Débouchés
Si l'on examine le tableau du mouvement général des im* portations et exportations de bonneterie, dressé pour la période de 1892-1902 et qui figure aux Annexes (Annexe II), on aperçoit de suite le peu d'importance des exportations de la bonneteî'ie belge.
Cette industrie n'est donc pas une industrie d'exportation .
Elle ne l'a jamais été. L'exportation est particulièi'ement faible pour l'article en coton : elle oscille aux alentours de
(1) Le correspondant tournaisien de la Revue dû Travail signale en juin 1900 qne u la hausse des maUères premières (Utne ei. coton) a rendu la situation de la bonneterie quelque peu difficile. Une légère baisse est survenue pour la laine, et maintenant les acheteurs, escomptant une baisse nouvelle des matières premières, se montrent hésitants pour la remise des ordres ». {Hevuedu Travai/, juillet 1900, p. 773).
(â) Cf. à ce sujet : L. Dechesne, L évolution de l'industrie de la laine en Angleterre^ pp. 2^ et ss. Paris, Larose, 1900.
G. Rlondel : Conférence sur la situation comparée de V industrie lainière en France et à V étranger. Roubaix, imprimerie Alfred Reboux, 1902.
100,000 francs par an. Elle est un peu plus forte pour la bonneterie de laine, qui est surtout fabriquée dans le pays et pour celle-ci on peut même constater une augmentation continue de la valeur des exportations, qui s est progressivement élevée de 266,209 frams en 1892 à 712,008 en 1902.
Le principal client de la bonneterie belge est le royaume des Pays-Bas, vers lequel se dirige environ 60 p. c. des exportations, surtout en articles de laine. Puis, vient l'Angleterre. Aussi les quelques maisons belges qui travaillent pour l'exportation ont-elles des commissionnaires à Londres et en Hollande.
Les barrières douanières qui se dressent à la frontière des autres pays enraient sans mil doute l'exportation des produits belges. Les droits d'entrée sur la bonneterie sont élevés et l'application des tarifs est fréquemment aggravée encore par la sévérité des fonctionnaires des douanes. C'est le cas pour la France. « La douane française, nous disait un fabricant, se montre très arbitraire dans l'application du tarif douanier* Il est véritablement impossible pour nous de pénétrer encore en France. Il n'est pas de chicane que l'on ne nous cherche à l'entrée de ce pays et les fonctionnaires de la douane ne cachent pas qu'ils désirent empêcher absolument l'entrée des produits belges en France. «
Il faut tenir compte aussi cependant de la supériorité incontestable des produits et du développementtechnique et économique de l'industrie bonnetière chez nos principaux concurrents étrangers, l'Allemagne, l'Angleterre et la France. Cette supériorité les préserve autant que les droits de douane contre notre concurrence; elle leur permet aussi, comme nous le dirons, de faire concurrence aux fabricants belges sur le marché belge.
La bonneterie belge en est donc réduite à écouler ses produits presque totalement sur le marché intérieur.
Il est d'usage que le fabricant vende non seulement aux niaisons de gros, mais même aux maisons de détail, du moins dans les villes et dans les centres importants. Le fabricant, en règle générale, ne laisse aux intermédiaires commerciaux que le petit détail et la clientèle des petites localités (1).
Afin de satisfaire leur clientèle de détaillants, les fabricants s'appliquent à constituer un assortiment ; ils produisent un peu de tous les articles. Cependant, chacun a sa spécialité, son genrCy pour lequel il est outillé et organisé spécialement. Pour l'un c'est : le bas, un autre : les châles, un troisième : la fantaisie, etc.
Les fabriques les plus importantes ont des voyageurs qui parcourent le pays, pour visiter les maisons de gros et de détail et leur soumettre les échantillons nouveaux. La vente sur échantillons se pratique surtout dans la bonneterie-fantaisie. Aussi l'échantillonnage occupe*t-il les fabricants d'octobre à décembre. On fait, à cette époque de l'année, les échantillons de la saison suivante. On ne fabrique sur commande que certains articles spéciaux.
Les conditions générales de vente sont à 30 jours avec 2 p. c. ou 90 jours sans escompte. Cependant, généralement les affaires avec les maisons de gros donnent lieu à des remises qui, selon l'importance des affaires, vont jusqu'à 15 p. c.
Ainsi qu'il arrive dans toutes les industries, diverses circonstances peuvent influer sur la vente plus ou moins abondante des articles de bonneterie. La température entre ici en ligne de compte. Quand l'hiver est doux et peu rigoureux, la vente de l'article d'hiver s'en ressent ; quand le printemps tarde à s'affirmer, la commande des articles d'été se fait lentement et
(1) Nous avons déjà remarqué que certains pelils eutrepreneurs vendent directement au consommateur, notamment sur les marchés hebdomadaires.
si le beau temps vient à manquer la bonneterie s*en plaindra vivement.
D'autres circonstances plus spéciales doivent être signalées aussi. La dernière grève des verriers, par exemple, a enrayé dans une mesure sensible la vente des chaussettes communes. Les verriers au travail portent, en effet, habituellement deux paires de chaussettes : Tune à l'extérieur, sur les chaussures. Celle CI est généralement usée en une journée et puis jetée. D'où, une grande consommation que la grève a arrêtée.
Réduite au marché intérieur, la bonneterie belge ne peut toutefois l'accaparer complètement. La concurrence étrangère, et notamment celle de l'Allemagne, y est très sensible.
La statistique des importations (1) nous apprend que pour la bonneterie de coton, les importations se sont élevées de 842,180francs en 1892 à 2,000,762 en 1896 et que de 1897 à 1902, elles oscillent entre 1 ,700,000 et 2,000,000 de francs. La valeur des importations allemandes dépasse largement les 4/5 du total.
Pour la bonneterie de laine, les importations qui étaient de 1,509,948 francs en 1892, ont atteint 1,750,184 francs en 1897, pour diminuer ensuite et descendre à 1,184,618 en
La part de l'Allemagne, bien que prépondérante toujours, est plus réduite ici, au profit surtout de l'Angleterre, et aussi de la France. Les importations de ces deux derniers pays ont augmenté sensiblement en ces dernières années.
Les produits des fabriques étrangères s'introduisent facilement dans le pays, par suite de la modération de notre tarif douanier. Avant 1895, les articles de bonneterie (2) étaient
(i) Cf, Annexe II.
(2) D'après la définilion offîcielle du tarif des douanes, cette classe comprend tous les objets en tricot, tels que : bas, bonnets, caleçons, camisoles, capelines, châles, robes, manteaux, guêtres, mitaines, gants, etc., même lorsqu'ils ont été garnis, après la fabrication du tricot, de bordures, de l>outons . de doublures, de franges ou d'autres ornements.
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soumis à un droit ad valorem de iO p. c. ; depuis 1895, le droit a été porté à 15 p. c.
Celte élévation du droit d'entrée a élé très favorablement accueillie par les industriels intéressés. Ils en ont profité pour mieux s'outiller, pour développer et perfectionner leur fabrication et pour lutter avec plus de succès sur le marché intérieur contre leurs concurrents étrangers. Nous avons recueilli a ce sujet divers témoignages qu'il est utile de noter, a Depuis les traités de commerce de 1892 et l'élévation des droits d'entrée sur la bonneterie de 10 à 15 p. c, nous disait un fabricant de Leuze, la fabrication s'est considérablement développée à Leuze et en Belgique. Les fabricants ont pu s'outiller d'une manière plus moderne et lutter avec chance de succès contre la concurrence étrangère en Belgique. Ils abordent maintenant tous les genres, lous les articles et il n'y a guère que la ganterie qui reste aujourd'hui encore complètement tributaire de l'étranger. »
a Le relèvement du droit ad valorem , disait un autre, a eu certainement pour résultat d'enrayer la concurrence étrangère sur le marché belge, non pas entièrement sans doute, mais dans une mesure qui a permis à nos fabricants de se maintenir, de s'outiller et de développer leur fabrication. »
Cependant, et le contraire serait étonnant, si les industrielsbonnetiers paraissent unanimes pour vanter les bienfaits du tarif de 1895, ils ne le sont pas moins pour demander que Ton persévère dans cette voie et que l'on accentue encore la protection. Ils font remarquer notamment, que c'est une politique douanière appropriée, une protection intelligente, qui a entraîné la création en Italie et en Espagne d'une industrie bonnetière prospère. Dans ces deux pays, depuis quelques années de puissantes fabriques se sont installées qui suffisent à la consommation intérieure et commencent même à exporter. L'Espagne notamment, dans l'Amérique du Sud.
Les industriels marquent aussi leur préférence pour la substitution du système des droits spécifiques à celui du droit ad valorem. Chacun sait combien ce dernier système est trompeur. La valeur réelle qui devrait servir de base à la perception du droit n'est jamais déclarée intégralement et il se fait donc que le droit de lo p. c. est le plus souvent purement nominal et n'atteint guère, en réalité, 10 ou 12 p. c. ou moins encore. Les tarifs étrangers comprennent presque tous des droits spécifiques : le droit est perçu au poids.
Indépendamment du régime douanier, d'autres circonstances favorisent encore la concurrence étrangère dans le pays. La bonneterie est, en effet, pour beaucoup de ses produits, une industrie très sujette aux caprices et aux fluctuations de la mode. On crée constamment de nouveaux modèles, tandis que d'autres tombent et ne se portent plus. Or, à ce point de vue, les fabricants belges se trouvent dans une situation inférieure relativement à leurs concurrents étrangers, ainsi que nous l'expliquait avec beaucoup de finesse l'un d'entre eux. « Nos fabricants, disait-il, ne sont pas créateurs, ils ne créent pas la mode et ils ne peuvent la créer. C'est Londres, c'est Paris qui donnent le ton; Bruxelles le suit. Un fabricant de Leuze voudrait créer un nouveau modèle, un nouveau dessin; cela ne prend pas, quelle que soit la qualité du produit, parce que cela ne porte pas Testampille anglaise. Aussi, même pour les articles courants, déjà lancés sur le marché, il faut des étiquettes anglaises. Les fabricants de Leuze mettent tous des étiquettes en anglais sur leurs produits.
)) N'étant pas créateurs, ne pouvant l'être, par suite du préjugé de mode qui leur est contraire, les fabricants belges ne peuvent reproduire de nouveaux modèles que lorsqu'ils ont déjà été consacrés à Londres ou à Paris. Leurs concurrents ont ainsi deux ou trois années d'avance, pendant lesquelles ils réalisent de beaux bénéfices. Puis, quand la fabrication belge
l'industrie de la bonneterie 1 1 t
s'en mêle, quand la concurrence s'empare de l'article, les créateurs baissent leurs prix et le fabricant belge ne trouve plus de conditions rémunératrices pour risquer une installation nouvelle. Cela est d'autant plus vrai que les droits d'entrée ne. le protègent pas suffisamment contre la concurrence étrangère »
Les fabriques étrangères se distinguent aussi fréquemment par une fabrication plus soignée, plus achevée. Leurs produits a ont plus de chic »^ un aspect plus flatteur qui les fait rechercher. C'est aussi cette infériorité qui entrave en partie notre commerce d'exportation. Il faut constater, cependant, que des efforts louables vers un progrès sous ce rapport sont tentés par nos maisons les plus importantes, et que ces efforts ne restent pas sans résultats.
i. Les crises.
La période pendant laquelle nous avons recueilli les renseignements destinés à cette enquête fut particulièrement florissante pour l'industrie que nous étudions. Si l'on excepte les fluctuations et les incertitudes du marché des laines, dont nous avons parlé, il ne peut à aucun point de vue être question de crise dans la situation actuelle de la bonneterie. Cette industrie a été favorisée depuis quelques années par l'abondance des commandes, les installations des fabricants se sont développées, la main-d'œuvre a été recherchée, elle a fait défaut en bien des localités, les salaires ont haussé, et si quelques fabricants se sont plaints de la faible marge; des profits, il ne semble pas que telle ait été la note générale.
Cette impression, que nous avons rapportée de nos conversations avec un certain nombre d'industriels, se trouve pleinement confirmée par les renseignements des correspondants du travail, publiés mois par mois dans la Revue du TravaiL
i\^ LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE
A 1 examen de ces correspondances relatives aux dernières années, on constate que la fabrique d*Alost a pris la plus large part dans la prospérité que nous signalons. Le Tournaisis et Saint-Nicolas, bien qu en excellente situation aussi, renseignent cependant une situation plus inconstante et relativement moins brillante.
En février 1900, on dit d'Alost que « jamais la situation na été meilleure »; en mai 1900, w une prospéiité extraordinaire règne dans cette industrie à Alost. Il y a pénurie d'ouvriers partout. Plusieurs patrons ont recruté à la campagne un grand nombre d'ouvriers et agrandissent leurs établissements. >) A Saint-Nicolas, en juin 1900, situation satisfaisante par continuation. Dans le Tournaisis, bien que la hausse des matières premières rende la situation quelque peu difficile, il y a beaucoup de besogne. A Leuze, les ouvriers, et surtout les ouvrières, sont reclierchés vainement. En août 1900, à Saint-Nicolas, situation très satisfaisante. En septembre 1900, à Alost, c< jamais on n'a remarqué de situation aussi florissante; les établissements s'agrandissent, le personnel est doublé et les patrons ne sont pas à même de fournir dans les délais demandés. Les salaires augmentent. » En octobre 1900^ dans tous les ateliers d'Alost, il y a pénurie de bras. A Saint- Nicolas, le travail est abondant. La situation reste excellente, à Alost, en mars 1901; en avril 1901, les commandes sont abondantes. À Saint-Nicolas, on constate un certain relâchement dans les bonneteries. Dans le Tournaisis, la bonneterie marche très activement, mais les bénéfices y sont fort réduits.
En octobre 1901, la bonneterie d'Alost ne peut suffire aux commandes. La situation est excellente à Leuze et à Quevaucamps : « on ne sait pas suffire aux ordres et il y a manque de bras. Les prix des produits fabriqués sont cependant en général assez peu rémunérateui^s. »
En novembre 1901, la bonneterie d'Alost « marche toujours
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à merveille, la demande des bras y est considérable». Par contre, à Saint-Nicolas, en décembre 1901, « la situation est mauvaise ; il y a 25 p. c. de sans-travail et à Tournai <( on se ressent de la crise générale », tandis quAlost renseigne une situation toujours satisfaisante.
Pendant Tannée 1902 on continue à enregistrer la prospérité de la bonneterie, surtout à Alost. En février ^ « grande activité en bonneterie »; en mai, a dans tous les ateliers, Tactivité la plus fiévreuse. Le travail est assuré pour longtemps. Les patrons ne savent où trouver les ouvrières dont ils ont besoin. » En juin, à Âlost, « les commandes dépassent toujours la production nonobstant un travail de jour et de nuit »; en juillet, on est toujours surchargé de besogne ; en août, la situation n'est pas brillante à Tournai. A Quevaucamps, l'activité est très grande, « on développerait bien plus cette industrie s'il n'y avait manque de bras, malgré l'appel d'ouvriers des villages avoisinants ». A Leiize,« la fabrication est très active, surtout dans les spécialités, mais les prix du fabriqué sont insuffisamment rémunérateurs. Il y a grande disette d'ouvriers et d'ouvrières, malgré l'extension du travail à domicile ».
En octobre, on constate encore une augmentation de la fabrication à Alost. <( L'activité est extrêmement grande et presque tous les jours on recrute des ouvrières de la campagne. »
En janvier 1903, le correspondant d'Alost constate que t< l'année qui vient de se terminer a été particulièrement favorable pour la bonneterie. La situation est de plus en plus avantageuse; bon nombre d'ouvriers abandonnent leur métier pour apprendre l'usage de la machine à tricoter ». A Saint- Nicolas, on travaille régulièrement. Dans le Tournaisis, il y a demande de bras, sauf à Tournai. « L'activité a varié selon les genres de chaque établissement, mais partout on a du travail; les prix ne sont malheureusement pas assez rémunérateurs. »
Et si 1 on parcourt la suite des fascicules de hlievue du Travail pour 1905, on retrouve partout la même note: développement de la fabrication, extension des ateliers, pénurie de maind'œuvre, etc., autant de signes caractéristiques d'une industrie en progrès, traversant une ère de prospérité. En 1904. cependant, une certaine dépression se manifeste, la situation d ensemble est moins stable, les fluctuations sont plus nombreuses, bien que 1 état général de l'industrie reste toujours prospère.