CHAPITRE VII
Lindustrle dans les diverses classes de la population.
(Suite.)
Un fait important est résulté des chapitres qui précèdent : l'industrie est spécialement exercée par des étrangers et par des esclaves et quand je parle de l'industrie, je l'entends aussi bien sous la forme prédominante du petit atelier que sous la forme de la fabrique ou de l'usine. Ce fait nous est apparu spécialement à Athènes, mais il n'est pas dû à des circonstances propres à cette ville. S'il y a pris un développement mieux marqué qu'ailleurs, la cause en est dans une prospérité plus grande, un mouvement d'affaires plus intense. Cette situation est générale et elle se produit partout où le commerce et l'industrie sont devenus des facteurs de la vie sociale et l'un de leurs premiers effets, le plus notable, est l'accroissement apporté à ces deux classes d'habitants : étrangers et esclaves.
Je me propose dans ce chapitre de considérer de plus près ce phénomène et de rassembler quelques éléments qui n'ont pu trouver place plus tôt. Ces éléments se groupent d'eux-mêmes en deux catégories, suivant qu'ils concernent les étrangers ou les esclaves.
Nous aurons à étudier plus tard, dans son ensemble, la politique des états vis-à-vis de l'industrie; il en est
cependant un point qu'il est ufcile d'aborder dès à présent, p veux dire la politique suivie à l'égard des étrangers. Les hommes d'état sont unanimes à considérer la présence d'un grand nombre d'étrangers comme la condition même de la prospérité commerciale et industrielle. Il ne s'agit pas seulement d'étrangers qui, semblables à des oiseaux de passage, apparaissent à la belle saison et disparaissent au mauvais temps. Il s'agit surtout d'étrangers établis à demeure, qui ont quitté leur patrie sans esprit de retour et ont assumé des devoirs vis-à-vis de la cité qu'ils se sont choisie et reçoivent d'elle certains avantages ou certaine protection.
Solon, le premier des législateurs athéniens, s'efforça de favoriser les progrès de l'industrie et du commerce. Avant lui, ils étaient trop insignifiants encore pour que l'on songeât à écrire des lois en leur faveur et la principale mesure qu'il prit est bien caractéristique. D'après Plutarque ('), il donna la cité à tous ceux qui consentiraient à abandonner leur pays sans esprit de retour et à se fixer à Athènes pour y exercer quelque industrie. On songe à Colbert ou à Pierre-le-Grand, faisant venir à grand frais, de l'extérieur, des hommes de métier. Thémistocle, puis Périclès suivent la même politique. Dans d'autres villes aussi, on s'efforce d'appeler les étrangers. On raconte que les Epidamniens (-) accordaient à quiconque la désirait l'autorisation de se fixer chez eux, apparemment dans le but de développer leur commerce et leur industrie. Polycrate employait les mêmes procédés : il attirait les travailleurs à Samos, par l'appât de gros salaires (''). Et Aristote (') porte ce témoi-
(i) Solon 24.
f-) Élien III 16.
(3) Ath. XII 540 D.
(*) Polit. III 3, 2.
gnage important : « autrefois les ouvriers to jSâvaucrov, se recrutaient parmi les esclaves ou les étrangers et il en est encore de même aujourd'hui pour la plupart d'entre eux ». L'auteur du Traité de la République des Athéniens écrit que la ville a besoin de métèques pour le grand nombre des métiers et pour la marine (').
Xénophon (^) consacre tout un chapitre aux moyens d'augmenter le nombre des métèques : il vient de faire ressortir tous les avantages que présentent le sol et le climat de l' Attique ; mais il semble que les Athéniens ne puissent à eux seuls tirer de ces avantages naturels tout le profit qu'ils offrent ; car immédiatement après, il conseille de faire appel aux métèques. Il y voit un magnifique revenu, attendu que les métèques, en se nourrissant eux-mêmes et en procurant aux villes de grands avantages, ne perçoivent rien et nous payent au contraire le droit de domicile. Il faut donc les attirer par une grande bienveillance et pour cela, prendre diverses mesures, les dispenser du service militaire qui (( est pour eux un grand danger et c'est également une grande affaire de quitter leur métier et leur maison ». u En outre nous avons à l'intérieur des murs beaucoup d'emplacements vides de maisons, si la ville concédait à quiconque y ferait bâtir le droit de propriété, quand il le demanderait et en paraîtrait digne, beaucoup plus d'étrangers désireraient habiter Athènes. Enfin, si nous avions d^^s patrons de métèques comme nous avons des patrons d'orphelins et si l'on accordait une récompense à celui qui réunirait le plus de métèques, ce
(1) Rep. Ath. I. Atdxi Bûxai t; tto'Xk; (jlîtoixiov O'.à xs xô 7rX^6o<; xôv xs^vwv xal oià xo vauxixov. Atà xouxo ojv xal xoT; iJ-fcoixoi^ slxo'xcaç XT)V îaTjyoptav sTrotTjaajxsv.
(') Revenus II.
serait un moyen sûr de se concilier leur sympathie et, selon toute apparence, tous ceux qui n'auraient point ailleurs le droit de cité voudraient devenir métèques à Athènes et augmenteraient ainsi les redevances ».
Deux courants amènent la population étrangère : l'un vient des pays grecs ; l'autre, des pays barbares. Bon nombre d'entre les métèques étaient des hommes libres qui avaient quitté leur cité natale et étaient venus s'installer à Athènes. Bien des causes ont provoqué cette émigration à l'intérieur de la G-rèce. Je place en première ligne la violence des luttes politiques. La iolérance est une vertu ignorée des anciens. Un triomphe électoral a, comme suite obligée, des condamnations rigoureuses, la mort, le bannissement, la confiscation. Le champ de bataille heureusement est de ceux dont on peut s'enfuir sans honte aucune, en abandonnant son bouclier. Il fait bon, quand on est du nombre des vaincus, de se trouver de l'autre côté de la frontière.
Il y a lieu aussi, me semble-; -il, de tenir ici, comme ailleurs, un large compte du facteur économique. Il opère, sous nos yeux, et détermine l'émigration des campagnards vers les villes. D'autre part, si nous envisageons son action, pour un pays dans son ensemble, il retient les Français chez eux. Ne peut-on pas dire que la productivité du capital est une des causes principales de la fixité de la population? Voyez l'artisan errant de l'époque homérique : pour faire fructifier son capital, il est obligé d'aller offrir ses services de village en village. Plus tard, voyez ces G-recs affluant de toute part à Athènes, à Délos, à Rhodes : ils attestent d'abord l'existence de relations commerciales étroites entre le lieu de leur résidence et leur cité natale ; ils attestent surtout que la vie économique s'est concentrée sur quelques points, que là le capital et le travail sont productifs.
Combien ce phénomène est frappaût à Athènes ! Au
IV*' siècle, et à un moment voisin de la décadence, sur trois hommes, il y a approximativement un métèque, c'est-à-dire un étranger établi à demeure ; nous ne comptons pas les étrangers de passage. Comme cette proportion suffit, si on y réfléchit bien, à nous donner une juste idée de l'organisation économique dans l'antiquité grecque, de la concentration du mouvement en quelques places ! Si d'autre part, on se rappelle le résultat que cette concentration a donné, au IV® siècle, environ 30.000 hommes faits, métèques et citoyens, on saisit du coup combien le progrès économique a été faible, dans les cités mêmes où il s'est le plus nettement affirmé.
Les inscriptions funéraires peuvent nous donner quelque idée de l'immigration des étrangers à Athènes. Elles concernent aussi bien les métèques que les étrangers de passage. D'après M. Clerc ('), sur 621 inscriptions funéraires recueillies à Athènes, relatives à des étrangers d'origine hellénique, 185 cités différentes sont représentées : Héraclée tient la tête avec 74 noms, mais tous ces Héracléotes doivent se répartir entre les nombreuses villes d'Héraclée; Antioche 27, même observation; Milet, 29; Sinope, 21; Thèbes, 20; Corinthe, 16; Sicyone, 18; Olynthe, Il ; Égine, Ephè.se, Byzance, chacune 10.
Bien plus rares sont les inscriptions relatives à des étrangers d'origine barbare. M. Clerc n'en compte que 78 (contre 621 supra) : elles mentionnent 2 Égyptiens, 2 Arabes, 7 citoyens d'Ancyre, 20 Thraces, 22 Phéniciens, 4 Phrygiens, etc. Quelles sont les causes de cette disproportion ? Faut-il les chercher dans la nature même des relations commerciales qu'Athènes entretenait avec l'extérieur? Les pays barbares étaient probablement.
{^} Métèques Gh. III.
comme aujourd'hui encore certains pays d'Outremer, tout-à-fait passifs dans le commerce que les Athéniens faisaient avec eux. Ils vendaient, achetaient, échangeaient, mais sur place. Quelques régions formaient exception : on peut citer la Thrace, la Phénicie et l'Egypte. L'introduction de leurs cultes, l'édification de sanctuaires en l'honneur de leurs divinités nationales montrent que les citoyens de ces pays étaient en relations actives et régulières avec TAttique.
La vraie raison n'est-elle point celle qui a été indiquée plus haut au chapitre VI ? Nous sommes enclins à nous exagérer l'importance du commerce grec en général et en particulier celle du commerce athénien : en réalité, il ne pénétrait guère dans l'intérieur des terres ; il se bornait à desservir les populations voisines de la mer et encore, son champ d'action était-il limité. Ceci est surtout vrai au V'' et au IV* siècle ; plus tard le marché commercial s'élargit; il s'étend jusqu'à Home et l'Italie. Ainsi s'explique que les traces laissées, à Délos et à Rhodes, par les commerçants étrangers, soient plus nombreuses qu'à Athènes (').
Parmi ces étrangers d'origine grecque ou barbare, un certain nombre, qu'il est impossible de déterminer, appartenait à la classe des métèques. Cette classe se recrutait aussi, parmi les esclaves, par l'aiFranchissement : c'est ce qui fait probablement dire à Xénophon qu'un grand nombre d'entre les métèques sont des Lydiens, des Phrygiens, des Syriens, etc. (-).
Clerc et Scherling [^) ont dressé des tableaux des
(') Wachsmuth Stadt Atheii II 155 et Foucàrt Associations religieuses chez les Grecs.
(*) Revenus II 3.
(^) Quibus rébus singulorum Atticse pagorum incolœ operam dederiiit Leipziger Sfcud. XVIII 1897.
métèques, négociants, ouvriers, etc., nommés dans les inscriptions athéniennes. Je les ai déjà utilisés pour faire ressortir la supériorité numérique des méuèques sur les citoyens dans le commerce et dans l'industrie. On voudrait savoir si certaines professions ne sont pas de préférence abandonnées aux métèques : en parcourant les tableaux que Scherling a consacrés aux citoyens, je relève sur 107 noms : 32 sculpteurs, 12 ouvriers de la pierre, lapidarii, 10 ouvriers du bois, lignarii. Cela n'est pas de pur hasard : ces professions forment l'aristocratie du travail ; elles ne sont pas les seules auxquelles s'adonnent les hommes libres : on rencontre ceux-ci plus bas dans les métiers purement manuels ou dans le commerce, mais relativement moins nombreux.
On se rappelle le mot d'Andocide (') : fabriquer des lampes, c'est faire œuvre d'étranger ou de barbare. J'ai déjà touché ce point au chapitre II : c'est le moment d'y revenir. Une industrie très active et très prospère, telle, en un mot, qu'on nous la représente d'ordinaire, serait-elle restée aux mains des étrangers d'origine libre ou servile ? Aurait-elle pu être placée dans les degrés inférieurs de la hiérarchie des professions ? Cependant de nombreux indices confirment le témoignage d'Andocide. On a déjà remarqué que plusieurs noms de céramistes connus : Amasis, Chachrylion, Brygos, Douris indiquent une origine étrangère. D'autres indices parlent dans le même sens ; Kretschmer (^) les a relevés : la langue même des inscriptions nous introduit dans les classes inférieures. On y relève les particularités d'une prononciation vulgaire ou négligée. Enfin le mélange
(*) Scol. Aristoph. Guêpes 1007.
(*) Kretschmer Die griech. Vaseninschriften ihrer Sprache nach untersuoht Gùtersloh 1894. , , ; - ,, , ,
des dialectes reproduit, pour ainsi dire, la société bigarrée à laquelle appartenaient les céramistes. D'après Kretschmer, non seulement parmi ces derniers il y avait des étrangers ; mais les noms permettraient de croire à la présence de nombreux esclaves.
La déconsidération dont paraît avoir été frappée la profession des céramistes n'en est pas moins étrange, car cette profession relève de l'art. Faut-il admettre l'un de ces caprices du hasard, comme il s'en produit en tout temps, qui font descendre, sans motif, un métier dans l'opinion publique?
Même parmi les métèques, il y avait une certaine Mérarchie. Les professions les plus humbles étaient en général réservées aux affranchis. Les dédicaces des phiales d'argent (') émanent d'affranchis dont la profession est généralement indiquée d'une façon fort précise (-).
Femmes :
Tisseuses de laine, 26; marchandes de sésame, 2; marchande de légumes, 1 ; marchande d'encens, 1 ; revendeuses, 3; joueuse de cithare, 1; couturière, 1.
Hommes :
Marchand de salaisons, 1 ; marchand de sésame, 1 ; marchand d'encens, 1 ; marchand de fer, 1 ; marchands d'étoupe, 2; revendeurs, 5; négociant,!; forgerons, 2 boulangers, 2; cordonniers, 5; corroyeurs, 3; orfèvre, 1 cultivateurs, 7 ; vigneron, 1 ; fondeur, 1 ; toreute, 1 doreurs, 2; fabricant d'amphores, 1; portefaix, 2; jour-
(1) CIA II 2 768-776 et add. 776b p. 512 et IV 2.
(*) Voir outre les travaux de Clerc et de Scherling, Foucart Rev. Et. gr. IX 414 et les corrections qu'il propose à CIA IV 2 772b.
naliers, 2; ânier, 1; muletiers, 2; porteur d'amphore, 1; porteur d'outre, 1 ; porteur indéterminé, 1 ; greffier, 1 ; sous-greffiers, 2 ; cuisiniers, 2 ; employé aux mines ( ?), 1 (').
Comme on le voit, les affranchis se rencontraient à tous les degrés de la hiérarchie des professions; mais il semble qu'ils se portaient de préférence vers les métiers inférieurs. Certains montaient plus haut, comme ce Nicomaque qui « d'esclave devint citoyen; de mendiant, riche; de sous-greffier, législateur» (vojjloSst/-,;) (-) ; comme ces banquiers dont nous avons parlé plus haut; comme ce Lampis, affranchi de Dion, qui dirigeait le commerce maritime de son maître [^) ; comme Milyas, affranchi de la famille de Dérnosthène et qui était à la tête de la fabrique de couteaux (*).
La funeste institution de l'esclavage faisait encore sentir ses effets. Elle alimentait, par l'affranchissement, les classes inférieures et déversait des concurrents bien armés pour la lutte, sur le marché du travail (^')-
Pour compléter ces statistiques, j'emprunte encore quelques chiffres aux tableaux dressés par Clerc et par Scherling. Ces tableaux concernent les métèques et les citoyens que nous trouvons renseignés dans les inscriptions athéniennes, comme négociants ou hommes de
(1) [t6v o£Ïva| £/. Tcov ipY(aTTTjp'!coVy ir:\ [— o]'jv(iw) oty.(oovTa), Scherling 99.
(*) Lysias c. Nicomach. 1-7.
(^) Dem. c. Phorra. 5.
(♦) Dem. c. Aph. I 19.
[^) La dédicace des ouvriers des bains ou foulons o- Tr/uvr^;; aux Nymphes et à tous les dieux, CIA II 1327 (IVe siècle) = CIG 4.55, porte douze noms; quatre sont suivis du nom du père, mais pas du démotique : Boeckh croit que ce sont des étrangers. Huit noms ne sont suivis d'aucune indication : ils désignent des affranchis, peut-être des esclaves (Manès et Midas).
métiers, ou même cultivateurs. Ces deux auteurs ont groupé les noms par dèmes : je ne prends que les dèmes
les mieux fournis.
Nom du dème.
Métèques.
Citoyens.
Alopécè :
Eleusis :
Céphisia :
Coltyte :
Colonos :
Cydathènaion :
Mélitè :
3 ou 4
Paiania : •
Pirée :
Scambonidai :
Ces tableaux font ressortir d'une façon frappante la supériorité numérique de l'élément étranger : ils font encore ressortir un autre fait : l'industrie et le commerce sont concentrés dans les dèmes urbains et suburbains, Alopécè, Collyte, Cydathènaion, Mélitè, Pirée, Scambonidai. Rien n'est plus naturel et voilà l'origine de la ville d'Athènes, en tant que centre de la population. Après la phase purement agricole des premiers temps, la richesse se développe ; les besoins augmentent avec les moyens de les satisfaire. Le commerce et l'industrie s'accroissent et agissent sur la population, comme une force qui la rassemble sur un même point. Cependant la force qui agit n'est pas, nous l'avons vu, assez puissante pour faire d'Athènes un centre important de population. Athènes, en Grèce, est une grande ville; comparée à nos places industrielles et commerciales, elle est restée petite ville.
Athènes n'est pas seule à posséder des métèques; les auteurs, mais surtout, les inscriptions nous apprennent que la coutume d'accorder certains privilèges aux
étrangers établis à demeure, était générale en Grèce. Les listes de métèques offrent une très grande importance ; non seulement elles permettent de se faire quelque idée de ce que représentaient, au point de vue du nombre, les habitants d'origine étrangère dans les cités grecques ; mais aussi elles servent à montrer avec quelles villes chaque cité était en relations plus particulières et ainsi elles aident à fixer quelques détails de l'histoire du commerce. L'étude à laquelle s'est livré M. Clerc (^) nous montre, comme il fallait s'y attendre, la présence de cette classe d'habitants dans de nombreuses localités. Sur les soixante-dix cités dont M. Clerc a dressé la liste, quarante sont des ports de mer; après Athènes, c'est Rhodes et Délos qui sont les plus hospitalières. A Rhodes, les étrangers étaient fort nombreux; lors du siège de Démétrius Poliorcète, 1000 d'entre eux s'associèrent aux 6000 citoyens, qui entreprirent de défendre la place (^). Fait digne de remarque, les inscriptions de Rhodes sont d'une époque assez récente : les étrangers ont abandonné Athènes, entraînés par le mouvement commercial qui se déplaçait vers l'Orient. Les inscriptions sont malheureusement trop rares ou trop incomplètes pour nous donner autre chose que des renseignements isolés, sans vues d'ensemble sur les relations commerciales des villes grecques. Citons , à titre d'exemple, une liste de Milet ('') qui nous fait connaître deux métèques d'Héraclée (du Latmos), un de Pédasa : ceci pour la Carie. Un métèque de Lysimacheia, probablement dans la Chersonèse deThrace, une autre inscrip-
(i) Rev. des Univ. du Midi 1898 ] , 153, 249.
(^) Diod XX 84 2. Sur les associations religieuses des étrangers, Foucart Associations religieuses 110.
(3) Rev. de Philol. 1899 81.
tion de Milet (') porte les noms de sept étrangers naturalisés, dont six d'^nos, un d'Héraclée.
Je l'ai déjà dit : partout où la richesse a pris quelque développement , apparaît immédiatement l'esclavage. Ce sont là deux faits concomitants et l'on peut poser comme une loi économique de l'antiquité grecque que l'esclavage croît en raison directe de la fortune publique. Cette loi se vérifie surtout dans l'organisation de l'industrie : l'esclave ouvrier en est le facteur principal.
On trouve les esclaves dans toutes les conditions et, pour ainsi dire, à tous les degrés de la hiérarchie du travail (-).
Ils se rencontrent dans la domesticité. On a cent fois décrit les grandes maisons romaines comme encombrées de serviteurs. On a montré à quelle incroyable division du travail entre leurs domestiques, les riches en étaient arrivés; la main d' œuvre est gaspillée à plaisir; les bouches inutiles, multipliées : les Grecs n'en vinrent jamais là. Platon compare le sort du tyran à celui des particuliers qui possèdent 50 esclaves ou plus encore (f) : le chiffre de 50 est cité comme un chiffre très élevé. Au Y" siècle et au IV* siècle encore, les fortunes sont modestes. On est bien loin de ces grandes fortunes et de ce déploiement du luxe, qui apparurent sous l'Empire.
(') Ch. Michel 665.
(-; On trouvera des détails sur l'emploi des esclaves dans Bùchsenchùtz Besitz 18 1 et Wallon Hist. de l'Esclav. 1-.
(5) Rep. IX 578 D, E.
Les actes d'affranchissement de Delphes (') renseignent :
Femmes :
Hommes :
Filles :
Garçons :
Il serait hasardeux de tirer de ces chiffres une conclusion générale quant à la prédominance d'un sexe sur l'autre. Cependant, il est bien possible que partout, sauf peut-être à Athènes et à Corinthe, les femmes fussent plus nombreuses que les hommes. On comprend qu'on les employait de préférence dans les travaux domestiques et dans les travaux accessoires, confection des vêtements, etc. Les hommes, de leur côté, étaient utilisés pour la culture, le commerce, l'industrie. Si cela est vrai, les inscriptions de Delphes montrent l'extension de l'esclavage domestique, la prédominance de cette forme de la servitude sur toutes les autres.
Dans l'agriculture : les esclaves d'Aréthousios se louent pour la cueillette des fruits, pour la moisson, pour les travaux de la culture; Aréthousios perçoit luimême leur salaire (-).
Nous les trouvons dans le commerce comme employés, préposés. Ils sont associés aux bénéfices du négoce et jouissent, sous la surveillance de leur maître, d'une
(1) Je n'oserais gai-antir qu'il ne s'est pas glissé qnelques Jégères erreurs, dans ce relevé. Il repose sur Sammlung der Gr. Dialekt-Inschr. Die Delphischen Inschriften par Baunack. J'y ai ajouté les inscriptions publiées par M. Colin BCH 1898. Tous ces actes d'affranchissement vont du II" siècle avant notre ère jusqu'au 1er après J.-C.
(-) Dem. c. Nicosth. 21.
liberté étendue. L'avare, dans Théopbraste ('), a confié à son esclave un petit commerce à l'agora et lui fait payer le change, quand il s'acquitte de la redevance en cuivre au lieu d'argent. Athénogène {"-) était un égyptien d'origine; son père et son grand père avaient exercé le métier de parfumeur; lui-même avait installé à l'agora trois boutiques de parfumerie qu'il faisait tenir par un de ses esclaves, appelé Midas ('').
Nous rencontrons encore les esclaves dans l'atelier et dans la fabrique. Je rappelle les esclaves cordonniers du père de Timarque, etc., les tisseurs de grosse toile et les broyeurs de remèdes de Concn (^). L'atelier de Lysias et de son frère Polémarque ne comptait pas moins de 120 forgerons (^). Le père de Sophocle occupait des esclaves dans une forge et dans un atelier de coutellerie. Le père d'Isocrate avait un atelier d'esclaves qui fabriquaient des flûtes {^). La tannerie de Cléon occupait des ouvriers esclaves ('). Le père de Démosthène avait un atelier de couteliers et un atelier de fabricants de lits (^). Euktémon (^) possédait une terre, un bain, une maison de ville, un troupeau de chèvres, deux couples de mulets et des esclaves ouvriers xal ôTj|ji.t.o'jpYO'jç ôo-oi rjo-av aÛTw, le
(') Charac. 30.
{^) Hyp. c. Athénogène.
{^) Voir plus loin quelle était la situation juridique de Midas vis-à-vis d'Athénogèiie.
(*j Cf. supra p. 189.
(2) Lys. XII 8, 19.
(C) Dionys. Halic. T V p. 534, 1. 10, éd. Reiske.
(') ÈpYaaTTip'.ov oo'jXwv jB'jpjooî-^wv. Schol. Arist. Eq. 44.
(8) C. Aphob. I.
(») Isée de Her. Philoct. 140.
tout valant plus de 3 talents. Ciron (') possédait une terre àPlilya,deux maisons, hi ok avopaTrooa tjL',TGocpopo'JVTa xal o'jo Ôspa-aîva; xal Traio'iTXYjV, des esclaves lui rapportant des salaires, deux servantes et une bonne d'enfants (-). Certaines industries n'étaient exercées que par des esclaves; telle, l'industrie des mines ('').
Les actes d'aiFrancbissement (^) fournissent de curieux renseignements. Ils supposent que l'esclave s'est racheté de son propre argent; ce qui indique qu'il a pu, même durant le temps de sa servitude, réaliser des économies. Dans certains cas, le payement se fera, après l'affranchissement, en plusieurs termes, soit en argent uniquement, soit en argent et par des prestations complémentaires ('^).
La clause la plus fréquente est celle qui oblige l'affranchi à vivre dans la maison de son maître jusqu'à la mort de celui-ci et à le servir fidèlement; dans les actes les plus récents, assez souvent, l'esclave devra fournir à ses patrons, un ou plusieurs enfants, s'il lui en
(1) Isée pp. 218-220.
(-) Voir encore Lyc. c. Leocr. 58: yaXx.o-'jTrot. Autres exemples dans Frohberger de condicione opiticam 21 et Biichsenschutz Besitz 334. Je ne donne que les exemples les plus remarquables.
(3) Infra, Livre III, Ch. III.
(*) Il s'agit de l'affranchissement, sous forme d'une vente à un dieu. On en a de nombreux exemples à Delphes, à Lébadée et ailleurs.
(") Wescher et Foucart n° 213 : ^à ôè ïpycc TymAzlzM Zwao; -rà KaXXiçôVo'j Tràvxa, àypi xa 6 epavoç xaxôvsYGrj. N» 219 : cl oï y,x ■z: -jràôr, 'Aoe^tov, TpscpsTW ©paixtôaç AopxâÔa et xa ôsXr] olxsîv aùv auTqj • d ôè [t-ri, evpaXXsTU) ©paixtoaç Aopxaô-. Tpocpav xou (xîjvoç èxaaTO'j ruptov tÉoraapa T^ixUy.'zoL, o'yo'j Trpo'yov.
naît('). La nature de ces obligations imposées à l'esclave confirme ce que nous disions tout-à-l'heure de la prédominance de l'esclavage domestique. Mais, dans certains cas, les affranchis sont tenus à rendre à leur ancien maître des services déterminés, par l'exercice de leur métier. L'exemple le plus curieux est celui de cet affranchi auquel il est imposé d'apprendre le métier de foulon, et quand il l'aura appris, de venir, chez son maître, exécuter tous les travaux de son métier (-). Un autre devra exercer, avec son maître, si celui-ci le requiert, la médecine, mais recevra par contre la nourriture, les vêtements, le couchage ('').
Dans une in^i-cription de Cos (*), un certain Diomède consacre son jardin et ses bâtiments à Héraclès et impose à son esclave qu'il affranchit et à ses descendants, l'obligation de cultiver le jardin et de contribuer aux cérémonies religieuses.
Dans diverses inscriptions de Delphes, se révèle cet autre usage : le maître vend l'esclave à un tiers à condition qu'il devienne libre. Le tiers dispose, sa vie durant, des services de l'affranchi : c'est là la Tipào-'.; sti' As'jOepLa. Le prix du rachat est fourni par l'acheteur,
(M BCH 1898 198. M. Colin constate p. 2J0 « qu'au 1er siècle avant J.-C, la situation des esclaves à Delphes est plus pénible qu'au Ile siècle avant J.-C. ».
{^) Wescher et Foucart no 239. Dans Baunack 2156, le maître se réserve de louer à des tiers les services de l'esclave.
r") N" 234. La profession des esclaves affranchis à Delphes est très rarement indiquée : quelques servantes sont portées avec ce titre OîpaTTa'va, TraiotaxT,. Je note encore un esclave de race galate TîyvcÎTav axj-fj ; Wescher Foucart 429. Baunack 2154, encore une esclave galate, 'zzyyl-iv et 2172, une esclave indigène TS/vT-riv.
{*) Paton Inscr. oi Cos n" 36.
ou plutôt avancé par lui, car il se remboursera par les services que lui rendra l'esclave.
M. Gr. Foucart (*) reconnaît avec raison cette pratique, dans le plaidoyer d'Hypéride contre Athénogène. Celuici possédait un esclave appelé Midas qui tenait, pour le compte de son maître, une boutique de parfumerie. Un Athénien, Épicrates s'en éprend et demande à l'acheter. Athénogène exige que le père et le frère de Midas soient compris dans le marché. On est donc d'accord : Épicrates les achètera tous trois, à condition qu'ils soient libres. Mais au dernier moment, Athénogène lui persuade qu'il aura plus d'avantages en les achetant simplement et en les gardant comme esclaves. Epicrates se laisse faire, mais il ne tarde pas à s'apercevoir du sot marché qu'il a conclu. Les afifaires de Midas étaient en mauvais état et ses créanciers s'adressent à Epicrates pour obtenir payement.
Cet exemple montre l'intérêt que le citoyen avait à acheter les services d'un affranchi plutôt que ceux d'un esclave : le citoyen n'était pas tenu des engagements de l'affranchi comme il l'eût été de ceux de l'esclave. En outre, en cas d'infidélité, la liberté de l'affranchi était en jeu. Le citoyen avait donc de ce côté les plus fortes garanties.
L'histoire de l'esclavage (^) a été trop souvent écrite pour qu'il soit utile de la reprendre en détail : je me bornerai à recueillir quelques dates. A l'époque d'Aristote, l'esclavage est un fait normal et l'on se souvient du mot célèbre de la Politique : la maison se compose d'esclaves et d'hommes libres.
Les Grecs avaient, semble-t-il, gardé la mémoire
(') G. Foucart De libertorum condicione apud Athenienses Paris 1896 n. 14.
(«) Wallon. Hist. de l'Esclavage V.
confuse d'un temps où l'esclavage n'existait pas encore v ' ). On peut se demander si réellement les souvenirs des Grecs allaient jusque là : nos plus anciens témoignages écrits, les poèmes d'Homère, nous montrent l'esclave dans la domesticité, dans les travaux des champs. Et plus haut, les monuments de Mycènes et de Tirynthe supposent, sinon des travailleurs serviles, du moins des ouvriers réquisitionnés de force et soumis à la corvée. La dépense de force humaine que représentent ces monuments ne s'explique que par un régime de contrainte. Toute la vieille société grecque, depuis l'époque de Mycènes jusqu'à Homère, nous apparaît nettement hiérarchisée : en haut, les rois et les nobles, grands propriétaires fonciers; en bas les petits propriétaires; plus bas encore les tenanciers, les mercenaires, tous maintenus dans une certaine dépendance à l'égard des riches et des puissants. Dans une semblable société, l'esclavage a sa place marquée : il est l'instrument presque indispensable de la mise à fruit de la richesse des grands. Ce qui est vrai, c'est qu'il y eut un temps où la source principale de l'esclavage était la guerre ou la piraterie : le commerce de la chair humaine n'était encore ni organisé ni surtout généralisé (-); c'est à cette situation que font allusion Timée (^) et Théopompe. D'après ce dernier, les habitants de Chio furent les premiers, qui, après les
(^) Hérod. IV 137 : du temps des Pélasges, les Athéniens, pas plus que les autres Grecs, n'avaient des esclaves.
(^) La guerre est naturellement restée un moyen de se procurer des esclaves. Voir ce qu'en dit Aristote, infra, Livre IV, Ch. I. Dans Dem. c. Eubul. ou voit que le père d'Euxithée fait prisonnier, pendant la guerre de Décélie, l'ut vendu, comme esclave, à Leucade.
[^} Ath.VI 264 C : anciennement, ce n'était pas la coutume des Grecs de se servir d'esclaves achetés.
Thessalieus et les Lacédémoniens, se servirent d'esclaves, pas comme ceux-ci de serfs, mais d'esclaves achetés.
La création de marchés réguliers où l'on peut s'approvisionner d'esclaves a évidemment pour effet de multiplier le nombre de ceux-ci : elle suppose d'autre part, et comme cause, le développement des fortunes. On peut donc suivre sur la carte les progrès concomitants de l'esclavage et de la richesse, d'Asie en Europe. Quelle que soit la forme de cette richesse, agricole ou autre, le nombre des esclaves croît avec elle. Ici ils sont disséminés dans les maisons particulières, dans les petits ateliers, dans les boutiques et les échoppes : là ils sont, par bandes, astreints au travail de la terre ou remplissent les palais des grands.
J'ai déjà parlé du nombre des esclaves à Athènes et à Corinthe, à Égine et à Chio. Agrigente nous offre un autre exemple : d'après Diodore ('), elle comprenait en 406, 20.000 citoyens et avec les étrangers pas moins de 200.000 habitants. Beloch. (-) explique : 20.000 citoyens et en ajoutant les étrangers et les esclaves, en tout 200.000 habitants; ces chiffres sont encore exagérés, comme l'a montré le même auteur ; mais il n'en reste pas moins que la prospérité des Agrigentins, due en partie au commerce, avait attiré chez eux de nombreux métèques et accru, dans de fortes proportions, la population servile.
Beloch ('') fait encore ce calcul au sujet de la population de Corcyre : dans la guerre d'Epidamne, cette
(') Diod. XIII 84, d'après Timée : tjv oè To"i; xa-o'./.ojT-. ç£vo'.<; o'j/. iXâiTOu; Tùiv sl'xoai jxuptâocov.
(-) Beloch Bevôlkerung 281.
[^} Bevôlkerung 191. Sur le nombre des esclaves à Corcyre, Xeu. Hell. VI 2, 6. Xénoplion raconte l'occupation de l'île par
ville met en mer jusqu'à 120 trières : à raison de 200 hommes par trière, cela donne 24.000 hommes; mais parmi eux, quel grand nombre d'esclaves ! A la bataille de Sybota, Corinthe fait 1.050 prisonniers, dont 250 hommes libres seulement. Sur 24.000, d'après la même proportion, on aurait 6.000 citoyens, 18.000 esclaves et Beloch fixe la population de l'île à 40.000 esclaves et 30.000 citoyens.
A partir du IV" siècle, l'esclavage se généralise. Il pénètre même dans les régions qui jusque là en étaient exemptes, en Phocide, en Locride (^), en Elide (-), en Arcadie. Ce n'est pas de dire que les cités de ces régions fussent devenues industrielles; mais elles passaient de la médiocrité à une prospérité relative. La simplicité antique des états agricoles faisait place à un régime plus avancé (''). Preuve nouvelle de ce que, tout au moins au point de vue matériel, le IV° siècle était en progrès sur le V*" siècle.
les Lacédémoniens : ils la trouvèrent admirablement cultivée; des maisons splendides et des celliers à viri étaient établis dans les campagnes; les soldats en vinrent à ne plus vouloir boire que du vin qui avait un bouquet délicieux, £• [jlt) àv6oa;j.tac; sVr, et ils s'emparèrent, dans les campagnes, d'ung'-and nombre d'esclaves et de têtes de bétail.
(1) Beloch 157.
(^) Polyb. IV 73, 6. Xen. Hell. III 2, 26.
(''j Ils passaient par la crise de laquelle Athènes était sortie depuis Solon. La richesse s'y était accrue au profit de quelquesuns. C'était le régime du « capitalisme » que l'industrie et le commerce pouvaient seuls faire disparaître. Cf. Livre IV, Ch. Les Premières crises.