CHAPITRE U
Les remèdes» d'après Platon.
Le socialisme diaprés la République.
Platon et Aristote ne se contentent pas de signaler le mal : ils indiquent encore les remèdes et l'exposé de leurs théories ne serait pas complet, si nous ne les suivions pas jusque là. Dans cette partie d'aillerrs, se rencontrent les vues les plus intéressantes sur la position qu'occupent et sur celle que doivent occuper dans l'État, le travail et les travailleurs.
Ces remèdes sont déterminés par la nature du mal telle qu'elle vient d'être analysée. Le mal est l'égoïsme sortant de la conscience individuelle pour se répandre dans la sphère des intérêts sociaux et politiques. II se révèle par la prédominance des intérêts particuliers sur l'intérêt général.
La cause première du mal est la richesse sous la forme qu'elle a revêtue, et c'est elle qu'il faut atteindre. Pour l'empêcher de reparaître, il est nécessaire de réorganiser de fond en comble la société. Los plans des architectes sociaux sont plus ou moins vastes : tous s'inspirent de la même idée, fermer les issues par lesquelles la richesse pourrait entrer. Qu'ils aillent jusqu'au socialisme ou qu'ils s'arrêtent sur le seuil de cette doctrine, ils ne songent pas à assurer une meilleure répartition de la richesse : ils se préoccupent de la supprimer ou de la limiter.
L'ennemi ainsi expulsé ou enchaîné, tout n'est pas dit. Il faut rendre à Thomme d'autres dieux à la place de ceux que Tor. vient de renverser. Ces divinités nouvelles, ce sont les intérêts généraux représentés par l'Etat : on les installera au centre de la société nouvelle. Quant aux intérêts de l'individu, on les met à la porte, ou on les refoule dans un coin.
De là, deux formules de réorganisation sociale et politique : le socialisme représenté par la République de Platon et l'étatisme représenté par les Lois de Platon et la Politique d'Aristote. Les deux formules ont bien des traits communs : dans l'une et dans l'autre, l'individu est vinculé ; mais le socialisme l'enchaîne de telle sorte qu'il ne peut pas bouger. Dans l'étatisme, la chaîne est un peu moins courte et il peut faire quelques pas dans son cachot. Le socialisme lui dénie tout droit : rétatisme lui en reconnaît, sauf à les lui reprendre presque tous, à force de réglementation. Tous deux investissent l'État de la mission de faire notre bonheur et nous dénient toute compétence sur cette question primordiale. L'État arrange cela comme il arrange tout le reste. Il est vraiment la providence descendue sur la terre : il sait ce qui nous convient et il nous reste à faire appel à notre imagination et, faute de mieux, à nous figurer que nous sommes heureux, quand nous ne le sommes pas. (*).
(') Soachon o. c. Ch. III ne reconnaît les caractères du vrai socialisme que dans les « Lois n et dans la « Politique » et aussi chez Phaléas; il classe sous la rubrique « le faux socialisme en Grèce », Hippodamos et la « République ». Il y a là plus qu'une question de mots : on peut sans doute entendre le socialisme de cent façons différentes. Pour moi, son principe essentiel est l'hostilité à la liberté individuelle, poussée jusqu'à la négation de tout droit, par la 8uppressi"»n de toutes les sauvegardes de cette liberté et notamment de la propriété et de la famille. Ceci admis, Platon dans la République est nettement socialiste; les (( Lois » et la a Politique », laissant subsister, quoique réduite,
Chez les premiers sophistes, on ne remarque aucune tendance réformatrice : leur doctrine s'accommode du monde tel qu'il est et enseigne la manière d'en tirer le parti le plus profitable. Socrate ramène les esprits vers un idéal de justice et cherche à plier les volontés pour l'accomplissement d'un idéal de devoir. Platon et Âristote restent fidèles à son inspiration profondément morale : moins confiants que lui dans l'effet du devoir individuel fidèlement accompli, ils s'efforcent de créer le type d'une société modelée sur l'idéal de vertu que Socrate avait assigné aux individus. Leur maître avait voulu l'homme bon et heureux : à leur tour ils édifient l'Etat bon et heureux.
Ils ne furent pas, semble- t-il, les premiers qui entrèrent dans cette voie. Aristote cite les noms de Phaléas de Chalcédoine etd'Hippodamos deMiletetdonne quelques renseignements sur leurs doctrines. Elles ont en commun, avec celles de Platon et d'Aristote, la hardiesse avec laquelle elles traitent le monde réel; elles prennent l'homme et la société et les façonnent à leur guise. Elles procèdent aussi de la même appréciation de leur époque et sont dirigées contre les mêmes phénomènes de la désorganisation sociale.
L'ouvrage de Phaléas paraît avoir vu le jour avant la République de Platon et il aurait eu ainsi l'honneur de suggérer plus d'une idée au philosophe. Pour lui aussi, la question de la propriété est prédominante; c'est de là que naisseut les crises si fréquentes -dans les Etats. Il respecte le principe de la propriété individuelle; mais il la veut égale pour tous les citoyens, çt^tI yàp oevv i<7%^
la propriété, ne le sont pas. Quant à Hippodamos et à Phaléas, il est difficile de les claster diaprés ce qai nous reste de leurs œuvres. Ils avaient, fortement accusée, la tendance « étatiete ». S'ils n'étaient pas socialistes, ils étaient bien près de l'être.
etvat xiç xx/jo-etç twv tcoXitwv (•). Il ne s'occupait que de la propriété foncière; fait significatif : la terre est encore la principale richesse. L'établissement de cette égalité ne lui paraissait pas impossible; il pensait qu'on l'obtiendrait en très peu de temps par un règlement sur les dots; les riches seraient tenus d'en donner sans en recevoir et les pauvres d'en recevoir sans en donner (*). Cela ne suffisait pas à Phaléas : il voulait encore l'égalité de réducation : à quoi sert en effet d'établir l'égalité dans les fortunes, si on ne l'a pas établie dans les passions (^) ? Anstote reproche à Phaléas de ne s'être pas inquiété de la propriété mobilière. Je suppose qu'il la limitait autant que possible : c'était là sans doute la portée de la disposition qui faisait de tous les hommes de métier xe^vtrat des esclaves publics BTiuodioî.. H supprimait donc l'industrie et probablement aussi le commerce et établissait une cité purement agricole.
Hippodamos de Milet (^) était architecte et il s'était fait une réputation par l'art avec lequel il traçait les rues ; il avait ensuite passé à Tarchitecture sociale et là
(*) Polit. II 1266 b 10.
(*) Cette idée, comme le remarque Âristote, a été reprise par Platon dans les Lois.
(') Cette belle pensée est d'Aristote, II 1266 b 35 : [jlôIaXov yip
[xévoïc Ixavtoç uTiô xàiv vdfxwv.
{*) Hermann De Hippodamo Milesio Marburger Programm 1841. Hippodamos se rattache aux sophistes : Pôhlmann Antiker Kommunismus 117, 124. — Hippodamos était-il socialiste? Souchon 0. c. 142, dit non et donne comme preuve la tendance à limiter le champ d'action de la loi. Le code pénal ne prévoit plus que rinjure, le dommage, le meurtre ; mais n'est-ce pas aussi ce qu'a toujours promis le socialisme? Les occasions de mal faire étant diminuées par la suppression de la propriété, les tribunaux chôment.
aussi, avait recherché les beaux alignements. Il avait donc traité de la cité parfaite itepl TtoXtxetaç eteetv Tf\^ dcpiTTrii; (*). Il ne lui fallait que 10.000 habitants, répartis en trois classes : les ouvriers xe^viTat, les laboureurs vetopyot, les guerriers to TtpoTcoXejxoOv.
Il partageait de même en trois le territoire, la terre sacrée, la terre de l'État et la terre objet de la propriété privée ; la terre sacrée subvenait aux dépenses du culte ; la terre de l'État à celle des guerriers; la troisième appartenait aux laboureurs. Lui aussi rêvait sans doute un état purement agricole, où l'élément industriel et commercial serait réduit au minimum : les ouvriers, dénués du droit de posséder la terre, étaient dans une situation d'infériorité par rapport aux autres classes (*).
Phaléas et Hippodamos sont animés des mêmes préventions contre l'industrie et le commerce. Ne pouvant les supprimer tout à fait, ils les renferment dans d'étroites limites. Le crime de l'industrie et du commerce est qu'ils sont des moyens d'acquérir la richesse : c'est celle-ci qui est frappée en eux. Platon et Aristote, entreprenant à leur tour de guérir leur temps de ses maladies sociales, ont emprunté à leurs devanciers leur diagnostic et en partie leurs remèdes.
Le premier essai de thérapeutique que Platon nous présente dans la République court tout droit aux moyens violents^ aux procédés radicaux. Le socialisme, tel qu'il l'a conçu, se distingue, à son honneur, de certaines formules du socialisme moderne (^). Bien loin
(«) Arist. Polit. II 1267 b 20.
(*) Arist. Polit. II 1268 a 30 : x&yykoK: [xèv yàp otvaYxoïov eîvat {izidOL yàp oetxai ttoAiç te^^vitûv) xai Ôuvavrat SiatYÎvsŒOai xac6ât7tep èv
(') Noble Die Staatsiehre Plato's : Der platonische Commanismus weit entfernt gleich dem modemen eine BefriediguDg
d'être une poussée de sensualisme, il est une doctrine de renoncement. Il n'a pas pour but d'augmenter la jouissance : il ne confond pas celle-ci avec le bonheur. Il ne transforme pas la vie en une partie de plaisir ; il ne fait pas appel aux instincts ni aux appétits. Malgré tout^ il se rencontre en bien des points avec les théoriciens modernes, il les dépasse même en ce qui regarde par exemple la promiscuité des sexes.
A tant de siècles de distance, la guerre faite à l'individu produit les mêmes résultats : alors que le point de départ est différent, le but reste le même.
Ce but, Platon l'indique par ces mots : l'État un.
L'unité de l'Etat, à première vue, ce n'est qu'une image. L'État est un composé d'individus divers d'intelligence, de vertu, d'éducation. Contenant des éléments aussi variés, il ne peut arriver à constituer un corps absolument un et homogène eu toutes ses parties.
Cependant, ce n'esb pas là une pure figure. Supposons que chaque individu puisse être mis à la place qui lui convient, attaché à une fonction (*), sans autre intérêt, sans autre droit que celui de s'en acquitter au mieux dans l'intérêt de tous : l'État ressemble à une vaste machine dont chaque individu n'est qu'une pièce, à un vaste organisne dont chaque individu n'est qu'une molécule.
indiviJueller Wùasche zu sein, ist vielmfthr geradezu eine Beschraukung derselbeii die sich durch die besondere Aufgabe der regierenden Stânde rechtfertigt.
(*) Rep. VII 519 E : 'ETcsÀotOou, v o' èytb, TrdtXiv, cL ©{/£, 6ti vd|xc|j ou TOÛTO ijlc'Xei, o:ito< l;v ti yé^o^ èv ttoXei Sia©£pdvTto; su 7:pâ$£i, àXX' £v oXti Tfj TTO/Ei toOto (XT^yavaTai EyYEVsjOai, ^'jvapp.oTTtov 'wOu<; TToXtTai; tteiÔoI te xai àvayxTi, iroiwv {jLExaoïSdvai àXXTjXoi*; 'f,; tocpEXEia;, ^\"^ à'v ExajTO'. 16 xoivôv 8'jvaTOt tojiv woeXeIv, xat tjzo;
EfXTTOlàjV TOtO'JTOU; àvOpa^ EV TT, TToXeI, 0\)'/^ Iva àçiTl TpSTTEffOai 6rKTj
ExadToç poû^ETai, œXâ' iva xaTa/pf^Tai aùxô; aù-o^ç ÈttI xèv J^vÔeîjjjlov
A chacun, sa fonction, tel est donc le moyen de réaliser Tunité de l'État ('). L'unité de TÉlat, Plutarque décrit admirablement ce qu'elle doit être, dang la vie de Lycurgue, quand il compare les Spartiates aux abeilles : « comme elles, ils sont toujours étroitement unis pour l'intérêt public » (*). Telle est bien la cité : ce n'est plus une société humaine ; c'est une ruche d'abeilles, les plus intelligents des animaux, mais tout de même ce sont des animaux (').
a Personne, dit-il encore (*), n'avait le droit de vivre à son gré. La ville était comme un camp : le genre de vie y était déterminé : chacun avait son emploi dans l'État et tous vivaient avec cette pensée qu'ils ne s'appartenaient pas à eux-mêmes, mais à la patrie ».
L'unité de l'État ainsi comprise a pour résultat l'utilisation de toutes les forces : à entendre Platon, « on dirait d'un ingénieur pour qui perdre une force est un scandale »(^). Tous les individus, selon 1 eur nature, concourent à la fin commune. L'État leur deman.le à chacun les services qu'ils peuvent rendre : il n'y a point d'êtres
{^) Rep. IV 433 A : £0s'|j.£6a oà otjTiou y.al 7:oÀ/axiç êâsyojjlsv, si tjLÉjAVTjjai, OTi £va r/.arro'j £v osoi i7:'-T,0£'j£iv tcov rîpl tï^v ttoX-v, £•; o auTOJ Tj ï/'Jîj'.; £7:iTTjO£'OTaT7i 7:£'sp,>xo"ta eItj.
(^) Plat. Lois II 6G6 E dit des Spartiates olov à6poou? ttwÀo'j; ev àys^Ti vo|xo(j.£Voui; oop^âoai; toùç véou^ xî'xttjjOs. Cf. Rep. VII 620 B ei564C.
(^) Nohle 136: comme exemple le curieux passage des Lois 794 D où Platon demande que la main gauche soit exercée et rendue aussi habile que la main droite et Rep. 456 C la critique de la société, qui néglige la moitié de l'humanité et n'appelle pas les femmes à rendre tous les services dont elles sont capables. Ces vues '^ féministes ,, de Platon sont particulièrement intéressantes.
inutiles, de parasites : chacun travaille et quelle que soit sa tâche, il s'y donne tout entier.
Comment arriver à ce résultat ? Far une organisaidon politique et sociale de l'État; mais cela ne ne suffit pas. On s'en rend bien compte : tous ces plans viennent se heurter aux tendances les plus fortes et les plus légitimes de la nature humaine. Ils s'attaquent à l'égoïsme : ou ne saurait les en blâmer, mais sous prétexte d'égoïsme, ils en ont à toute espèce d'intérêt personnel ; or, tout intérêt personnel n'est pas condamnable. On doit corriger ces tendances naturelles : c'est l'affaire de l'éducation, l'institution principale, bien plus qui, à elle seule suffit oXXa iravTa cpaOXa, éiv to XeyojxEvov Sv [Uyx cpuXdtTTWo'i, |jiâXXov 8*e ivri [JLeyaXou Ixavov (*).
Tous, Aristote et Platon, sont convaincus de la toute puissance de l'éducation; ils en font une sorte de dressage, qui assouplit l'âme, la tourne en tous sens^ ne lui laisse plus rien d'elle-même. Il est d'un intérêt majeur pour la société de préparer les individus à penser^ à vouloir et à agir suivant les règles du bien et suivant les principes fondamentaux de l'ordre établi.
Nos philosophes se forgent des illusions : si bien échafaudés qu'ils soient, leurs systèmes ne pourvoient pas à tout. Ils devraient, pour produire tout ce que l'on en attend, refaire les âmes, supprimer la nature : elle reparaîtra toujours. Soumis à une bonne éducation, Platon s'en fiatt?, les hommes accepteront aisément de se prêter à la réalisation de son utopie. La communauté des femmes et des enfants, la communauté de la propriété n'auront rien qui les rebute (*) ; ils accom-