CHAPITRE VIII
Les idées morales sur le travail et les travailleurs.
Il ne suffit pas de marquer la place que les travailleurs occupent, dans la cité, au point de vue de leur importance numérique ni d'apprécier la valeur du travail industriel en tanb que facteur social. Aux faits répondent des idées : celles-ci sont à certains égards les images des premiers. A leur tour, les idées éclairent les faits, elles sont comme une lumière dans laquelle il est nécessaire de les considérer, si on les veut bien voir (^).
Les idées morales des Grecs sur le travail et les travailleurs sont moins simples qu'on ne se les figure parfois. Elles ne se laissent pas embrasser dans une formule brève et tranchante. Nous parlons des préjugés des anciens : c'est un mal qu'ils n'ont pas toujours évité; mais n'allons pas par dessus le marché leur prêter les nôtres ou en inventer pour les leur attribuer.
{^) Tous les textes des anciens se trouvent réunis dans Frohberger De cond. opificum Ch. II. Je ne cite que les principaux. Frohberger a eu le tort de ne pas distinguer entre les époques et les circonstances dans lesquelles ces paroles ont été prononcées. Il prend « les Grecs », comme une réunion d'hommes qui a existé à un moment déterminé, quelque chose comme une école de philosophie. Voir aussi Schmidt Die Ethik der Griechen II, Ch. IX et F. Cauer Die Stellang der arbeitenden Klassen in Hellas und Rom Neue Jahrb. f. das klass. Altert. 1899 686.
Les poèmes homériques sont écrits à la gloire des classes élevées ; ils chantent la vie heureuse des riches, les exploits et les aventures des nobles. Ceux-ci ont conscience de leur supériorité. Ulysse, au Chant II de l'Iliade, traite différemment les princes et les gens du commun qui, prenant à la lettre le discours d'Agamemnon, courent tumultueusement vers les navires. Les premiers, ils cherchent à les arrêter par ses objurgations ; pour les autres, il joint les coups aux paroles. Nulle part cependant on ne voit que l'exercice d'une profession manuelle crée des distinctions entre les hommes. Tout au contraire, Ulysse travaille de ses mains et ne croit pas déroger en fabriquant lui-même les meubles de sa chambre. La fille du roi des Phéaciens va à la fontaine laver les vêtements de ses frères. La vie est simple, la familiarité des mœurs rapproche le roi et les sujets. L'homme de métier qui travaille pour autrui est encore rare ; souvent il exerce sa profession en allant de palais en palais, de village en village. Son habileté est un objet d'admiration ; elle étonne et lui crée une supériorité parmi ses concitoyens. Savoir quelque chose que les autres ne savent pas, que peu savent comme lui, est un titre qui, dans ces temps de naïveté, le recommande à l'estime de ses concitoyens. On n'a encore nulle idée de classer les hommes d'après leur métier : poètes, médecins, artisans, sont réunis et comme confondus dans une même énumération.
Les poèmes d'Hésiode semblent indiquer une certaine modification dans les mœurs : le problème de la dignité du travail personnel s'est, dirait-on, posé devant elles ; le poète s'adresse à Persée (') et l'exhorte à fuir l'oisiveté : le travail, dit-il dans le vers célèbre, n'est pas un déshonneur, c'est l'oisiveté qui est un déshonneur,
(i) 0. et J. 298 s.
è'pyov oo'jokv ô'vs'.oo;, y.^pyvr^ o>, t'Ôvswo;. Le sentiment de la vanité a passé par la société et a sacré, comme une loi du comme-il-faat, Ja vie inoccupée. Travailler, c'est la sagesse pratique, la prévoyance contre la misère dans l'avenir, l'acquisition de la richesse et de l'estime qui l'accompagne ttAo-jtw o'àpeTr, xal xOoo; OTzr^oei. Ne rien faire, attendre pour le manger que les abeilles aient amassé le miel, le poète a beau dire, ce genre d'existence est déjà en faveur. Les plaidoyers en faveur du travail ne sont nécessaires que dans les temps où l'oisiveté dorée exerce ses séductions.
Ce ne sont là encore que des indices ; il faut attendre, pour que l'opinion soit appelée à se prononcer d'une iàçon plus catégorique que la civilisation ait progressé dans le sens d'un plus large développement matériel. Cette époque s'ouvre au VI" et au V° siècle : les États grecs cessent de reproduire tous, à part quelques différences tenant à la race ou à la situation topographique, le même type; ils ont à choisir entre deux politiques, une politique aristocratique et une politique démocratique et mercantile.
Dans ceux qui adoptent la première, les idées morales sur le travail prennent une tournure qui lui est nettement hostile. Aristote cite des exemples que l'on retrouvera plus loin; l'exemple le plus frappant et le plus célèbre est Sparte.
Les autres Etats s'écartent des voies anciennes et se préparent hardiment de nouvelles destinées. Il ne faut pas mêler les idées qui sont nées dans des milieux aussi différents. A Sparte, règne le préjugé aristocratique et justifié en quelque sorte par les succès militaires, il a rayonné dans toute la Grèce. On disait et on croyait que c'était la discipline Spartiate fondée sur Toisiveté qui avait vaincu à ^gos-Potamos. A Athènes, depuis Solon, le mouvement se dirige en sens contraire. A la fin du V'' siècle, Athènes offrait un frappant contraste avec
Sparte. Si on la comparait avec celle-ci, elle était une grande place de commerce et d'industrie. D'un côté, des lois et des mœurs rigides comme un règlement de caserne ; de l'autre, une activité beaucoup plus libre, la fièvre du gain, l'industrie et le commerce, tenant en dessous de l'agriculture une place encore importante. Tandis que s'opérait ce grand changement, et plus tard quand il fut un fait accompli, que pensait et que disait l'opinion publique ? L'opinion publique n'est souvent que l'opinion de quelques-uns ; par conséquent elle est rarement d'un seul avis et pour la connaître, il faut entendre tous ceux qui ont quelque droit de parler en son nom. D'ailleurs, en cette matière les appréciations dépendent beaucoup de la position de ceux qui les émettent. Entendez aujourd'hui ces éloges outrés décernés aux travailleurs , ces flagorneries qui leur prêtent toutes les supériorités : vous avez devant vous un homme politique qui compte faire son chemin par la démocratie et qui, pour gagner ses faveurs, brûle sur ses autels un encens généreux. C'est aussi par les hommes d'Etat que nous commencerons notre enquête.
Je me borne ici à recueillir les paroles de l'un des plus célèbres, de Périclès; les voici telles que Thucydide les lui attribue : « Nous nous servons de nos richesses, non pour briller, mais pour agir; chez nous ce n'est pas une honte que d'avouer sa pauvreté; ce qui en est une, c'est de ne rien faire pour en sortir ('). On voit ici les mêmes hommes soigner tout à la fois leurs propres intérêts et ceux de l'État, de simples artisans entendre suffisamment les questions politiques (^). C'est que nous regardons le
('j II 40, 1 : To TTsvôTOat vs/ 6|j.o/.oy£?v ~'-vt a-.jypov, àXÀà [jlt) otacpsôvôiv ÈpYV aVjypov.
(*) II 40, 2 : "'Ev'. os Tolc; a-j-rot? olxîttov a;j.a y.al ttoX'-'Xwv £7ri|jL£- Xî'.a xai ï~Âon\c, Tpo^ -pY^ TSTpaij.aô'voi; Ta roX'.'rtxà [xt) £V0£c5(; yv(ova'..
citoyen étranger aux affaires quelles qu'elles soient, non comme un ami du repos, mais comme un être inutile ».
Dans le programme politique que Plutarque (*) prête à Périclès, les mêmes pensées se retrouvent : ceux qui ne portent pas les armes et sont obligés de vivre de leurs bras ont une part des deniers publics ; mais ce qu'ils reçoivent n'est que le prix de leurs peines. Ils travaillent à la construction de grands édifices, et trouvent dans les arts de toute espèce à s'occuper longtemps. Ainsi, ceux qui restent dans la cité ont un moyen de tirer des revenus de la république, les mêmes secours que les matelots, les soldats et ceux qui sont préposés à la garde des frontières. Nous avons à nous procurer les matières premières, l'ivoire, l'or, l'encens, l'ébène, le cyprès, la pierre, l'airain, et des ouvriers sans nombre, charpentiers, forgerons, tailleurs de pierres, teinturiers, orfèvres, brodeurs, tourneurs, ébénistes, peintres sont occupés à les mettre en œuvre ; les armateurs, matelots et pilotes conduisent par mer les matériaux ; les voituriers, les charretiers les amènent par terre ; ils sont aidés par les muletiers, cordiers, tireurs de pierres, bourreliers, paveurs, mineurs, tisserands et chaque patron, tel qu'un général d'armée, a autour de lui une troupe de journaliers et de mercenaires qui sont comme un instrument employé en sous-ordre. Par là, les hommes de tout âge et de toute condition, partagent l'abondance que ces travaux répandent.
Est-ce là la pensée de tout le monde ? Non. Ge n'est pas pourtant un avis isolé. Les résultats dont se vante Périclès, il les a obtenus, grâce à l'appui de la nation. Elle a, comme lui, compris l'avantage des transformations économiques qui se sont accomplies; elle en
(1) Plut. Fer. 12.
retire le profit; elle ne voudrait pas retourner en arrière. Cela ne veut pas dire qu'elle accorde unanimement et sans distinction son estime et ses sympathies à tous ceux qui lui procurent ces avantages et ces profits. Moins fort et moins tyrannique qu'à Sparte, le préjugé hostile au travail manuel est répandu dans Athènes. Ecoutez le témoignage d'Hérodote : « Tous les Grecs placent dans leur estime en dessous des autres citoyens, ceux qui pratiquent les métiers, ainsi que leurs descendants. Ils considèrent comme de noble race ceux qui s'abstiennent des travaux manuels et surtout ceux qui s'adonnent à la profession militaire (') ».
Hérodote ne fait pas d'exception ; il constate cependant que, dans certaines villes, et il cite Corinthe, le préjugé est moins fort qu'ailleurs. Il eût pu dire sans doute la même chose d'Athènes. Hérodote ne parle pas en son nom personnel, il exprime l'opinion commune. Il suffit, pour le moment, d'avoir noté sa voix discordante.
A la fin du V® siècle, une nouvelle apparition se fait jour. C'est, si je puis le dire, l'idée savante, c'est le jugement des classes lettrées. Au fond, il correspondait au préjugé populaire, mais il l'exagérait. Il lui donnait une autre tournure en l'habillant de grands mots et comme une justification, en le ramenant à des principes, La sophistique dut largement contribuer à l'éclosion de l'idée savante : elle créa une opposition entre le sophiste, l'homme du travail intellectuel et l'ouvrier, l'homme du
(') Hérod. II 167 : si jjlèv vUv xai tou-o irap 'Aiyurtitov {jLSfjLaOTixao-t ol ''EaXt)V£^ o'jx i'/w aTpsxÉtoç /pTvai, ôpstov xal Bpr/.xa;; xal ^xJôac xal (lÉ'paac xai aysoov Tràvxa; toùç ^ap^ipo'jç aTroTtjji.o'cÉpo'ji; tûv à'À/ ov fjVTjjjLSVO'Jc; 7roX'.T)T£cov Toù; xà? Ts'yvaç {Jt.av6àvoVTai; xal xoùç EXYo'vou^ TO'jTwv, zo'jq o' à7:aXXay(j.£Vou<; tûv y^etpiova^tEtov Ysvvaiouc voixitovras; îTvai xat (JiâÀtaTa to'jç sq xôv ttoXsijlov àv£t[j.£Vou(; • ;x£{j.aô/jxaat o' tov TOÔTO TTotVTcc; 01 "EXXt,V£ç xal (j.aX'.JTa Aax£Ôat[ji.ov'.ot, r^y.'.i'OL oï Koptv6tO'. ovovxa'. toÙj; ysipoxÉyva;;.
travail manuel. La science alors était jeune, et, avec les ambitions de son âge, elle en avait la présomption. Elle se plaçait elle-même très haut et du piédestal où elle s'était juchée, tout le reste lui apparaissait bien petit. Il faut lui pardonner ses prétentions ; car elle apportait à la jeunesse d'alors un idéal très beau et très grand : l'étude doit faire l'homme, le préparer sans doute pour les luttes de la vie, mais aussi cultiver son esprit, l'élever et l'orner. Et voulez-vous la voir, cette nouvelle génération qui suit les conseils des sophistes ? Entrez, avec Socrate, dans l'école de Denys le grammairien : vous y trouverez « quelques jeunes gens des mieux faits et des meilleures familles. Il y en avait deux surtout
qui disputaient ensemble; il me paraît que c'était
sur Anaxagore ou Œnopide, car ils traçaient des cercles et avec la main, ils imitaient certaines conversions des cieux » (*). Au sortir de ces graves entretiens, comme ils devaient se sentir supérieurs aux simples travailleurs manuels et quelle haute opinion ils devaient concevoir de leurs propres labeurs !
Mais de plus, la cité agrandie réclame de ses membres des services plus nombreux et une application plus soutenue. La carrière politique suffit par elle-même à absorber ceux qui y entrent et veulent s'y créer un nom. La sophistique venait à point pour les y aider. Autour des sophistes, comme plus tard autour de Socrate, l'élite de la jeunesse se groupe, avide de les entendre, heureuse de sentir son intelligence s'éveiller et toute fière déjà des succès dont elle aperçoit la promesse : c'est dans ce milieu, sous l'influence de ces causes qu'est née l'idée savante et si vous voulez la connaître, voyez ceux qui en sont les représentants. Voyez-les tous, Socrate lui-même. Quelle existence inoccupée du côté
(*) Plat. Amat.
des travaux matériels ! Ils développent leur force musculaire et cherchent à donner à leur corps une beauté virile dans la vigueur et les heureuses proportions : c'est Autolycus(*) qui s'exerce au pancrace et songe à illustrer par ses actions le nom de son père. Le matin, ils vont aux promenades et aux gymnases, se montrent à l'agora à midi ; le reste du jour, ils le passent aux endroits où ils savent rencontrer le plus de monde (^). Ils aiment se promener tout en causant : ils flânent comme Socrate et Phèdre ; la matinée, ils l'ont passée chez Lysias à entendre une lecture et les voici sur les bords de l'Ilissus, laissant leur esprit s'ébattre librement (^). Ou bien ils se rendent à la palestre (*) et s'y content les nouvelles de la ville; ou bien encore, au milieu même du Lycée, ils entament une discussion et la foule se presse autour d'eux (^). Existences heureuses : l'amour d'un gain sordide ne leur a point enseigné le prix du temps ; ils ne sont jamais pressés par des occupations t] op variées et trop nombreuses ; on ne les voit pas courir de leur bureau à la Bourse dans une hâte enfiévrée. Ce n'est qu'une élite, sans doute, mais c'est l'élite des gens qui pensent. A côté d'eux, les riches et les financiers parlent de leurs intérêts, et en les entendant (*'), nos philosophes s'ennuient franchement. Certains d'entre eux, arrivés à l'âge mûr, feront comme cet Antiphon (") qui suivit Zenon et Parménide et qui finit par élever des chevaux : ce sont les désillusionnés; la prose après la poésie; mais
(') Xen. Banquet.
C') Xen. Mem. Il, 10.
(3) Plat. Phèdre.
(*) Plat. Charmides.
(^) Plat. Euthyd.
{^) Plat. Banquet.
C) Plat. Parménide.
l'opinion de cetto élite, surtout se rencontrant avec les préventions populaires, devait agir puissamment sur l'esprit public.
L'enseignement de Socrate, tendait aussi bien que celui des sophistes à élargir la séparation entre l'élite intelligente de la nation et la masse; il créait une aristocratie de l'esprit; le petit nombre des privilégiés les portait à s'exagérer leur propre valeur. Cependant les leçons même de Socrate étaient données sur ce point spécial, dans un esprit très large et très élevé. Le premier précepte du maître est qu' c il faut faire quelque chose »). Passer son temps à de vains amusements n'est pas une existence digne de l'homme. Faire quelque chose, c'est obtenir un résultat utile par l'effort combiné de l'intelligence et de la volonté et les individus qui s'acquittent de la sorte de leurs travaux sont « très bons et très chers aux dieux ». Le résultat est une action "pà;!.; ; obtenu autrement, par une rencontre fortuite des circonstances, il n'est qu'une chance heureuse t-j-/;/,. Ce que dit Socrate ne s'applique pas à ces quelques rares emplois de l'activité humaine où des qualités tout à fait supérieures sont comme un levier indispensable : il réunit côte à côte le laboureur, le médecin, l'homme politique; chacun dans sa sphère, par une application intelligente à sa tâche, peut mériter l'estime de ses semblables et l'amour des dieux (^) ; et ailleurs (-), toujours dans le même ordre de pensée, il prend comme exemple, le laboureur, le patron de navires.
Dans la pratique, il apporte la même largeur de vues. Je ne parle pas seulement de ses entretiens familiers avec les hommes de métier, sculpteurs, peintres, fabri-
(') Mem. III 9, 14.
(2) Ibid. I 6, 8.
cants de brides qui témoignent de son intérêt pour leurs travaux : je rappelle encore les anecdotes déjà citées des Memorabilia. Elles sont intéressantes, surtout en ce qu'elles trahissent derrière l'opinion de Socrate une autre opinion dont le maître s'affranchit. A ce point de vue, celle d'Aristarque (') mérite surtout d'être relevée. La discussion des interlocuteurs suppose un préjugé tout-puissant contre le travail des femmes libres. De tous les partis auxquels pouvait songer Aristarque, le plus simple est le seul qui ne se soit pas présenté à son esprit. Socrate s'élève hardiment contre la tyrannie du préjugé : « penses-tu, parce qu'elles sont libres et tes parentes, qu'elles ne doivent rien faire que manger et dormir ? Vois-tu que les autres personnes libres, qui vivent dans une telle oisiveté, mènent une meilleure existence ? Te semble-t-il que la paresse et l'oisiveté aident les hommes à apprendre ce qu'ils doivent savoir, à se rappeler ce qu'ils ont appris, à donner à leur corps la santé et la vigueur, à acquérir et à conserver ce qui est nécessaire à la vie, tandis que le travail et l'exercice ne servent de rien ? Quels sont les hommes les plus sages, de ceux qui restent dans l'oisiveté ou qui s'occupent de choses utiles, les plus justes, de ceux qui travaillent ou qui, sans rien faire, délibèrent sur les moyens de subsister ;> (-). Et l'effet des conseils de Socrate ne tait-de pas à se faire sentir : la joie règne dans la maison d'Aristarque ; la confiance mutuelle a chassé tout souci. Il n'y a qu'une ombre à ce tableau, c'est l'inaction d'Aristarque. Il s'est réservé le rôle commode de berger du troupeau ! Pour son compte, il reste là dans un coin du tableau, comme un témoin irrécusable de la toute-puissance du préjugé.
l>) Mem. II 7.
[^) TioTspcoî yàp àv ij.aÀÀov àvOpw-o'. orco'ipovo'tcv àpyouv-zs; Tj -ràiv
L'autre trait est celui d'Euthère que des revers de fortune ont obligé de travailler de ses mains. Socrate le reprend surtout, parce que la vieillesse est proche et qu'alors devenu incapable de subvenir à ses besoins, il sera sans ressources. Il l'engage donc à s'adresser à quelque riche propriétaire et à entrer à son service. Mais Euthère redoute tout ce qui ressemble à la servitude (') : c'est l'opinion commune qui parle par sa bouche. Socrate l'encourage : il est difficile de faire quoi que ce soit sans commettre de faute ; il est tout aussi difficile même quand on n'en commet pas, d'échapper à la critique d'un juge inepte et je m'étonne si dans tes occupations actuelles il est aisé d'éviter tout blâme.
Les accusateurs du philosophe ne s'3^ sont pas trompés et je ne sache rien de plus frappant que le grief qu'ils formulent contre lui : il fait de ses compagnons des malfaiteurs ; je traduis littéralement le mot grec) xaxo-jpyo'j; ; car il leur répète fréquemment le vers d'Hésiode : è'pyov 5' oiiùïy ôv£',ooç, àspvLYi os t' o'yeioo^, en attachant à ces mots un sens large, comme si le poète conseillait « de ne s'abstenir d'aucun travail injuste ou honteux, mais de s'y adonner par esprit de lucre ». En d'autres termes, « tous les métiers sont bons ». Evidemment Socrate admettait des exceptions; mais il allait, semble-t-il, quelque peu plus loin dans la voie de la tolérance, que beaucoup de ses contemporains. Il ne reconnaissait pas la hiérarchie des professions, telle que l'opinion populaire l'avait créée {^).
Où Socrate s'arrête-t-il ? Car lui-même admet une limite : je ne la trouve nulle part explicitement indiquée, mais la supposer est le seul moyen de concilier, avec les passages précédents, les lignes que voici : « connais-tu
(^) yaXsTTwç à'v oo'jX&tav uTTOjJiîtvatfJLt.
(*) Xen. Mem. I 2, 56 esquive le grief plutôt qu'il n'y répond.
les gens qu'on appelle serviles, oWij. oé T'.va; àvopa-oowoE'.; xaXo'juÉvo'j;? Oui. Est-ce à cause de leur sagesse ou de leur ignorance ? Il est clair que c'est à cause de leur ignorance. Mais les appelle-t-on ainsi parce qu'ils ne savent pas travailler les métaux? Non, ce n'est pour aucune de ces raisons, c'est bien plutôt le contraire; car la plupart des gens qui exercent ces métiers sont des gens serviles, ce nom s'applique donc à ceux qui ignorent ce qui est beau, ce qui est bon, ce qui est juste (') ».
Qu'est-ce à dire? Ce n'est pas la profession elle-même qui déshonore, c'est la façon dont elle est exercée : un individu, tenu tout le jour à son enclume ou à son établi, asservit son âme. Le travail ne doit pas tuer le sens du beau, du bon et du juste. L'ouvrier est digne d'estime, s'il reste un homme. Tel est le cas d'Euthère que des revers de fortune ont contraint à un dur labeur, mais qui n'en reste pas moins aux yeux de SocratC;, un homme du monde.
En règle générale, le genre d'existence d'un ouvrier le confine dans une atmosphère épaisse où son âme s'étiole; mais du moins Socrate ne le condamne-t-il pas sur sa mine et sans l'avoir entendu. Il ne pose pas comme un aphorisme l'incompatibilité du travail et de l'honneur. Il distingue, il examine les situations particulières et il les apprécie avec bienveillance et indulgence. Par là-même, il reste en deçà de l'opinion populaire. Celle-ci ne condamne pas toute espèce de travail manuel : elle distingue entre les professions; Socrate, lui, distingue entre les hommes. C'est un honneur pour lui que de s'être affranchi, sur ce point délicat, de la pensés populaire; c'est un honneur plus grand encore, que d'avoir rompu en visière avec les préjugés, car c'est de ce côté qu'ils se trouvent surtout, avec les préjugés des classes lettrées.
(1) Mem. IV 2, 22.
Platon et Aristote sont plus sévères que leur maître; ils prennent dans toute sa rigueur la pensée que je viens de citer, la débarrassent des exceptions et des atténuations que Socrate y mettait et la rattachant à leur système social, ils en font un principe absolu qui à peine a besoin d'être démontré. Platon, il est vrai, ne méconnaît pas la possibilité de mener une existence à la fois laborieuse et honorable, mais ce n'est que dans sa cité idéale que les choses se passent ainsi. Quand il se retourne vers la cité réelle, il ne découvre dans les professions qui tendent au lucre qu'égoïsme, bassesse d'esprit, dégradation des sentiments. Aristote ne fait même pas ce rêve, ne nourrit même pas ces illusions. Son système social le veut ainsi et c'est ce qui fait que ses appréciations rigoureuses ne doivent pas être prises trop au pied de la lettre. Il en est de même de celles de Platon. On ne doit jamais oublier qu'elles émanent de théoriciens et qu'il s'y mêle certaines idées préconçues.
Platon et Aristote voient dans le commerce et dans l'industrie deux plaies de la société ; ils voudraient les extirper à fond, si cela était possible : telle est la conclusion du jugement qu'ils portent sur leur temps. Dans le passé, leur idéal est la simplicité des époques primitives ; ils ne sont exempts ni l'un ni l'autre de quelque spartomanie.
C'est sous l'empire de ces doctrines et de ces opinions que l'idée savante achève de se fortifier et de se développer. Je crois inutile de la suivre à travers toute la littérature grecque.
Elle se résume en une distinction établie entre les occupations de l'homme comme-il-faut et de celui qui ne l'est pas. Ces dernières et ceux-là mêmes qui s'y livrent tombent sous le qualificatif de Banausoi ('). Banausoi,
I) Bekker Anccd. Gr. I, p. 222 Etym M. p. 174, 35; 187, 38.
c'est-à-dire, en parlant des individus, des esprits étroits, des âmes mal dégrossies, et, en parlant des occupations, une vie matérielle et terre-à-terre. Comme ces jugements reflètent bien le milieu d'où ils sortent! Ce sont les « honnêtes gens >> qui regardent de haut en bas les « gens du commun » qui peinent et qui travaillent.
Banausoi, les journaliers et les mercenaires. Banausoi. tous ceux qui exercent un métier quoiqu'il soit, pour gagner de l'argent. Ce n'est plus seulement le travail manuel qui est honni; c'est le gain qui est considéré comme sordide et peu importe la profession, musicien, précepteur, sophiste même, tous, s'ils se font payer leurs services ou leurs leçons, se ravalent et transforment leur science et leur art en un vulgaire métier.
Xénophon (') porte la même sentence : il déclare, sans sourciller, que les arts mécaniques sont décriés et déconsidérés et il approuve les règles de certaines cités qui défendent à tout cito^^en d'exercer une profession mécanique, car l'âme s'y. dégrade, comme le corps s'y affaiblit. En outre, les arts manuels ne laissent plus le temps de rien faire ni pour les amis, ni pour l'État, en sorte qu'on passe pour de mauvais amis, pour de lâches défenseurs de la patrie. Aussi, dans quelques républiques, principalement dans celles qui sont réputées guerrières, il est défendu à tout citoyen d'exercer une profession mécanique.
Et cette pensée nous mène tout naturellement de Platon à Aristote. Celui-ci reprend d'abord les vues de son devancier : les travaux mécaniques sont indignes
S iiclas, Hesychius s.
(') Xen. Œcon. IV 2. Voyez encore dans Xen. Apol. Socr. 30 ce trait dirigé contre Anytus : wcttî cpxjjjil aoTov i-t tt, wihor.ovr.v.
d'un homme libre, parce qu'ils ravalent son esprit et le privent de loisirs; un homme libre peut, sans doute, travailler de ses mains, mais que ce soit pour lui, pour ses amis ou pour un noble but; s'il travaille d'une façon régulière pour un tiers, il fait œuvre de mercenaire ou d'esclave. Et tel est bien le sort de l'ouvrier vivant du travail de ses mains : un esclave ! Car a il y a plusieurs espèces d'esclaves, comme il y a plusieurs espèces de travaux (') ».
Mais la nature même de son livre l'amène à envisager la question à un point de vue plus pratique que ne l'avait fait Platon : non seulement l'ouvrier no pourrait être un sage; mais, de plus, Aristote tire la conséquence : il ne pourrait être un citoyen digne de ce nom (f). « La cité parfaite ne lui confère pas cette qualité. Pour posséder la vertu de citoyen, il ne suffit pas d'être libre, il faut encore être débarrassé des travaux indispensables à l'entretien de la vie : or ceux qui s'y adonnent au service d'un seul sont des esclaves; ceux qui s'y adonnent pour le service de tous sont des banausoi et des thètes )\
Ce principe, Aristote le trouve appliqué dans la réalité : autrefois, « les ouvriers étaient des étrangers et des esclaves et, de son temps, il en était encore ainsi pour la majorité d'entre eux ». Autrefois encore, « dans certaines cités, on ne les admettait pas aux fonctions publiques, jusqu'à ce que l'avènement de la démocratie extrême ait changé les choses ».
C'est toujours la même pensée : l'esprit de l'homme, pour se déployer, a besoin de liberté, et cette liberté, ce sont les loisirs ^70 Ay, (•'). Le travailleur de l'atelier, celui
(«) Polit. III 1277 a.
(2) Polit. III 1278 a 5.
('') Catte pensée se retrouve dans toute la littérature grecque : Isocr. III 26.... otsyvioy.o'xE!; rjaav ô't'. Sec xoOt; ayoXïjv aysiv 8uva(XEVoi>(;
même de la terre, car Aristote va jusque là, sont privés de ces loisirs, qui sont comme l'atmosphère nécessaire à la vie de l'âme.
J e ne pousserai pas plus loin le développement de l'idée savante. Élien en donne cette formule : « Socrate disait que l'oisiveté est la source de la liberté (') ». Plutarque s'exprime encore avec plus de netteté, au commencement de la vie de Périclès. Il professe carrément le mépris de tout travail manuel : « souvent en prenant plaisir à l'œuvre, nous méprisons l'ouvrier. Ainsi, les parfums et la pourpre nous font plaisir; mais nous mettons les parfumeurs et les teinturiers au rang des artisans vils et mécaniques ». Il va plus loin, et lui, liomm9 de lettres, il écrit c( il n'y a pas de jeune homme bien né qui, après avoir vu le Jupiter de Pise, désire être Phidias et la Junon d'Argos, Polyclète, ou qui souhaite devenir Anacréon, Philémon, Archiloque, quand il est ravi de leurs poésies (^) ». Soit, mais qui se souvient encore du jeune homme bien né (^) ?
Telle est l'idée savante. En elle-même, elle offre un phénomène curieux à étudier; mais elle n'est pas la pensée commune des hommes de ce temps-là. Elle se meut dans un petit cercle, et, prise à part, elle n'a
xal jSôov îxavov xôxttjijls'vo'jç ETr'.ijiôXôlaOat twv xotvùiv. Xen. Cyrop. II 1, 14; IV 3, 12.Eurip.Ion 634. Arist. Polit. II 1269a 35, V 1337 b.
(1) Ael. Var. Hist. X 14.
(*) Isocrate voyait plus juste XV 2 : -apa7r}.r,aiov Tro-.oua'.v tôaizep àv zX t'c; <^£'otav tov to zr^^ 'A6T,va; ïoo^ èpYajotjJisvov ToX[j.ti>rj xaXsîv xopoTT/.àOov, T^ Zîuç'.v xal Ilappâa'.ov xTiV au-rrjv eystv cpaiVj 'ziyvr;^ zo^c, xà T.'yi'A'.T. Ypàcpo'ja-.v.
(') Plutarque, racontant les voyages que fit Solon pour son commerce, croit devoir excuser son héros. De ce temps-là, dit-il, le commerce était honorable, car il faisait connaître les produits aux peuples et il rappelle les exemples de Platon, de Thaïes et d'autres, Sol. 2.
même pas le mérite de l'originalité. A toutes les époques, les différences d'éducation, de naissance, de milieu, ont produit les mêmes méprises chez les favorisés. au sujet des autres hommes. Nos philosophes grecs ont bien droit à quelque indulgence si, trop fiers peut-être de leur supériorité intellectuelle, ils ont, de leur côté, créé entre les hommes des distinctions factices. On peut leur reprocher, vivant à une époque de démocratie, d'avoir été si peu démocrates ; mais s'il y a une aristocratie légitime, n'est-ce pas celle de l'intelligence et tout leur tort n'est-il pas d'en avoir défendu les droits ou les privilèges ? Aussi, s'il n'y avait que leur opinion, pourrions-nous nous dispenser d'insister, mais il y a celle de tout le monde. Curieuse rencontre, parties de points bien différents, ces deux opinions se rejoignent et, en partie, coïncident : Aristophane et Platon, le poète des foules et le poète des académies se répondent. La grosse sagesse populaire et la haute philosophie se donnent la main. L^, valeur, comme témoignage historique, des citations de Platon et d'Aristote est toute entière dans cette coïncidence partielle avec l'opinion vulgaire. C'est elle qu'il faut entendre maintenant : de qui émane-t-elle? Qui vise-t-elle? Nous pourrons répondre en même temps à ces deux questions.
Ouvrons Aristophane : de toute part retentissent de cruels éclats de rire à l'adresse de ceux qui travaillent de leurs mains dans le commerce ou l'industrie. Tour à tour excitent sa verve, Eucrate, le marchand d'étoupes, Lysiclès,le marchand de moutons, Hyperboles, le fabricant de lampes. La victime préférée, c'est Cléon, le marchand de cuirs, le corroyeur qui répand une horrible odeur de cuir ('); puis Euripide dont il rappelle si
(^) Aristoph. Eq. 739 : au (6 ÔTiij.oc)... 1 -o'j; xaÀoù; ts xàyaOoù? o'j TTCoioeys'. , 1 aau-ov oè l'yjiyoTiMk'X'.i'. xoù vs'jpoppàoo'.!; ] xai (7X'JX0Td{JL0t^ xal P'jpTOTrwXatJiv ôî^w^.
souvent l'humble origine, Euripide, le fils de la fruitière.
Ces railleries s'expliquent d'abord, comme je l'ai montré, par ce fait que dans le public d'Aristophane, les paysans dominent. Il leur livre l'homme de métier qui leur fait payer cher le produit de son industrie et souvent encore les trompe sur la qualité. Voici un trait qui va droit au cœur des paysans : le poète leur rappelle comment Cléon coupait obliquement un mauvais cuir pour le faire paraître épais et duper les campagnards. Le paysan se rappelle tout de suite ses longues stations dans la boutique de la ville, où il a mis son habileté aux prises avec la faconde et les roueries du citadin. Mais il y a plus dans les railleries d'Aristophane que la rancune du rural contre l'habitant des villes, plus fort ou pics malin que lui. Il y a le dédain du cultivateur, de l'homme du plein air et de la liberté pour l'ouvrier emprisonné dans l'atelier et asservi à sa tâche. Aristophane feint de croire que Cléon met lui-même la main à la besogne et sert le client : c'est l'ouvrier et non pas le patron que le poète dénonce à ses auditeurs.
Ici, l'opinion populaire et l'opinion savante se rencontrent. Le philosophe regarde avec pitié le travailleur chez qui la pensée sommeille. Le paysan prend les choses de moins haut; il se considère lui-même, il s'estime heureux, il se sent libre, il ne voudrait pas échanger son sort contre celui de l'homme de métier. Le paysan représente l'aristocratie du travail ; le philosophe représente l'aristocratie de l'intelligence. Celle-ci, évidemment, a plus de morgue que l'autre. Le paysan met dans ses jugements plus de bonhommie : il plaint l'ouvrier plus qu'il ne le méprise ; il ne lui viendrait pas à l'idée de le mettre au ban de la société. Il se sent supérieur à lui, il y trouve une naïve satisfaction : malgré tout, l'ouvrier et lui sont du même monde ; sur bien des points, ils ont la même façon de penser et de sentir. La séparation n'est
donc pas profonde. Elle l'est bien davantage du côté des philosophes : ce qui est chez le paysan un instinct, une impression devien'. une théorie, une doctrine. Le paysan éprouve la sensation que son sort est le meilleur : le philosophe rend compte de cette sensation et pour cela, il pose des principes, il échafaude des systèmes.
L'opinion savante va donc plus loin que l'opinion populaire dans le jugement qu'elle porte sur le travail industriel. L'opinion populaire entretient contre lui certaines préventions : l'opinion savante le condamne en bloc.
Les deux opinions coïncident complètement dans leur appréciation de certaines professions : la mère d'Euripide a vendu des fruits et des légumes, du moins le poète cherche à le faire croire à son public! Quel beau sujet de raillerie! Je vois bien que^ même dans notre siècle démocratique, personne ne songe à se vanter d'une humble origine. Des hommes arrivés n'avoueront jamais volontiers qu'ils sont nés dans une échoppe; s'ils en parlent, ce sera pour se faire valoir, peut-être au détriment de leurs parents, en termes qui trahiront une certaine gêne et comme s'ils réclamaient l'indulgence de leurs auditeurs. Mais chez Arisliophane, ce n est pas dans un salon que ces choses se disent : c'est à la foule massée sur les gradins du théâtre qu'on livre la pauvre verdurière. Je crois, malgré tout, que si nous avions été là, nous aurions sifflé. Les Athéniens riaient et applaudis -.aient : c'est qu'ils pensaient autrement que nous. Pour eux, il y a des métiers qu'on n'exerce pas. Il les faut laisser aux étrangers et aux esclaves. Un homme libre, un citoyen qui veut ê-tre estimé n'a pas le droit d'être le fils d'une verdurière ('). C'est le préjugé des philosophes contre
(1) Philochore, Suidas v" Eùpt-îoTj;, FGH 165 : oùx. àÀriôs; oè, tb; Xxyavo'-toX'.;; rjv fj \XT^■zT^p aÙTOJ, xat yàp xojv ac^oopx c'jysvtov
les boutiquiers, contre les xâ-r,).oi en général. Les pliilosuphes ne font pas de distinctions : passer son temps à revendre cher ce que l'on a acheté bon marché, acheter l'ouvrage d'autrui paur le revendre, voilà le métier du xàTTTjAo; et il est peu honorable (').
L'opinion commune, comme toujours, est moins systématique ; comme elle obéit à des instincts, à des impressions, elle a ses caprices. A certains moments, elle admet la fileuse de lin qui va vendre son ouvrage à- l'agora (-); la veuve qui ayant perdu son mari à Cypre, vit avec ses cinq enfants de la vente des couronnes qu'elle tresse (^); d'autre part, le poète raille la boulangère, les boutiquiers en général (*).
Je passe sans transition d'Aristophane à Démosthène, car rien n'est plus décisif que de rencontrer, dans des auteurs si différents et à cet intervalle de temps, les mêmes opinions et les mêmes préjugés populaires.
Le cas d'Euxithée contre Eabulide qui fait l'objet du plaidoyer de Démosthène est embarrassant : Euxithée est en appel de la décision qui l'a rayé de la liste des démotes et, par conséquent, privé du droit de cité. Il a contre lui, car c'est la présomption la plus forte, le métier
ETuyyavsv cb; àTrooety.v'jji ^iXôyopo^. Les plaisanteries d'Aristophane n'en sont pas moins odieuses et si le fait est faux, elles sont d'autant plus significatives : pour ridiculiser un homme, il n'y a pas de meilleur moyen que de faire croire que sa mère a vendu des légumes.
C) Xen. Mem. III 7, 6 : -roùç sv -zf, àyopa [j.£-:apaXAO[j.£vou£; xal ccpov-rtsOVTaç, o, zi èXaTTOVo^ 7ïpia[JL£Vot 7rX£iovo<; aTroSàivTa'.. Plat. Polit, p. 260 : ntoÀT^ÔsvTot 7rpo'-£pov epya àXXoxpta Tuapaosyo'jJisvo'. ôeoTEpov TcwXoOat TiaXiv ol xa-T|Xo'..
(^) Aristoph. Ran. 1346.
(3) Thesmoph. 446; Guêpes 1396.
{*) Voir aussi Lysistr. 456.
qu'exerce sa mère : « oui, nous le reconnaissons, nous l'avouons : nous vendons des rubans et nous ne vivons pas, comme nous le voudrions ». Le malheureux y revient plus d'une fois; comment cacher cette honte? Elle est publique, car c'est au marché, et cette circonstance est la plus grave, que sa mère pratique son méti3r. Tout au moins, la loi devrait-elle le protéger, car il y en a une : elle défend de faire au citoyen un grief du métier qu'il exerce à l'agora. Loi bien extraordinaire et qui atteste l'état des mœurs et les préjugés de l'opinion. L'orateur ne l'invoque que timidement; car la loi peut-elle rendre honorable ce que les consciences individuelles proclament déshonorant (') ?
Mais qu'a-t-il besoin des lois ? Est-C3 sa faute si sa famille n'est pas dans l'aisance ? 11 est pauvre : qu'y peut-il ? La pensée est trop naturelle pour qu'elle ne se présente pas à son esprit. Ne vous attendez pas à une énergique revendication du respect qui est dû à la pauvreté ? Comme il s'excuse, comme il insiste sur les oirconstances atténuantes ! L'aveu de sa pauvreté ne lui a pas concilié les faveurs de ses juges. Il a besoin de le leur dire : il est convaincu qu'ils ne méprisent en aucune façon le pauvre. (( N'est-ce pas déjà un assez grand malheur que d'être pauvre ? » Mais il a vu le regard de pitié dédaigneuse qu'on lui a jeté, il sent la déconsidération qui pèse sur lui. Il n'a pas encore épuisé toutes ses
(1) Toùs vo'iJLOuç o\ xîÀE'Jo'jj'.v î\oyo'^ sTva', TT, xa-rr^yopia tôv ■nTiV Èpyaatav xt;v èv tt, àyopôc r\ Ttîjv TioXÎTtov fj xdiv ■ïroXtTÎocov dvEtôt^ovTa T'.vu Eschine I 27 : 6 vo}jio6é-:t(Ç (Solon) oùx aTrsÀa'jvsi aTio toO |3r,|i.a':o;, £t il:, zt/yrt'J tiv' ipyoc^E-tai ETi'.xo'jpôjv ttj àvayy.aîa 'rpocprî, àXXà ToÛTouç xai [xoéXia-:' àaTràCsTa'.. Rem. que, d'après Dem. c. Neaera p. 1367, les femmes qui exerçaient le commerce de détail sur la place publique, ne pouvaient donner lieu à une accusation d'adultère.
humiliations, car sa mère a été nourrice, métier bien humble. Sa seule excuse est la misère : « c'est elle qui oblige les gens libres à faire des choses humbles et serviles (') et il serait plus juste de les en plaindre ». La famille d'Euxithée n'est d'ailleurs pas la seule que les misères de la cité aient obligée à se ravaler à des professions aussi peu considérées : il y a de nombreuses citoyennes qui ont été forcées de s'engager comme ouvrières, comme cardeuses de laine, comme vendangeuses.
Que nous voilà loin des idées qui, au XIIP siècle, inspiraient à François d'Assise l'amour de la pauvreté, et lui faisaient contracter avec elle d'héroïques épousailles ! Euxithée et ses contemporains la considéraient d'un point de vue tout humain : leur œil que n'illuminait aucune clarté, venue d'en haut, n'apercevait pas sous les haillons l'image du divin pauvre. Elle était un mal sans compensation, une douleur sans consolation, une humiliation sans espoir de revanche dans la cité où trôneront sur des sièges d'honneur les pauvres d'esprit, proclamés bienheureux dès cette vie.
Qu'ils l'aient jugée ainsi, je ne songe pas à m'en étonner. Ce qui m'étoune le plus, c'est la conséquence qu'ils tirent de ce fait. Pourquoi Euxithée est-il si embarrassé? Parce que la vie que sa mère a menée n'est pas celle d'une Athénienne. Elle a vendu des rubans au marché ; lui-même est pauvre ; donc Euxithée n'est pas citoyen. Le raisonnement paraissait fort à des juges athéniens; l'orateur en convient et il conjure le tribunal « de ne pas considérer comme étrangers^ ceux qui travaillent, mais de regarder les dénonciateurs comme des scélérats. (-) ».
(^) TcoÀXà TaTTôtvà xal oouX'.xà izpd.yii.'xxfx.
(*) Ilpoav/ce'. Totv'jv G[i."?v, jSoTjOoua'. toIç vojaok, (jltj toùç èpyasO|i.£'vo'j; çî'vouc; vo;j.t'^£'.v, àXXà -où; a'jxociav-:oOvxa<; TTOVTjpouç.
L'opinion vulgaire est bien le point de départ de l'opinion savante. Celle-ci va plus loin, elle est plus logique et plus rigide.L'opinion vulgaire distingue entre les travaux manuels : elle regarde comme parfaitement honorable l'agriculture; elle admet l'industrie pratiquée par un patron qui fait travailler des ouvriers ou des esclaves. Pour les hommes de métiers, menuisiers, forgerons, qui sont obligés de travailler par eux-mêmes, elle est déjà moins indulgente. Elle est assez disposée à leur pardonner, s'ils ont réussi à gagner une certaine aisance. Tracer des limites fixes, est, on le comprend, une impossibilité. Les préjugés procèdent toujours par caprice; ils admettent des exceptions, comme il tirent des conséquences injustifiables. Nous saisirons mieux les règles générales d'après lesquelles ils procèdent, si nous regardons les bas-fonds de la société.
Nous y voyons les pauvres, les boutiquiers, les manœuvres, les revendeurs, tous ceux qui n'ont rien et que la misère oblige à se placer vis-à-vis des autres habitants, dans la situation d'esclaves volontaires. Un peu plus haut, commence la classe ouvrière. Elle comprend ceux qui possèdent un métier et qui, pour l'exercer, déploient quelque intelligence. Ici, la limite devient incertaine (') : elle l'est encore bien plus, si nous montons jusqu'à ces ouvriers qui se rapprochent de la condition du patron, parce que, à la force de leurs bras et de leur
(1) Cfer Frohberger De condicione opificum 37, une liste des métiers peu considérés : les cordonniers, percepteurs des taxes, foulons, baigneurs, tanneurs, barbiers, cabaretiers. Kohler remarque MAI X 77 que dans les inscriptions funéraires, la profession est rarement indiquée. Trois professions font exception : médecins, acteurs, lessiveuses. Les journaliers [jL'.a6toTot peu estimés ; Isée de Dicaeog. her. § 39 : zU toù; [j.t76wToù; t'îvat. Isocr. Plataïc. § 48.
intelligence, ils joignent la possession d'un certain capital ('). L'opinion savante ne fait pas toutes ces distinctions; elle trace à travers la société une ligne de démarcation : à droite, ceux qui vivent de leurs rentes; à gauche, les autres (-).
Qu'on prenne l'opinion savante ou l'opinion populaire, elles ne témoignent pas d'une société où le travail industriel a pris un grand développement. Elles sortent d'un milieu où l'agriculture est encore le fondement de la situation économique.
Ce n'est pas la seule source du préjugé contraire au travail manuel et aux travailleurs. Je lis partout que l'esclavage en est une autre. Comment faut-il le comprendre ? Suffit-il qu'un métier soit exercé par un esclave pour qu'il soit déconsidéré ? S'il en était ainsi, quelle profession échapperait au mépris? Les esclaves sont partout. Il faudrait dire que c'est le travail luimême que l'esclave avilit. Les ouvriers qui travaillent, au milieu des esclaves, à canneler les colonnes de l'Érechtheion, étaient-ils donc méprisés pour cela seulement, c'est-à-dire à cause de ce mélange, de cette confusion des rangs? Je ne le crois pas. Les sociétés où fleurit l'esclavage ne sont pas nécessairement hostiles au travail manuel. Ce qui est vrai, c'est que les hommes libres y répugnent à certaines tâches pénibles, de même que, dans les maisons à nombreuse domesticité, le maître
(^) Xen. de vectig. 4, 22 : ro/.Ào'i 'A6Tjva"co'. tcjj jcojjLaTt iasv ojts PouÀotvt' à'v o'JTS O'jva'.vx' àv spyà^îaôa'., ttj ôè YVt6ij.Ti sTTiixsXoûjJievot f.ôso); à'v -rà eiriTTjOE'a Tropi^o'.vro. Ces paroles de Xénophon indiquent assez clairement cette distinction.
(*) Plat. Lois XI 918 : Tiàvxa Ta Ttspl ttjV xaTTTjXst'av xal £|A7ropiav xal TTavooxîav vsvti o'.y.'^i'^lTi'zoi tî xal sv oihypoiii yéyo'/v^ dv£Îôe(Tiv. Andoc. de myst. § 137 : xa-rriyopT^jav os {ji.ou xal irspl Ttîiv vauxXTiptwv xa\ Tiept TT,;; sjXTropia;.
s'habitue à ne rien faire par lui-même. L'influence de l'esclavage ne pèse donc pas sur tous les métiers, mais sur quelques-uns, sur les plus fatigants ou les plus absorbants. Ils entrent une fois pour toutes dans le lot des esclaves et si un citoyen libre s'y adonne, il déroge. D'autres professions, peut-être un peu plus relevées, ne sont pas mieux portées, parce qu'elles sont généralement aux mains d'étrangers ou d'afFrancbis. Il y eut un temps, où, dans notre pays, on n'eût pas trouvé un vitrier ou un ramoneur qui ne fussent italiens. Les gens du peuple ne méprisaient pas ces métiers, mais ils ne les exerçaient pas; ce n'était pas leur affaire et, sans que personne ne s'en rendît compte, les Italiens jouissaient d'un vrai monopole.
Je me figure que des raisons de ce genre devaient protéger les étrangers et les affranchis contre toute concurrence, de la part des citoyens, dans certaines professions subalternes, comme celle où la mère d'Euxithée gagnait sa vie. Il n'était pas « comme il faut », ou tout au moins il n'était pas d'usage, pour un citoyen, d'entrer dans ces professions. Imiter les étrangers ou les affranchis n'était pas mieux qu'imiter les esclaves.
Je vois encore une cause du préjugé antique et plus importante dans l'absoiption des individus par l'État, dans l'étendue des devoirs civiques et dans la participation active des citoyens à la vie politique. Le Grec n'était pas comme le citoyen moderne dont, trop souvent, le plus grand souci est d'être aussi peu citoyen que possible. Il était heureux de pouvoir appliquer aux affaires publiques son temps, son intelligence, sa volonté. Les affaires, il arrivait à les comprendre et comme à les posséder aisément. Le budget d'Athènes était sans doute plus simple que celui d'une petite commune d'aujourd'hui. On se passait de diplomatie : la politique étrangère se faisait sur la place publique et elle ne réclamait pas plus de science qu'elle n'en réclame aujourd'hui de ceux
qui en font dans les cafés. Si vite et si bien armés pour la politique, les Grecs y prenaient goût et s'y lançaient à corps perdu.
L'électeur, aujourd'hui, lit son journal en allant à l'atelier, ou en en revenant. Le Grec n'a pas cette modération; sa vocation est d'être orateur; il faut qu'il parle à la tribune, au gymnase, n'importe où, pourvu qu'il y ait quelqu'un qui l'écoute. Et il voudrait modérer sa passion qu'il ne le pourrait pas, puisque toutes les questions reviennent devant lui, comme membre de l'assemblée, ou comme juge, ou comme sénateur.
Et enfin, je me demande si le ciel lui-même, ce beau soleil, cette atmosphère limpide n'ont pas conspiré contre l'amour et le respect du travail. Hommes du Nord, nous n'avons guère de mérite à aimer ou à supporter les labeurs réguliers et les longues veillées : sous le soleil du Midi, il fait bon vivre en plein air. Au milieu des ruines des grands édifices d'autrefois, étendus sur les pierres ou cachés dans une fente, de gracieux lézards reçoivent, dans un demi sommeil, la bonne et réconfortante chaleur du soleil. Leurs ancêtres faisaient de même, il y a plus de 2000 ans, dans les mêmes lieux. Eux, du moins, n'ont pas changé en Grèce; ils ont gardé leur douce philosophie. Je ne doute pas que, même du temps de Socrate, ils n'eussent, parmi les hommes, de nombreux disciples ou, du moins, des imitateurs. On se laissait vivre et l'homme du peuple qui, pour gagner quelques sous de plus, aurait sacrifié quelques instants de sa liberté ou de sa paresse, aurait passé pour un sot. On travaillait, certes, il le fallait bien, mais juste assez pour subvenir aux besoins d'une vie très simple et une fois encore, on trouvait le bonheur dans la modération des désirs.
Quoi qu'il en soit, une société où l'idéal (') est de vivre
(') Arist. Polit. I 7 : à -ov ooùXov sTrtijTaaÔat ôeT irotsr/, xov
de ses rentes n'est pas une société où l'industrie est florissante.
Arrivé au terme de ces recherches, je me demande si je ne paraîtrai pas les avoir allongées à l'excès pour obtenir un résultat aussi simple : l'industrie grecque réduite à de modestes proportions, descendue comme facteur social, au dernier rang. Mais si répandue, si accréditée était l'opinion contraire qu'il n'était pas possible de passer rapidement. A côté de ce résultat que je considère comme principal, me sera-t-il permis d'en rappeler encore quelques autres ? Et d'abord des dates plus précises pour l'histoire de la richesse en général et particulièrement de la richesse industrielle : le IV* siècle, la grande époque de la prospérité matérielle en Grèce ; dans l'ensemble du monde civilisé, mais surtout en Orient, le mouvement des affaires prenant toute son intensité, plus tard, à l'époque romaine ; la nature des relations commerciales entre les peuples déterminée aussi exactement que possible. Ce sont là quelques-uns des aspects généraux sous lesquels je me suis efforcé de décrire l'histoire économique de l'antiquité grecque. Si l'on veut entrer dans des détails, je rappelle nos recherches sur les principales industries, sur les centres où elles ont été exercées, sur la diffasion de leurs produits, sur les ouvriers qui les ont pratiquées, sur les idées morales qu'elles ont suscitées.
Mais il importe de rattacher l'objet de ce livre à celui
xaxoTraôeïv, i-KvzpoTZOs Xa[ji.pav£t -rauxTiv ttjv tijat^v, aùxol Se TioX'.XcUOVxai r^ cp'.Xoaocpoùa'v. Aristote indique clairement cet idéal en ce passage : l'esclave travaille, le maître fait de la politique ou s'adonne à la philosophie.
du livre suivant : il y a eu une industrie, en Grèce, plus faible qu'on ne se l'imagine souvent, mais plus forte d'autre part, au V*" et au IV^ siècle et en certaines villes, qu'elle ne l'était auparavant. C'est cette transformation économique que je vais étudier dans son point de départ et dans son point d'aboutissement.