donc l'idée la plus prompte et la plus juste du développement commercial et industriel (').
J. Beloch ( -) a écrit sur la matière un livre qui a marqué un immense progrès sur les travaux antérieurs. Il en résulte une conclusion générale : c'est la faiblesse de la population et spécialement de la population urbaine, dans tous les états grecs, même dans ceux qui nous ont laissé la renommée de leur grandeur. Bien rares sont les états qui ont compté 10.000 citoyens. On peut citer, pour le V° siècle, Athènes, Argos, Corinthe, Corcyre, Thèbes et, au IV" siècle, Mégalopolis, Messène, Olynthe. Au V** siècle, en Asie, aucun état n'atteint ce chiffre; au IV^ siècle, Halicarnasse et, semble-t-il, Ephèse y arrivent, Rhodes en approche ; en Italie, Syracuse, Agrigente, Crotone, Gela, Tarente, et en Afrique, Cyrène.Même des états de 5000 citoyens sont assez rares.
Le chiffre de la population urbaine est surtout intéressant. Il semble qu'au V^ et au IV« siècle, Athènes et Syracuse ont seules atteint ou peut-être dépassé une population urbaine de 100.000 âmes. Corinthe, avec une population totale de 90.000 âmes, n'en a probablement renfermé dans ses murs que 70.000. Sparte, Argos, Mégalopolis, Agrigente, Tarente en possèdent de 40 à
(1) Cf. infra, Livre IV, Ch. I et II.
(*) J. Beloch Die Bevôlkerang der Griechisch-Rômischen Welt Leipzig 1886.
50.000 dans l'enceinte urbaine. Afï milieu du IV'' siècle, Sidon et T3n: n'avaient pas plus de 40.000 habitants. Comme toujours nos renseignements les plus précis concernent Athènes. Nous ne songerons pas à nous en plaindre. La description, que nous donnerons d'Athènes, s'appliquera, dans ses traits essentiels, aux autres cités industrielles de la Grèce. Pour Athènes même, les indications statistiques absolument exactes font défaut. En une matière, qui réclame une précision mathématique, il nous faut opérer avec des éléments incomplets et pour en tirer quelque parti, appliquer à la Grèce du V® et du IV" siècle avant notre ère, des données de la statistique contemporaine. Nos conclusions ne pourront donc jamais prétendre qu'à s'approcher de plus ou moins près de la réalité.
La population d'une cité grecque comprend trois éléments : les citoyens, les étrangers, les esclaves. Nous allons essayer de déterminer leur importance numérique, à Athènes, au V^ et au IV'- siècle, et de rechercher ce que chacun d'eux représente dans le personnel de l'industrie.
Les Citoyens.
J'emprunte à l'ouvrage déjà cité de Beloch, le tableau suivant :
V^ siècle : époque des guerres médiques, 25 à 30.000 ; au commencement des guerres du Péloponèse, 35.000 ; à la fin de ces guerres, 25.000.
IV*^ siècle : (recensement de Demétrius de Phalère, 317-307), 21.000.
Aux deux siècles suivants, 14 à 15.000.
Nous entendons par citoyens, les hommes âgés de dix-huit ans au moins.
Deux de ces chiffres sont particulièrement certains, celui de 30.000 vers 445/4 ('), celui de 21.000 vers 309 {-). Je les prends donc comme bases des calculs qui vont suivre. Ces calculs sont déjà suffisamment hypothétiques par eux-mêmes pour ne pas y introduire des données premières qui ne soient pas tout à fait certaines.
Le maximum qu'admet Belocli est 35.000, peut-être même 40.000. On ne peut invoquer contre cette conclusion le témoignage d'Aristote. La Politeia des Athéniens avance que 20.000 personnes, sur lesquelles il devait y avoir de 17 à 18.000 citoyens (^), recevaient une solde à Athènes. Ce renseignement se réfère à l'époque de Périclès ou du moins à la fin du V*^ siècle, car il n'est pas question de la solde ecclésiastique. Est-il admissible
(1) Hérod. V 97, VIII 65. Cf. Beloch Bevôlkerung. — 30,000 paraît avoir été considéré comme le nombre normal des citoyens au Ve siècle. Busolt Handbuch, 2e éd. 199.
(2) A th. VI 272 B.
("^) Pol. Ath. 24 : 6.000 héliastes, 1.200 archers, 1.200 cavaliers, 500 bouleutes, 500 gardiens des arsenaux, 50 gardiens de la ville, 700 magistrats dans l'Attique même, 700 magistrats en dehors de l'Attique, 2.500 hoplites, encore 20 vtjs; çpoupîôô^ à 200 hommes, à supposer qu'ils soient tous Athéniens : 4.000 hommes. Enfin àXXai ôè V7J£«; al toùç opo'jpo'jç àyo'jaa'. toùç ccTza tou xuajj.ou oi<yy{klouq à'vopac;. La fin du passage paraît corrompue, mais gardons-en le chiffre de 2.000 hommes : nous arriverons à 19.350 hommes, et pour justifier son total de 20.000, Aristote ajoute encore les individus nourris au prytanée, les orphelins et les gardiens des prisons ; mais si ces 20.000 personnes reçoivent une solde de l'Etat, il y a lieu de noter que l'équipage des 20 navires n'était pas uniquement composé de citoyens : il contenait des métèques, peut-être des esclaves. Il y a donc bien 20 000 pensionnaires de l'Etat, mais ils ne sont pas tous citoyens. On peut supposer que ceux-ci représentaient dans le total 17 ou 18.000 hommes.
que les deux tiers, ou la moitié des citoyens, selon qu'on en admet 30.000 ou 35.000, fussent des rentiers de l'Etat? Wilamowitz (*) ne le croit pas et propose comme chiffre de la population mâle adulte, 60.000. Telle n'est pas, ce me semble, la vérité. Aristote veut manifestement faire ressortir un abus considérable, contre lequel protestent ses propres tendances ou les tendances oligarchiques de ses sources. L'abus est surtout frappant, si l'on admet que les pensionnaires de l'Etat représentent une très forte quotité des citoyens majeurs. De quel droit d'ailleurs irions-nous contester ce chiffre de 30,000 qui paraît bien attesté et cela uniquement parce que le fait allégué par Aristote, quand il est mis en rapport avec ce chiffre, nous étonne et nous trouve presque incrédules? Mais cette surprise, chez le lecteur, c'est ce qu' Aristote a voulu et s'il fallait contester un chiffre, ce serait le sien, à cause du but dans lequel il est avancé. Mais il n'y a à rejeter aucun des deux chiffres, ni celui des 30.000 citoyens majeurs, ni celui des 17 à 18.000 pensionnaires de l'Etat.
En prenant une moyenne sur les recensements opérés en Belgique, depuis 1846 jusques et y compris 1890, nous obtenons les coefficients que voici :
Hommes.
de 0 à 18
Par 100 hommes de 18 à
(1) Aristoteles und Athen II 202.
Appliquons ces chijffres (*) à nos 30.000 citoyens du V'' siècle et à nos 21.000 citoyens du IV'' siècle, nous aurons ces résultats approximatifs :
Hommes.
deOàlS
Total
Par 100 hommes de 18 à w.
Ve siècle
IVe siècle
Si nous supposons que, en Grèce comme en Belgique, le nombre des femmes est égal à celui des hommes,
aurons :
Population
totale.
ye
siècle . . .
lYe
siècle . . .
Ces chiffres n'ont pas du tout la prétention de représenter une statistique précise et définitive. Combien en effet sont différentes les conditions de la population belge d'aujourd'hui et celles des Grecs d'autrefois ! Et si nous empruntons nos coefficients à d'autres pays de
{''■) Je dois toutes les données de statistique moderne qui sont utilisées dans ce chapitre à l'obligeance de mon collègue à l'Université de Liège, M. Ernest Mahaim. Je lui exprime toute ma reconnaissance.
l'Europe, nous aboutirons à d'autres résultats. A l'Allemagne : nous devrons élever nos chiffres; à la France, nous devrons les abaisser. Nous ignorons, pour la Grèce ancienne, la durée moyenne de la vie, la fécondité des mariages (*).
Sommes-nous en dessous ou au-dessus de la réalité? Nous sommes dans son voisinage ; nous ne pouvons rien dire d'autre.
Dans l'antiquité, il est admis, comme une règle certaine, que, pour obtenir le chiffre de la population totale, il suffit de multiplier par 4 le nombre des hommes en état de porter les armes ("}. C'est à coup sûr un procédé assez grossier de statistique; mais il doit reposer sur l'expérience et donner un résultat approximativement exact. Si nous l'employons pour l'antiquité athénienne, nous nous retrouverons dans les environs de nos chiffres (^).
{^) En Europe (vers 1890), il y a partout plus de femmes que d'hommes : maximum en Norwège 109 pour cent hommes; Allemagne 104; France, 109.4; minimum en Belgique 100. Sauf: en Bulgarie (3.1 millions), 96.5; Roumanie (5 millions), 96.4; Bosnie-Herzégovine ^1.3 million-), 89.5 ; Monaco (0.015 millions), 84 8; États-Unis (62.8 millions), 95.3; Indes anglaises (287 millions), 95.8; Japon (40 millions), 98; Colonie du Cap (1.5 millions), 99.
(^) Dion. Halic. IX 25. César de B. G. I 29. Beloch Bevôlkerung 53.
(^t Cf K. Bûcher Die Bevôlkerung von Frankfurt am Main im XIV Jahrhundert Tubingue 1886 p. 10 : .... sie (die Niirnberger Volkszàhlung von 1449) lehrt uns dass die geschichtliche Statistik es aufgeben muss auf einzelne vage Zahlenangaben der Geschichtsquellen hin mitmodernenDurchschnitts-undVerhàltnissziffern anzustellen. Biicher a raison, s'il s'agit de faire de la statistique mathématiquement vraie. Mais serait-ib interdit
Nous ne nous contentons pas de connaître le nombre total des citoyens athéniens : nous désirerions séparer dans ce total les citoyens aisés de ceux qui ne le sont pas. A l'époque d'Antipater (322) ('), les premiers sont 9.000; les autres apparemment 12.000. Quelle est la proportion au V'' siècle? Il est important de l'établir pour l'appréciation générale de la situation économique. De plus, c'est dans la classe des gens peu aisés que se recrute le personnel des travailleurs. Il est vrai que nous ne savons pas encore de quel côté ils portent leur activité; mais leur importance numérique pourrait nous donner tout au moins une présomption quant au développement de l'industrie.
Les Athéniens se divisent depuis l'époque de Solon et peut-être depuis celle de Dracon, en quatre classes : les trois premières renferment les individus jouissant d'une certaine aisance et astreints comme tels au service militaire dans les rangs des hoplites ou dans la cavalerie.
Essayons de faire le partage des membres des trois premières classes ou des hoplites et des membres de la quatrième classe ou des thètes, et tentons ainsi une évaluation de la bourgeoisie grande ou petite et du prolétariat (-).
de se livrer à des évaluations approximatives, en sachant et en disant qu'elles sont approximatives et en les présentant, non comme l'expressidn de la réalité, mais comme une image qui peut nous aider à nous figurer cette réalité ? Si oui, il faudrait renoncer à se faire une idée quelconque de la population du monde antique.
(•) Diod. XIII 8 : Antipater remit le gouvernement à 9.000 citoyens qui possédaient 2.000 drachmes au moins. Aux autres, il offrait de leur distribuer des terres en Thrace.
(-) Rappelons qu'un zeugite a un revenu de 200 médimnes de de blé : à 5 drachmes, le médimno, cela fait 1.000 drachmes, ce
Au début de la guerre du Péloponèse, Thucydide (') fait faire par Périclès ce dénombrement des forces de l'Etat Athénien : Hoplites appelés au service de campagne : 13.000. Hoplites en garnison : 16.000. Cavaliers et archers à cheval : 1.200. Archers : 1.600.
Il y aurait à ajouter les exemptés, mais il est impossible de les évaluer. Rappelons ici que le service actif dans le corps des hoplites est imposé aux hommes des trois premières classes, de 20 à 50 ans (-); de 18 à 20 ans, ils ont fait le service de garnison dans les forts établis à la frontière; ce sont les vswTaTOL. De 50 à 60 ans, ils sont inscrits dans la réserve; ce sont les Trpso-p'jTaTO!,. Les thètes ne figurent pas au registre militaire, au catalogue, et ne servent pas dans les rangs des hoplites.
Les 16.000 hoplites en garnison comprennent des citoyens et des métèques : laissons donc pour le moment ce chiffre de côté.
Les 1 .600 archers sont tous citoyens et il n'y a pas lieu d'en déduire, comme on le faisait généralement, 200 archers scythes. Le témoignage d'Aristote est décisif à cet égard (^j. Il est aussi très probable qu'ils appartenaient aux trois premières classes.
qui représente l'entretien d'une famille vivant dans une certaine aisance. Cf. infra, Livre III, Ch. IV. Notons que, parmi les thètes, il peut encore y avoir bon nombre de petits propriétaires, vivant, sans trop de difficultés, de leurs revenus.
(^) II 13 : ÔtzVjzic, ôè 'zp'.T/ôJ.oj:; xat iJ-upiou; sTva- àv£'j tcov ev zoi^ cppoupto'.ç xal Tôiv 7:ap' è'-aX^'.v £çax'.<Ty'.X''a)V y.al [JLuptwv. Tocrouxot yàp io'jXaaaov xô Tcpioxov ottots o\ 7:oXc|jl'.o'. sa^àXoiEV, àro -:£ twv rpsa^'j- TiXTCov xat -rwv ytio-izio'/ xal |XcTO'awv ô'aot o-ïzXTxt.'. r^jav.... iTrrî'a? ô' àTTEcpa'.VE oiaxojio'js; xal yùdojQ çùv t-TroTOçoTa'.ç, éçaxojt'o'j? oè xal yOdo'ji; 'zoçô'zy.ç, xal 'zpir^pz'.ç xà^ -Xof[j.o'j; Tptaxo!Tta<;. ' (2) Arist. Ath. Pol. 53.
., {'} Cf. CIA l 54. Busolt Handbuch 310.
Les 1 .200 cavaliers étaient recrutés dans les deux premières classes.
L'armée de campagne comprenait 13.000 hoplites; étaient-ils tous pris dans les trois premières classes ? Beloch a émis l'opinion que parmi eux figuraient des épibates ou soldats de marine ; or ceux-ci appartenaient à la quatrième classe et l'Etat leur fournissait à ses frais l'équipement des hoplites.
Périclès, énumérant les forces dont disposait Athènes, n'a pu omettre ce corps que rien n'empêchait de faire combattre sur terre, à côté des autres hoplites ; mais à combien se montait son effectif? Il semble que l'équipage de chaque navire comprenait 10 épibates (') : on ne se trompera donc pas en fixant à 2.000 au moins le nombre des épibates. Beloch propose le chiffre de 3.000; mais ce nombre me paraît excessif. En effet, dans la grande expédition navale contre le Péloponèse, on embarque 1.000 hoplites seulement (-), et encore n'est-il pas tout à fait certain que ces soldats fussent des épibates : Thucydide cite tout au moins un cas où on embarqua des hoplites contre leur gré comme soldats de marine (^). Admettons le chiffre de 2.000 épibates ou hoplites de la quatrième classe, il reste 11.000 hoplites des trois premières classes.
Le chiffre de 13.000 pour l'effectif total des hoplites au début des guerres du Péloponèse est confirmé par le récit de l'expédition de Périclès en Mégaride (*j : Périclès est accompagné de 10.000 hoplites, plus 3.000 métèques qui remplacent les 3.000 hoplites retenus devant Potidée.
(^) Cartault La Trière athénienne 121.
(^) Thuc. II 23.
(^) Thuc. II 31.
Mais ce chiffre ne tarde pas à fléchir ; il représente le maximum d'efforts dont Athènes est capable. Bientôt elle ne parviendra plus à aligner autant d'hommes. Déjà en 430 (^), nous ne trouvons plus sous les armes que 4.000 hommes que Périclès mène contre Épidaure et les 4.600 qui sont devant Potidée, en tout 8.600 et Thucydide (-) estime même que 4.000 hommes forment une belle armée.
Dans l'expédition de Sicile (^^, sur 5.200 hommes, il n'y a que 1.500 Athéniens inscrits au catalogue; plus tard (*) Démosthène en amène encore 1.200. La force armée d'Athènes dépend déjà des alliés et bientôt des mercenaires.
Nous avons obtenu, pour les trois premières classes, au début des guerres du Péloponèse, 11.000 hoplites, 1.600 cavaliers, 1.200 archers, au total 13.800 hommes de 20 à 50 ans. Ajoutons, adoptant, faute d'autres, les coefficients de la Belgique, 1.150 hommes environ de 18 à 20 ans et 5.650 hommes de plus do 50 ans, nous arriverons pour les trois premières classes à 20.600 hommes de 1 S ans et plus ; il n'y aurait donc eu sur les 30.000 citoyens adultes que 9.400 thètes environ, ou, si pour l'époque immédiatement antérieure aux guerres du Péloponèse, nous admettons 35.000 citoyens, 14.400. Ces nombres sont peu élevés. Ils le sont étonnamment peu, si on y comprend tous les citoyens envoyés à cette époque même dans les clérouchies. De 460 à 410, on en compte de 8.950 à 9.950 au minimum, et, si on voulait ajouter un chiffre approximatif pour les clérouchies de
(1) Thuc. II 56, cf. VI 31.
(*) VÏ-âôO. V. ■ ^
Lemnos, Tmbrus, Amphipolis, Egine , on resterait en dessous de la vérité en fixant le chiffre à 14.000 dont une grande partie étaient des thètes ('). Les clérouques ne perdaient pas leur qualité de citoyens. Ils continuaient même à être tenus au service militaire : ils figuraient sur les registres des dèmes athéniens; une statistique véritable les aurait renseignés; mais nos chiffres de 30 à 35.000 citoyens ne reposent pas sur un recensement; il est probable qu'ils représentent seulement les citoyens résidant en Attique et y exerçant leurs droits politiques (-). Si je ne me suis pas trompé dans mes calculs, ces 9.400 à 14.400 thètes forment le prolétariat athénien : parmi les citoyens, la grande majorité étaient des propriétaires fonciers ou du moins appartenaient à des familles aisées. Ces chiffres ne parlent pas pour une industrie très florissante, ni surtout pour une participation très active des citoyens à ses travaux : quand nous aurons déduit les petits propriétaires, les ouvriers agricoles, le personnel des entreprises maritimes et commerciales, que restera-t-il pour la classe ouvrière dans l'industrie ?
Nous savons qu'au V® siècle et bien plus tard encore.
(1) Gilbert Handbuch, 2e éd. 504.
(-) Beloch Bevôlkerung 83 émet l'opinion qu'il y avait deux espèces de clérouchies : celles dont les membres étaient obligés de quitter Athènes pour aller exploiter leurs terres. Pour les autres, ils n'y étaient pas tenus; l'Etat leur faisait don d'un lot sit'.ié à Lesbos ou à Naxos ou ailleurs, ils le louaient et vivaient à Athènes du loyer de la terre.
Cette opinion ne me paraît pas fondée. Dans tous les cas qui nous sont connus avec quelque précision, le citoyen athénien était obligé de se transporter sur le territoire de la clérouchie. mais il ne cultivait pas toujours lui-même son kléros.
H. Swoboda Serta Harteliana 1896 28.
les classes de Solon subsistaient à Athènes. Nous ignorons malheureusement si les bases d'après lesquelles les fortunes étaient évaluées n'avaient pas changé. Solon avait pris en considération la quantité des produits de la terre, le blé, le vin et l'huile. Nous ne pouvons affirmer (') que ces procédés assez rudiments ires n'avaient pas été modifiés.
A l'époque d'Antipater, toute la fortune des citoyens dans ses divers éléments paraît avoir été évaluée, puisque la réforme projetée tenait compte du nombre de drachmes possédées. Quoi qu'il en soit, c'est beaucoup déjà que nous puissions dire que la grosse moitié, peutêtre même les deux tiers des Athéniens idossédaient quelque chose. A l'époque d'Antipater, la proportion était devenue plus mauvaise, semble-t-il : 43 "/„ des citoyens seulement avaient une fortune supérieure à 2000 drachmes (^).
(^) Il semble que l'on puisse déduire du langage d'Aristote VII 1319 a 14 au sujet de la manière dont les Aphytéens établissaient le cens et du langage de Platon dans les Lois 754 D, E, que, de leur temps, dans la plupart des Etats grecs, la fortune tout entière était recensée Voir Beloch Ûber das Volksvermôgen von Attika Hermès XX 245.
(*) Nous ne pouvons malheureusement nous faire une idée exacte de ce que représente ce chiffre. Il faudrait avoir les moyens de l'évaluer en francs : tout ce qu'il est permis de dire c'est qu'étant données les tendances conservatrices de la nouvelle constitution, le cens exigé était assez élevé. Je ne crois donc pas qu'on puisse invoquer la proportion signalée comme une preuve de grande misère, Blass Die sozialen Zustande 9. Cet auteur remarque cependant, que la proportion est plus favorable que dans beaucoup d'états modernes ; il est vrai qu'il faudrait, d'après lui, pour établir une comparaison, tenir compte de la population servile. Rappelons que ces 2.000 drachmes représentent peut-être la fortune imposable, timèma.
Les Métèques.
Le recensement de Démétrius de Phalère (') dénonça la présence en Attique de 10.000 métèques : il s'agit des hommes ayant 1 8 ans au moins et inscrits aux registres des dèmes. Ajoutons les hommes de moins de 18 ans : 6.240.
Total des hommes 16.240
Autant de femmes (2) . . . . 16.240
En tout ..... 32.480
Le discours de Périclès, dans Thucydide (^), nous permet de calculer la population d'origine étrangère pour la fin du V^ siècle. Voici à l'avance, pour plus de clarté, les résultats auxquels j'ai abouti.
Hommes de 18 à 60 ans . . . 12.100
„ de plus de 60 ans. . 2.000
de moins de 18 ans . 8.800
Les hommes de 18 à 60 ans sont astreints au service dans la réserve : 3.000 seulement sont équipés.
Si on admet autant de femmes que d'hommes, total : 45.800 métèques.
Périclès estime à 16.000 le nombre des hoplites affectés au service de garnison et il distingue parmi eux les tout
(1) Sur ce point, voir surtout Clerc Métèques Athéniens 367.
(-) Il n'y a pas eu nécessairement autant de femmes que d'hommes. Le nombre des enfants et par conséquent le total sont probablement exagérés.