VIII 621 A
{*) On remarquera que bon nombre des passages qui suivent sont empruntés au Livre VI; les opinions qu^ils expriment sur l'origine et la cause du régime démocratique ne sont pas exactement couciliables. On dirait d'un point sur lequel la pensée du maître ne s'est pas absolument fixée : le texte y revient, ajoutai retranche, cherche à préciser et achève d'embrouiller. Ces hésitations sont importantes à constater et demandent à être expliquées.
(«) VI 1296 a 20.
(^) VI 1293 a 10 : les diverses espèces d'oligarchie apparaissent suivant que la base du droit politique se rétrécit; ce qui arrive au fur et à mesure que la fortune se concentre en un plus petit nombre de mains.
La qualité est représentée par la liberté, la richesse, réducation, la noblesse ; la quantité est le nombre des têtes. Si la qualité l'emporte sur la quantité, Toligarchie apparaît (*).
Y a-t-il donc plus de pauvres ou plus de riches dans l'oligarchie que dans la démocratie? Si nous prenons la question de ce côté, pas de réponse décisive; la répartition des fortunes paraît être identique (*). Au fond, ainsi le veut la théorie générale. La cause du mal est la monnaie : elle est la même dans les deux formes de gouvernement; donc oligarchie et démocratie ne sont que des accidents qui surviennent dans des milieux également mauvais.
Ceci trahit Tinsuffisance du principe général. Sans doute, l'invention de la monnaie est l'une des plus grandes dates de l'histoire économique. A ce moment, beaucoup de choses finissent et d'autres commencent; mais le développement n'est pas le même partout et l'apparition de la monnaie ne suffit pas pour séparer partout et régulièrement l'histoire en deux grandes périodes. Ici, la monnaie devient l'instrument du commerce et même de l'industrie, mais pour celle-ci à titre secondaire, et c'est ce qu'Aristote a décrit admirablement dans le passage que j'ai cité tantôt. Ailleurs, la monnaie s'introduit dans un régime qui reste purement agricole et ses effets sont tout autres. Platon semble ne pas avoir aperçu cette différence. Aristote l'a remarquée; mais il l'a parfois perdue de vue. De là, l'incertitude qui plane jusqu'ici sur les caractères distinctifs des deux milieux.
L'identité des deux régimes est une affirmation de théorie. Si l'on considère les faits de plus près, ils appa-
(*) VI 1296 b.
(*) C'est ce que Ton peut conclure de VI 1293 a 15, où se trouvent classées les diverses espèces d'oligarchies.
raissent différents dans les deux espèces de constitutions. Cette considération des faits n'a pas échappé à Aristote et elle lui a permis d'entrer par ci par là plus avant dans l'analyse de ce que j'appellerai le milieu démocratique.
Ainsi dans ce passage important où il énumère les différentes espèces de démocratie : elles se constituent d'après l'importance numérique de chaque classe du peuple. Chaque forme correspond à une situation sociale déterminée (') : les deux extrêmes sont la démocratie des laboureurs et celle des artisans et mercenaires to twv |iavau(T(i)v xal [xta-Oapvoùvrwv. Il faut mettre à part, celle des peuples laboureurs, et après celle-là, celle des peuples pasteurs (•) ; ceg deux espèces de démocratie méritent d'être louées, mais toutes les autres sont condamnables; la raison de cette différence tient au caractère et aux occupations des laboureurs et des pasteurs; ils ne sont pas, comme la tourbe urbaine, toujours à flâner dans les rues et toujours prêts à se réunir en des assemblées (^). Quand le pouvoir est aux mains des laboureurs et de ceux qui possèdent une fortune moyenne, l'État est gouverné selon les lois; car les habitants, quand ils travaillent, ont de quoi vivre, mais ils n'ont pas de loisirs. Aussi ne tiennent-ils que les assemblées indispensables et se laissent-ils régir par la loi (*).
Les classes populaires qui forment les autres démocraties sont bien inférieures; car leur genre de vie est vil et la vertu n'a rien de commun avec les occupations »des artisans, marchands, mercenaires : 6 ràc ^io<; cpaÛAo; xal oiioev Ipyov (i-eT* aper/iç o5v [xeTa^^eipiÇeTai to tcXt^Qoç to ts
V*) VI 129Gb 25.
(*j VII 1318 b.
(5) VII 1319 a 30.
(*j VI 1292 b 26.
Twv jâavaûo'wv xai to twv àyopaio>v àvtfpwTtwv xal to OviTixov (* ). C'est là TO /sî^pov 7r)xrj&o; qu'il faut écarter du gouvernement. Et dans cette tourbe, il y a encore des distinctions à faire, car dans le démos ('), sont compris les cultivateurs, les artisans, ol tts^ l rà^ TÉyva^, les marchands, les marins to irepl tt,v OàXaTTav et ici, il faut encore distinguer les marins de la flotte de guerre to T:oAe[xtxôv, ceux des navires de commerce to ypTijjLaTiTTixov, ceux des navires de transport to os 7:opOjJLeuT!.xdv et enfin les pêcheurs ; et chacune de ces classes domine en certains lieux, à Athènes les premières, à Egine et à Chio les marins de la marine marchande, à Ténédos les troisièmes, et enfin à toutes ces classes il faut ajouter to yepvTiTixov xal to jji'.xpav syov oÙTtav wore [jltj oûva<rOat ayoXàî^eiv, les mercenaires qui possèdent un trop mince avoir pour pouvoir jouir de loisirs.
Ailleurs encore, il signale comme une des causes principales de la démocratie, l'importance numérique de la population et surtout sa concentration dans les villes. Et il ne le dit pas d'une façon expresse, mais cette concentration est évidemment provoquée par un grand changement économique : elle se produit dans les villes qui ont cessé d'être purement agricoles.
L'élément du nombre est d'un grand poids. Aristote le fait ressortir en plusieurs endroits ("'). Il s'en rend bien compte, la concentration de la population favorise l'avènement de la démocratie.
Le régime économique n'est donc pas le même dans la
(1) VII 1319 a 25.
(*) VI 1291 b.
(^) 1320 a 15 : ettsI o'al TeXeuToTai STjjjLoxpâttai TcoXuavôpwTrot x'etat; 1321 a 1 : zàç (j.èv ouv 8T)u.oy.paTia<; o^vioc ^i TroXuavôptoirîa cjwÇei.., TTjv 8' oXi^apy^i'av StjXov ô'ti Toùvavuiov 67cè tt^ç euTaJtaç Ssï
démocratie que dans ^oligarchie. Dans la première, le nombre et la concentration de la population, les occupations des citoyens sont surtout importantes.
Et la pauvreté ? La démocratie est le gouvernement des pauvres : faut-il entendre les petites gens ou les misérables? Les misérables, si les régimes économiques sont identiques dans les deux formes politiques. Les petites gens, dans le cas contraire. Les misérables, si Ton considère l'efiet qui est la monnaie; les petites gens, si Fon considère les causes. Aussi trouve-t-on chez Aristote les deux opinions.
Je lis (') que, dans les aristocraties, la révolution naît aussi de Textrême misère des uns et de l'opulence excessive des autres. Le facteur économique trouble l'heureuse harmonie d'une des formes pures du gouvernement.
Ailleurs (') : « c'est un grand bonheur que les citoyens aient une fortune modestO; mais suffisante à leurs besoins. Partout où la fortune extrême est à côté de l'extrême indigence, ces deux excès amènent la démocratie extrême Sïifxoç e^yjaToç, ou l'oligarchie pure, ou la tyrannie; car de la démocratie sous sa forme la plus récente, éx OY^fxoxpaTiaç rriç veavixwTaTT^ç et de l'oligarchie naît la tyrannie ». Ici la misère ne détermine pas toujours la démocratie; elle n'en est pas moins le signe caractéristique de ce régime sous sa forme extrême (^).
Il y a mieux encore : la politeia, ai-je dit, est un gouvernement censitaire ; elle ne se confond pas avec
{«) Vin 1306 b 36.
(«) VI 1296 a.
(^) Sous sa forme extrême, car la suite du passage exclut de nouveau la misère comme signe caractéristique do la démocratie en général : les états les plus peuplés sont les plus stables, à cause de l'importance de la classe moyenne, et c'est la même cause qui rend les démocraties plus sûres et plus durables que les oligarchies.
l'oligarchie. Dans celle-ci, les conditions du cens sont rigoureuses; dans l'autre, elles sont assez larges pour être à la portée de la majorité des citoyens. La politeia suppose donc une classe moyenne nombreuse et comme semblable classe est rare toujours, la forme de gouvernement qui y répond n'apparaît que de loin en loin. Une aisance générale est le caractère de la politeia, et si nous voulons maintenir une différence entre cette forme de gouvernement et la démocratie, il nous faudra bien dire que celle-ci suppose une pauvreté réelle.
Cependant il reconnaît (*) l'avantage que présente la démocratie comparée à l'oligarchie : les grandes cités doivent leur tranquillité à la présence d'une classe moyenne nombreuse. Dans les petites villes, les habitants se divisent plus facilement en deux camps, sans aucune faction intermédiaire, car presque tous sont ou pauvres ou riches. Les démocraties sont plus stables et plus durables que les oligarchies par l'existence de la classe moyenne.
Et d'autre part, le passage suivant renverse les situations, à l'avantage de l'oligarchie. « Dans les démocraties, si le nombre des riches s'accroît et les fortunes augmentent, la démocratie dégénère en oligarchie et en dynasteia » (*). L'amélioration de la situation économique amène le changement de la constitution.
Nous avons demandé à nos maîtres un témoignage sur la situation économique qui existait de leur temps. Ils en ont admirablement marqué les traits originaux ; mais quand il s'est agi de la juger, leur pensée semble avoir eu quelque peine à se fixer. Leur théorie les obligeait en quelque sorte à prononcer une condamnation toujours la même, quelles que fussent les conditions et les circon-
(M VI 1296 a 5.
(*) VIII 1303 a 10. Je suis la leçon de Susemihl.
stances da lieu et du moment. D'autre part, plus ils se rapprochaient des faits, et ceci est surtout vrai d'Aristote, plus ils apercevaient la nécessité d'établir des distinctions : la distinction capitale est celle qui doit se faire entre l'oligarchie et la démocratie. Si l'on cherche à saisir dans leurs causes, les phénomènes économiques qui se manifestent dans ces deux régimes, à l'époque où le maître les considère, dans tous les deux, la monnaie ; mais de plus dans la démocratie, la concentration de la population, les classes inférieures se développant en nombre, l'industrie et surtout le commerce (') ; dans l'oligarchie, l'agriculture et les classes inférieures écrasées par la richesse aux mains de quelques-uns ; tout ceci, comme règles générales, avec large ouverture pour les exceptions. Et, bâtons-nous de l'ajouter, là même où le commerce et l'industrie sont arrivés à prendre racine, ils n'ont pas acquis un développement assez puissant pour étouffer et supplanter l'agriculture. L'ancienne organisation sociale a été modifiée, non transformée.
Telle est, je le montrerai plus loin, la vérité historique. Le témoignage d'Aristote et de Platon ne va point si fort à rencontre qu'il semble au premier abord. Leurs théories la laissent môme percer et apparaître.
Il ne me resterait plus qu'à montrer en action sur le terrain politique les deux fractions qui se réclament de l'oligarchie et de la démocratie. Je pourrai être bref Ce n'est pas le lieu d'analyser de plus près les institutions par lesquels se réalisent le principe oligarchique et le principe démocratique. Il nous suffira de dire avec Platon (*) que l'oligarchie est cette forme de gouvernement où le cens décide de la condition de chaque citoyen,
(') Pas toujours, puisqu^il y a une démocratie des laboureurs et des pasteurs.
^*) Rep. VIII 551 b.
où les riches ont le pouvoir auquel les pauvres n'ont aucune part. Arisfcote de son côté a marqué parfaitement la tendance générale des institutions démocratiques : au début du Livre VIII, il écrit que les hommes, parce qu'ils sont égaux à certains égards, croient l'être absolument en tout. Et encore (*) : « dans les oligarchies, la multitude se révolte parce qu'elle regarde comme une injustice de ne pas partager les privilèges auxquels l'égalité lui donne droit et dans les démocraties, ce sont les hommes distingués qui se révoltent parce qu'ils n'ont qu'une part égale à celle des autres citoyens, quoiqu'ils ne leur soient pas égaux. » Ou encore (*) : « de même que l'oligarchie présente comme caractère les privilèges accordés à la naissance, à la richesse, à l'éducation, ainsi le gouvernement populaire doit avoir, au contraire, pour caractère distinctif, la préférence que l'on y donne à l'obscurité de la naissance, à la pauvreté et aux professions mécaniques ». La lutte est donc déterminée par la prétention de deux classes qui se considèrent toutes deux comme investies du droit de commander.
Je me borne ici à quelques traits, sans lesquels l'exposé de la pensée d'Aristote est incomplet.
Voulons-nous nous représenter l'oligarchie à l'œuvre ? Happelons-nous ce serment odieux que prêtaient ses partisans : « Je serai l'ennemi constant du démos. Je lui ferai tout le mal que je pourrai faire (") „.
La démocratie nourrit les mêmes sentiments à l'égard de ses adversaires.
La voici sous sa forme extrême : les classes inférieures, alléchées par les soldes, prennent en mains le gouvernement (*). C'est, non le gouvernement du peuple
(1) VIII 1303 b 10. C^) Vil 1327 b 40.
(3) VIII 1310 a 10.
(*) VI 1292 b 20.
par le peuple, mais le gouvernement du peuple par la foule. La dernière des démocraties est celle où le souverain est la multitude et non la loi. C'est le régime du bon plaisir. H s'exerce par les décrets. Le peuple est comme un monarque à 1 .000 têtes ; ses ministres sonfc les démagogues. Ce régime n'est comparable qu'à la tyrannie. De part et d'autre, oppression des hommes de bien : ici, les décrets ; là, les ordonnances arbitraires. Le démagogue et le flatteur jouent auprès du peuple et auprès du prince le même rôle. Les démagogues ont soin de ramener tout au peuple et d'attribuer toute autorité aux décrets ; la loi est par eux énervée ou écartée. Us arrivent à être puissants en rendant le peuple maître de tout et en se faisant eux-mêmes maîtres de l'opinion publique.
En réalité, semblable régime n'est même plus digne d'être appelé un gouvernement. Le mot d'ordre est guerre aux riches. Cette guerre se fait à l'assemblée populaire par des impôts exorbitants, aux tribunaux par des condamnations arbitraires et des confiscations injustes. La vieille formule est retournée : les pauvres s'engraissent de la sueur des riches.
L'égoïsme a achevé son œuvre et sous tous les régimes, qu'ils soient oligarchiques ou démocratiques, il ne reconnaît plus d'autre dieu que l'intérêt particulier. La preuve en est faite une fois de plus : pour nous élever, il nous faut sortir de nous par le dévouement aux intérêts d'autrui, par l'amour du prochain, par le sacrifice. Si notre vie se concentre en nous, elle s'abaisse.
Une société où l'amour de soi est le vice dominant, est exposée aux pires catastrophes. Privée d'idéal, elle ne connaît plus que la guerre des instincts brutaux. Les hommes y sont comme des animaux de proie que la faim surexcite et vraiment c'est la plus cruelle et la plus irritante des faims que celle de la jouissance et du plaisir.